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A Nouakchott, P. Isham (Traduit de l'anglais par Philippe Perrier)
Droits de lhomme. Le drame de lesclavage en Mauritanie
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Matalla, esclave en fuite : "Revenir
chez mes maîtres ? Jamais !
Ils me tueraient" (P. Isham)
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Chez nos voisins du sud, membres de plein droit de "Lunion du Maghreb", lesclavage fait toujours rage. Mais le monde fait semblant de ne rien voir.
"Je me suis sauvé en juin, et je ne veux jamais revenir". Esclave en fuite errant sur les routes de Mauritanie, Matalla avait été intercepté par des militaires, qui lui avaient ordonné de revenir chez ses maîtres. "Jamais ! avait-il crié. Autant que vous mabattiez tout de suite. Je sais que si je retourne là-bas, cest ce quils me feront de toutes façons. Je préfère encore choisir |
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ma mort moi-même". "Et ta famille, ça ne te gêne pas de la laisser derrière toi ?", avait demandé un des soldats. Réponse : "Quest-ce que ça change, de toute façon ? On les bat devant moi, je suis battu devant eux. Personne ne peut rien faire". Pris de pitié, les militaires ont finalement laissé Matalla repartir. Depuis, SOS Esclaves, une ONG mauritanienne non reconnue par les autorités, la pris sous son aile. Il vit aujourdhui dans une retraite sûre de Nouakchott, la capitale.
Le cas de Matalla est loin dêtre isolé. Bien quaucune statistique officielle nexiste sur le nombre des esclaves vivant en République islamique de Mauritanie, la plupart des estimations le situent autour de 30% de la population, un chiffre ahurissant à laube du 21ème siècle. Dans ce pays, la pratique de lesclavage au sens plein du terme (c'est-à-dire la possession des hommes à légal des autres biens meubles) est une coutume bien enracinée dans le temps. Celui qui naît esclave le demeure à jamais. Le poids de la tradition, la servitude acceptée comme héritage culturel et labsence de protection légale font quil est encore bien difficile, aujourdhui, de briser les chaînes de lesclavage. Dautant que ce sujet reste, en Mauritanie, le tabou des tabous. Officiellement, lesclavage a été aboli en Mauritanie en 1981. Mais cétait une abolition "pour la forme", destinée à faire tomber la pression internationale. Aujourdhui encore, un propriétaire desclaves nencourt aucune sanction pénale.
Ils ne connaissent rien de leurs origines
Comme Matalla, il y a ceux qui fuient. Mais ils ne sont pas tirés daffaire pour autant. Explication dun avocat de SOS Esclaves, soucieux de garder lanonymat : "Lesclave qui fuit arrive en ville. Il remplit des formulaires mais il nest pas entendu, on ignore sa présence. Bien souvent, il craint pour sa vie, car aucune loi ne le protège. Cest quelquun qui na jamais fréquenté lécole, qui na aucune qualification. Bien sûr, il peut creuser des puits, garder les moutons
Mais en ville, ce ne sont pas des métiers. Les esclaves sont des créatures sans pouvoir". Ce sont même des créatures sans nom. Né en esclavage, un âbd (pluriel : âbid) prend le nom de la famille de son maître, condamné à ne jamais rien savoir de ses origines. Quand on lui demande doù il vient, Joumâa, esclave affranchi, répond : "De ma grand-mère" ! Ses anciens maîtres se prétendaient ses parents mais cétait absurde, puisquils navaient pas la même couleur de peau que lui. "Je suis Noir", précise-t-il comme si cétait nécessaire, en pointant son visage du doigt. Ses anciens maîtres, eux, sont des Bidane, des Maures de race blanche issus de la minorité arabo-berbère qui constitue la classe dominante en Mauritanie.
Héritiers par les mères de leur condition de servitude, la plupart des esclaves viennent au monde en croyant au lien familial qui les unit à leurs maîtres. Létat de dépendance qui en résulte est dautant plus fort quils ne bénéficient daucun des droits civiques de base des Mauritaniens nés "libres". Joumaâ raconte : "La famille au sein de laquelle jai grandi avait un fils. Nous avions presque le même âge. Pendant quil allait à lécole coranique, puis à lécole moderne, je gardais les bêtes, jallais chercher de leau, jaccomplissais des tâches domestiques, vingt quatre heures sur vingt-quatre".
En septembre 2001, Abdel Nasser Ould Othman SidAhmed Yessa, fils dun important ministre du gouvernement mauritanien et lui-même ancien propriétaire desclaves, avait déclaré à une ONG américaine contre lesclavage : "Quand les enfants sont jeunes, il ny a guère de différence entre lesclave et le maître. Quand jétais petit, ma famille avait cinq esclaves. La plupart du temps, nous jouions ensemble. Mais dès lâge de six ans, la pyramide sociale sest dressée entre nous. Mon ami Yebbawa, un garçon du même âge que moi, fut affecté à mon service. Cela mavait paru normal, jusquau jour de mes seize ans
Mes trois héros, dont les photos ornaient les murs de ma chambre étaient Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela
Quand je me suis engagé, plus tard, dans laction politique, jai commencé à magiter contre lesclavage". Aujourdhui réfugié politique en France, condamné à la prison dans son pays pour ses liens avec SOS Esclaves, Ould Yessa explique : "Les esclaves sont persuadés que sils nobéissent pas à leurs maîtres, ils niront pas au paradis. Ils sont élevés dans un système social et religieux qui renforce chaque jour un peu plus cette idée. Dans notre société actuelle, les esclaves, hommes ou femmes, ont besoin dun maître qui les protège, qui les conduise à lhôpital, qui les représente devant les tribunaux. Il leur faut un protecteur ou un intermédiaire pour se débrouiller dans la société mauritanienne. Le gouvernement, larmée, les écoles, les tribunaux sont aux mains des Bidane
Les esclaves ne peuvent espérer justice et protection légale que sils ont un maître".
En guise de salaire, le gîte et le couvert
"Les esclaves travaillent vingt-quatre heures par jour, raconte Joumâa. Premiers levés, derniers couchés. Et tout ça sans être payés, évidemment. En guide de salaire, ils ont le gîte et le couvert. Cela leur semble suffisant". Forcément : jamais personne ne leur a expliqué que leur situation était un scandale humain absolu. Dès lenfance, ils mettent le doigt dans un impitoyable engrenage psychologique. Daprès un spécialiste des droits civiques associé à SOS Esclaves (et soucieux, lui aussi, de préserver son anonymat), "cest comme un lavage de cerveau devenu, au fil des siècles, une tradition". Une tradition aujourdhui millénaire.
Certains maîtres "progressistes", ont choisi daffranchir leurs serviteurs. Mais les esclaves affranchis, les haratine, ont vite fait de trouver une place au sein du système de castes mauritanien. Cette catégorie récente se situe désormais au deuxième plus bas échelon social, à peine plus haut que les âbid. Généralement, ils exécutent les gros travaux. Ce sont eux qui construisent les routes, blanchissent les murs des maisons, collectent les ordures
Mais les âbid, comme les haratine, ne sont pas les seuls à souffrir de la sclérose du système. Même les Bidane, prisonniers de leur style de vie traditionnel, sont perdus quand ils nont plus les moyens dentretenir leurs esclaves. Ould Yessa confirme : "Les maîtres sont totalement dépendants du système. Mes parents ne possèdent plus aucun esclave et ils en éprouvent les plus grandes difficultés. Ils sont incapables de travailler à leur compte ou de prendre soin deux-mêmes". Lobstacle principal nest pas légal, mais psychologique. Un maître se vit comme un maître autant quun esclave se vit comme un esclave. Et lun comme lautre auront beaucoup de mal à se défaire de cette idée. Il sagit donc moins de libérer tous les esclaves du jour au lendemain que deffectuer un travail de fond pour réformer les mentalités et les attitudes des "possédants", autant que des "possédés". |
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Officiellement
"Ça nexiste pas"
En novembre 2002, Amnesty International publiait un rapport sur lesclavage en Mauritanie, recommandant une réforme par étapes. "Il est temps de sattaquer sérieusement au problème, au lieu de le nier", recommandait lONG. Pour le gouvernement mauritanien, cest simple : si personne nen parle en public, cest que ça nexiste pas. SOS Esclaves, ONG cofondée en 1995 par Abdel Nasser Ould Othman Yessa et le hartani (esclave affranchi) Boubacar Messaoud, nest toujours pas officiellement reconnue par le gouvernement, et ses animateurs font constamment lobjet de harcèlement policier et judiciaire. Messaoud a été arrêté à plusieurs reprises, et Yessa est aujourdhui réfugié politique en France. En novembre 2004, la radio mauritanienne diffusait encore des flashes spéciaux incitant les auditeurs à ne pas se mettre en rapport avec SOS Esclaves, qualifiée d'"organisation malveillante"
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