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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Portrait. Mystère Asli

Par Maria Daïf

Portrait. Mystère Asli

Ni intello blasé, ni artiste branché,
Mohamed Asli ressemble
à Monsieur tout le monde (DR)
Mohamed Asli, cinéaste inconnu au bataillon jusqu’à son à Casablanca les anges ne volent pas unanimement applaudi, a été, pendant plusieurs mois, l’objet de toutes les rumeurs. Qui est-il vraiment ?


L'homme n’a rien de l’image que l’on se fait des gens du cinéma. Ni de celle, fabriquée, que veulent se donner certains. Ne jouant ni à l’intello blasé ni à l’artiste branché, Mohamed Asli ressemble plus à Monsieur tout le monde qu’à un cinéaste dont le film aujourd’hui, après plusieurs semaines dans les salles,
continue à faire parler de lui. En bien. Beaucoup de bien même. Jeune réalisateur, puisque à Casablanca les anges ne volent pas est son premier film, Asli fait bien ses 47 ans. Sourire facile, affable, le tout nouveau papa d’une petite Asli est comblé. Ce que l’on comprend facilement. Non seulement son film a été couronné par une dizaine de distinctions nationales et internationales (Grand Prix à Naples, à Alexandrie et à Bruxelles, Tanis d’Or à Carthage, Prix de la première œuvre à Chicago et à l’Institut du Monde Arabe à Paris…), mais à Casablanca les anges ne volent pas, est en plus un succès populaire. Pourtant, il y a à peine quelques mois, même parmi les professionnels du métier, peu connaissaient jusqu’à son existence et ceux qui le connaissaient... l’avaient oublié ! D’ailleurs, quand sélectionné à la semaine de la critique à Cannes en 2004, voilà, souvent, ce qui se disait à son propos : mais qui c’est celui-là ? Par la suite, les mauvaises langues ont pris la relève, distillant ici et là des méchancetés que la qualité et le succès du film ont fait taire. Entre temps, on a tout entendu sur Mohamed Asli : il a fait un film dans les années 70 qui a été interdit, il est en guerre contre le centre cinématographique marocain depuis trente ans, le CCM a une dent contre lui…Tout cela fait encore rire le concerné : "Disons que dans le monde arabe en général et au Maroc en particulier, on aime bien faire du bruit pour rien. Je n’avais pas à faire parler de moi tant que je n’avais pas encore de produit à présenter". Ainsi, le tournage du film s’étant fait sans tapage et Asli préférant la discrétion à la médiatisation, la rumeur créa le personnage.
L’homme, lui, n’a rien d’un mystère… Casablanca où il est né, il l’évoque avec amertume, dans ses mots comme dans son film : "J’y ai passé mon enfance, au quartier Sbata. Je ne pourrais plus y vivre. C’est devenu une ville-monstre". Fils de l’effervescence culturelle des années 70, c’est à cette époque, alors lycéen, que la carrière de réalisateur s’impose à lui : "Le Maroc se construisait et il manquait un cinéma national. à ce moment-là, on ne le voyait qu'engagé". Le néo-réalisme italien, alors, correspond à ce que Asli attend du septième art et le jeune homme atterrit donc tout naturellement à Rome en 1975 pour étudier le cinéma. Au bout de cinq ans et un doctorat en poche, il rentre au bercail. Pas pour longtemps, puisque sollicité par les Italiens, il revient là-bas, travailler sur des productions locales. Mais ce n’est pas tout. Le Maroc a changé et Asli refuse de tomber dans la médiocrité ambiante. De retour en Italie, il touche alors à l’assistanat, au montage, au son, à la production, acquiert une maîtrise parfaite de la technique et des métiers du cinéma, et se fait, forcément, un nom dans le milieu. Petit à petit, il se fraye un chemin et est recruté sur des tournages un peu partout en Europe : "J’ai aussi travaillé sur des tournages au Maroc, avec des productions étrangères... L’occasion de voir à quel point les Marocains y sont mal traités". Asli sait tout ce temps-là qu’il passera à la réalisation, mais ne se précipite pas : "Je voulais commencer sur de bonnes bases, savoir ce que je voulais faire et pourquoi je voulais le faire". Et parmi ce qu’il veut faire, une école de cinéma : "Un rêve que je n’ai jamais perdu de vue". En Italie, où il réside, il en parle souvent autour de lui, à ses amis et aux gens qu’il rencontre, tellement le projet lui tient à cœur. Les choses commenceront à se concrétiser, quand, lors d’une conversation avec l’avocat d’un des producteurs avec lesquels il travaille, il évoque l’école. Le hasard faisant bien les choses, l’avocat en question sera nommé quelques temps plus tard, à la tête des studios Cinecitta… et appellera Asli. L’Italie voulait développer des projets au sud de la Méditerranée et l’idée de l’école plaisait. Nous sommes en 1999 et le chantier est lancé : "J’étais persuadé que pour que le Maroc avance, il fallait investir dans l’élément humain". Mohamed Asli, de son argent propre, construit l’école et la dote de tout le matériel cinématographique nécessaire (encadré). Les Italiens eux, financent la formation, en payant le staff enseignant, presque entièrement italien. Quand aux instances marocaines… silence radio. En parallèle, le mécène travaille sur son film : "Le scénario était prêt depuis trois ans déjà, mais j’avais des scènes à tourner dans la neige et il n’avait pas neigé au Maroc depuis quelques années". Il finira par neiger et le film est fin prêt en 2003. La suite, prestigieuse, sortira Mohamed Asli de l’anonymat et l’emmènera à Cannes, Alexandrie, Carthage, Naples…Aujourd’hui, l’homme, entre Casablanca, Rome, et Ouarzazate, continue à tracer son bout de chemin, avec des projets plein la tête. Un nouveau scénario sur lequel il travaille et surtout, un suivi des carrières de ses protégés de l’école de cinéma : "Je les connais un par un, et je place en eux beaucoup d’espoir. Mon souhait est qu’ils deviennent des réalisateurs et des techniciens nobles, qu’ils représentent dignement leur pays et le mien. C’est tout ce que j’ai à gagner de cette école". Respect, l’artiste.



Ouarzazate school. L’école mécène

Mohamed Asli a réussi là où l’état a échoué : monter une école de cinéma. Construite dans ses studios Kanzamane à Ouarzazate - "pour que les élèves n’aient pas à subir les tracas des grandes villes et qu’ils se concentrent sur le cinéma, qui pour moi, plus qu’un enseignement, est une éducation" - est de surcroît gratuite. Opérationnelle depuis février 2004, elle accueille aujourd’hui une quarantaine d’élèves, nourris, logés, blanchis et boursiers. Des élèves venus de tout le Maroc et d’horizons divers (instituteurs, photographes, étudiants…), passionnés de septième art et qui, croisés dans les couloirs du "centre euroméditerranéen de formation cinématographique et audiovisuelle", ont les yeux qui brillent. Fruit d’un partenariat entre Mohamed Asli, la région de Lazio, l’Institut Luce en Italie et les studios Cinecitta, la formation qui s’étale sur deux ans dispense une formation en réalisation, son, montage, direction photo, son et script : "Il est inconcevable qu’au Maroc, on continue à faire systématiquement appel aux Français à chaque fois que l’on a besoin d’un script, d’un monteur ou d’un ingénieur du son", explique Mohamed Asli. Sur place, l’on ne peut s’empêcher d’y croire, et de voir en ces jeunes une lueur d’espoir…!

 
 
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