C'est impossible de se regarder soi-même, mais les invités y arrivent...
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem pénètre dun pas mal assuré dans le nouveau temple de la nuit marrakchie, une giga-discothèque qui répond au doux nom de Dar Soukkar. Comment notre homme, plutôt rétif aux mondanités et peu attiré par les rythmes techno, a-t-il pu se laisser entraîner dans un tel traquenard ? Cest quil a mis la main sur une invitation par lintermédiaire de son cousin revendeur de voitures doccasion, qui avait fournit le matin même une peu discrète BM à un jet-setteur influent. Zakaria Boualem à Dar Soukkar, cest en quelque sorte une erreur de casting (expression dautant plus judicieuse que nous sommes dans la capitale mondiale du cinéma marocain). Dar Soukkar, donc
Une ancienne usine reconfigurée en
quoi, dailleurs ? Discothèque ? Pas vraiment. Trop grand. Un restaurant ? Un lounge ? Peut-être, encore faudrait-il savoir ce que ca veut dire. Zakaria Boualem, lui, nen a pas la moindre idée. Tout ce quil sait, cest que lentrée est fixée à 250 dirhams, et quil y a de quoi faire danser tout Guercif à lintérieur, y compris les immigrés. Mais pour pouvoir accéder à la piste, il faut commencer par traverser le jardin, illuminé de bougies. Il faut dire bonsoir aux policiers à lentrée, les mêmes qui patrouilleront plus tard dans les rues pour savoir si vous êtes mariés. Il faut traverser les longues allées en tentant de démontrer que, oui, vous méritez dêtre là, vous êtes un élu de |
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la nuit, vous aimez la techno et vous êtes décidé à bien vous amuser.
Et puis, soudain, un nain. Placé à lentrée, muni dune torche, grimé comme un voleur dAli Baba, cest-à-dire comme les Européens pensent quon shabille lorsquon fait les Arabes. Le petit homme sourit aux invités et fait des signes avec sa lanterne qui doivent dire, on le suppose, bienvenue. Cest clair, il sagit dun décor humain. à la vue de ce triste spectacle, Zakaria Boualem, dun seul coup, sest énervé. Le long travail commencé des heures auparavant pour lui permettre de se rendre à Dar Soukkar sans se sentir ridicule a été frappé dans le zéro. Il se met à la place de lorganisateur de la soirée. Qua t-il bien pu se dire, cet homme, au moment de recruter le nain ? "Cest cool, je vais mettre un nain à lentrée, ca va faire rire tout le monde, cest cool
jespère quil y en a un de libre ce soir
il faut que jappelle lagence
Ou directement lélevage ? Cest vrai, quoi, comment veulent-ils quon développe le tourisme sil ny a pas assez dhandicapés pour accueillir les clients ? On ne peut pas travailler dans ces conditions !".
Zakaria Boualem a beau regarder autour de lui, personne ne semble hurler de rire à la vue du nain. En fait, personne ne le voit
Plus généralement, tout le monde se regarde. Je sais, cest techniquement impossible, de se regarder, mais je vous assure que la majorité des invités y arrivent. Le Guercifi engage la conversation avec le qazam eddahabi, qui lui explique que le fait dêtre utilisé comme décor humain ne le dérange pas : "Depuis que je suis né, tout le monde se moque de moi, on me lance des pierres
alors autant être payé pour ça
". Le raisonnement est imparable, mais déprimant. Le nain est une double victime. De la vie, pour commencer, mais aussi du système, qui lui a proposé comme possibilités, au choix, dêtre vagabond freelance ou décor rémunéré. Sous dautres cieux, il aurait peut être fait des études, décroché un boulot, mais là, non : il est soit ridicule professionnel soit ridicule bénévole. à la limite, il peut faire quelques apparitions dans les films de Derkaoui, particulièrement friand de nains en tout genre. Dun seul coup, la fameuse philosophie marocaine garante de la stabilité nationale qui veut quon sabstienne de se plaindre parce quil y a toujours un cas pire que le sien prend toute sa (petite) dimension. |