Sujet
Actu Économie
Maroc - Espagne. Ce qu'ils ne se sont pas dit
Presse. Peut-on critiquer Sa Majesté ?
Mineurs en prison. L'école pour s'en sortir
Rallye Barcelone-Dakar. Devant et derrière le décor
Portrait. Lhaj Fennane, la légende du catch
N° 160
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Maroc - Espagne. Ce qu'ils ne se sont pas dit
Presse. Peut-on critiquer Sa Majesté ?
Mineurs en prison. L'école pour s'en sortir
Rallye Barcelone-Dakar. Devant et derrière le décor
Portrait. Lhaj Fennane, la légende du catch

Par Chadwane Bensalmia, envoyée spéciale à Dakar

Rallye Barcelone-Dakar. Devant et derrière le décor

Arrivée à la station Tambacounda,
au Sénégal (C.B / Telquel)
On peut admirer ces machines rutilantes, ces hommes libres épris d'aventure... Mais comment ne pas voir aussi que cette course traverse un pays pauvre - et que c'est triste ?


"Le grand Rallye-Raid Paris Dakar". Qu’est ce que ça sonne bien ! Voilà plus de 27 ans que ces quelques mots font fantasmer les esprits avides de sensations fortes, d’adrénaline et de virilité. S’imaginer dans l’un de ces bolides sortis tout droit de Mad Max, casque sur le crâne et harnais autour de la taille, donne naturellement une sensation d’infaillibilité, un plaisir à la
lisière du bestial. Et puis, il y a toutes les festivités et autres petits plaisirs qu'on associe au "Dakar" depuis plus d’un quart de siècle maintenant, avec une conclusion hautement exotique au Sénégal, pays de la Teranga (hospitalité), du vin de palme et des gazelles (belles femmes). Il faut dire que les sponsors ne lésinent pas sur les moyens pour maintenir la légende au sommet. Même si on est passé, depuis quelque temps, à la version réduite, "le Rallye Raid Barcelone-Dakar" (pour répondre à quelque besoin de restriction budgétaire), l'aventure n’a rien perdu de son attrait. Tout ceci est bien idyllique.
Imaginez aussi la frustration que l’on peut ressentir devant ces as de la conduite tout terrain lorsqu’on ne sait même pas comment tenir un volant... Faire un petit bout de chemin avec ces personnages, mi-Michael Schumacher mi-Lawrence d’Arabie, quand on a du mal à garder son équilibre sur un vélo... ça vous renvoie une bien triste image de vous-même. Car le plaisir n’est entier que si on est en mesure d’estimer les défis de la conduite à leur juste valeur. Autrement, on vit les choses par procuration. C’est ce que j’ai fait. Moi et des milliers de Sénégalais, spectateurs de fortune.
C'est aussi par procuration que j'ai partagé la peine des pilotes, dont deux sont morts pendant cette édition 2005 du rallye. Je ne les connaissais pas, mais j'ai quand même été triste pour leurs sponsors, leurs familles, leurs amis... J'étais aussi triste de penser qu'ils n'avaient pas pu aller au bout de leur rêve. J'ai été très triste, aussi, quand j’ai croisé les regards désabusés d’une vingtaine d’enfants, agglutinés autour d'un bus du rallye, se disputant les restes du déjeuner que nous autres privilégiés avions laissés derrière nous. A notre passage, ils n'avaient qu'un mot à la bouche : "Cadeau ! Cadeau !". C’est aussi cela, l’apprentissage du Dakar.
Il est vrai que quelques centaines de milliers d’euros sont accordés par l'organisation du rallye au Sénégal, pour électrifier ou alimenter en eau potable les villages situés sur le parcours. Il est aussi vrai que l’événement est une aubaine touristique pour une région du monde sans grandes ressources. Il est enfin vrai que la participation de Syndiely Wade, la fille du président sénégalais, donne au peuple des spectateurs l’illusion de faire partie de ce monde irréel, d’être l’égal de ces pilotes casqués et bottés - en un mot, nantis.
Tour cela, certes, met un peu de baume au cœur. Mais ça n’est jamais que cela. Un anesthésiant qui perd vite de son effet, dès que les deux mondes se rencontrent, à la fin de la course, dans un night-club dakarois. La lucidité, cette fois, s'impose. Et ce qu'elle permet de voir n'est pas très beau : des dizaines de pilotes, techniciens et autres mécaniciens, des litres de bières dans le ventre, avachis sur les fauteuils ou titubant sur la piste de danse, les mains primitivement collées aux hanches de jeunes sénégalaises prêtes à tout pour quelques euros.
Mais dès demain, tous ces "blancs" repartiront d'où ils sont venus. Les autres, citoyens de la Teranga, resteront là où ils sont. Cette année encore, ils auront vu ce à quoi leur vie ne ressemblera jamais. On peut considérer que ça leur aura au moins permis de rêver. Si on veut être positif.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2004 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés