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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Par Driss Ksikes

Presse. Peut-on critiquer Sa Majesté ?

Pour les thuriféraires du régime, critiquer le roi, c'est saper son autorité. Pour nous, au contraire, c'est la renforcer. Parce qu'elle est fondée sur des bases démocratiques, quoi qu'ils en disent.


Depuis deux semaines, c’est le tollé général contre la liberté de la presse. Journaux affidés du régime, ministres obséquieux, partis en mal de visibilité, tous pointent du doigt cette presse (TelQuel en fait partie) qui évoque le roi sans formalisme excessif. On pourrait, à priori, ignorer cette poussée fiévreuse,
et se recentrer sur une seule conviction : la retenue de Mohammed VI montre qu’il n’a rien d’un "Ubu roi" influençable par des valets médisants. Il sait que la dissonance des voix est une conséquence naturelle de la liberté d’expression, et même qu'elle sert immensément l'image de la monarchie dans le monde. Peu importe. Seule compte, aux yeux des courtisans les plus zélés, l’équilibre interne des pouvoirs - entendez, de leurs pouvoirs. Leur message est donc sans appel : cette liberté dont vous jouissez, messieurs les journalistes, est une licence à durée limitée qui peut vous être retirée à tout moment. Cela peut donner froid dans le dos. Comme cela peut donner à réfléchir. Choisissons plutôt de réflechir. Et même de décortiquer ces messages, et d'y répondre.

Message n°1. Même dans les monarchies constitutionnelles les plus anciennes, les journalistes gardent une certaine distance vis à vis du roi. Oui, mais chez eux, le roi garde une grande distance vis à vis de la politique. La monarchie, dans ces pays là, a achevé son cycle de transformation. Elle n’est plus objet de discorde politique. à défaut d'être significatifs politiquement, les princes et princesses deviennent des icônes que pourchassent les paparazzi et dont les écarts font la une des journaux prestigieux. Cela les gêne un peu, mais ne gêne en rien le fonctionnement de l'Etat. C'est l'essentiel. Chez nous, c’est tout à fait l’inverse. Pudeur culturelle et sacralité constitutionnelle obligent, l’espace purement privé du roi et de sa famille est tenu à l’écart. Sauf lorsque des magazines privilégiés comme Paris Match y sont conviés. En revanche, politiquement, notre monarchie a un statut des plus complexes. Elle est constitutionnelle dans les papiers, exécutive dans les actes et souvent absolue dans les esprits. Comment est-ce possible de faire l'impasse sur le Palais, dès lors qu'il est au centre de la vie politique ? Comment ne pas être tenté de faire un peu de lumière sur l'espace opaque du pouvoir ? Cela aiderait grandement les sujets de sa majesté, d' y voir un peu plus clair. Ils se sentiraient plus citoyens. N'est-ce ps le but ultime de Mohammed VI : que la citoyenneté devienne une valeur centrale chez les Marocains ?

Message n°2. La liberté de la presse est un acquis fragile. Critiquer le prince, c'est menacer cet acquis. Ce sont les partis qui le disent. Certains, comme le PPS (auteur d’un communiqué surprenant affirmant qu'il y a "trop de liberté de la presse" au Maroc !)... sont visiblement épuisés. Affaiblis par l’effort qu'ils ont du consentir pour s'intégrer au sérail. Cens gens là estiment que la presse indépendante va trop vite en besogne et creuse sa propre tombe. Mais en faisant quoi, au juste ? En affirmant que le roi est mal entouré ? Que la prise de décision, trop centralisée au Palais, s'en retrouve affaiblie ? Ce sont, au choix, des vérités ou des opinions. Dans les deux cas, c'est bon à prendre. Le roi lui-même n'avait-il pas avoué au Figaro qu’il était demandeur de "plusieurs points de vue à (ses) côtés" ? On reproche aussi aux plumes indépendantes leur scepticisme à l'égard du concept d'Amir al mouminine. C'est une idée qui traverse la société. Si la presse ne relayait plus les idées qui traversent la société, à quoi servirait-elle ? Parfois, on reproche même à la presse libre de décrire les multiples blocages et heures d'attente causés par les cortèges royaux. Ne pas dénoncer cela, c'est se montrer complice de ce protocole tyrannique qui cherche à maintenir la royauté hors du temps. Venons-en au dernier grand reproche en date : avoir osé parler du salaire du monarque. Les conservateurs de l'ordre établi y ont vu "une offense à la personne du roi, inviolable et sacrée". L'argument est étrange. Ce salaire, il est versé par l'Etat à l’institution monarchique, via les contribuables. En le divulguant, nous cherchons, justement, à dissocier l’état de la personne du roi (qui a d'autres biens par ailleurs, en son nom propre). Les conservateurs, pourtant, tiennent à ce que la personnification royale de l’état perdure. Sécuritaires dans l’âme ou dans la fonction, ils estiment que si les journalistes vont aussi loin impunément, c'est parce que le Prince le veut bien. Autrement dit, faire de lui un objet d’investigation, c’est se faire hara-kiri. Ce que ces thuriféraires du régime sous-entendent en fait, c'est que le roi n’est pas libéral par principe, mais par accident. Ce qu'ils suggèrent, c'est que la liberté de la presse dépend de son humeur et non de sa conscience politique. Ce qu'ils distillent, en creux, c'est l'idée que le roi n'a pas saisi l'air du temps : un temps où tout circule sur Internet, où la censure est devenue contre-productive, où la liberté d'expression a presque le statut de religion. En laissant entendre tout cela, ce sont eux qui insultent l'intelligence de notre roi. Certainement pas nous.

Message n° 3. Un Marocain est avant tout un sujet de Sa Majesté. C'est bien vrai. Mais ce n'est pas forcément une situation enviable. Nous préférerions être des citoyens au service de Sa Majesté, pour le bien de tout le pays. Faute d'être effectivement citoyens, nous sommes donc des militants de la citoyenneté. Est-ce un tort ? En quoi cela nuit-il à Sa Majesté ? Si des acteurs publics choisissent d’être serviles, c'est leur choix. Un choix librement consenti, puisque Mohammed VI ne demande rien de tel à personne. Si des partis politiques n’ont pas su se défaire de la posture de valets pour adopter celle de partenaires de la monarchie, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Et à l’héritage de Hassan II, s’ils veulent aller jusqu’au bout. La presse indépendante, elle, appartient à la même génération que cette société civile naissante qui se veut rationnelle et place l'intérêt public avant le devoir d'allégeance. Cette presse désacralise la monarchie, oui, mais non sans légitimité. Une légitimité qu'elle ne s'est pas donnée elle-même, mais qu'elle a tirée de la réhabilitation timide des sciences politiques et sociales dans notre pays. Certains journalistes préfèrent être plus sujets que citoyens. C'est leur choix, et il leur permet d'ignorer, en toute bonne conscience, toutes les pesanteurs que peut occasioner une monarchie exécutive. C'est un choix qui les conduit ausi à prendre aux sérieux des courtisans dont la puissance n'est pas réelle. Les journalistes indépendants, eux, ne veulent pas être dupes. Cela ne diminue en rien leur loyauté à la monarchie. Et au delà d'elle, à la nation.

Message n°4. La société n'est pas assez mûre pour accepter que des journaux transgressent la sacralité. Mais qui parle de transgression ? Et qu’est-ce que la sacralité ? Ce qui est sacré, au delà de tout, c'est que ce pays reste stable. Cela passe par la stabilité de ses institutions, la monarchie en premier lieu. Le roi est solidement installé sur son trône. Croire que des écrits éphémères peuvent mettre à mal une institution intemporelle est d’une naïveté sans nom. Quant à suggérer que les Marocains sont trop fragiles pour s'informer sur leur roi, c'est s’ériger en directeur de conscience. Un journaliste est censé observer et non juger, il ne peut donc pas endosser une telle fonction. Parmi cette société qu'il ne s'agit pas d'effrayer, il y a aussi quelques citoyens bien intentionnés, qui envoient le message suivant à la presse libre : "nous sommes en transition, il ne faudrait pas griller toutes les cartes d'un coup". L'image est presque juste. Car explorer la monarchie, ce n'est pas griller des cartes. C'est tout simplement les jouer. Or on ne peut pas jouer toutes les cartes d'un coup, sinon la partie s'arrête. On ne peut que les jouer une par une, en estimant à chaque fois si c'est le bon moment. On peut se tromper, oui. Mais on peut aussi limiter les risques en adoptant une démarche progressive, dotée à la fois de la prudence et l'audace nécessaires. Ce n'est qu'ainsi qu'une partie peut avancer.

 
 
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