Il a beau tâter le mouton, grogner, il est évident quil ny connaît rien
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem a fait comme tout le monde : il a acheté le mouton. Il est étonnant de constater quil a déboursé une somme considérable quasiment sans grogner. Après tout, cest presque le prix de lassurance de la Zakariamobile ; "au moins, le mouton, je vais le manger alors que lassurance, cest elle qui me mange". Plus généralement, le Guercifi révolté accepte laïd le grand sans le moindre état dâme. Lui qui déteste les mariages, circoncisions, retours de la Mecque et autres manifestations coincées de joies convenues, il adore la fête du mouton. En fait, cest une fête qui le rend fou. Comme tout le monde. Est-ce lodeur du sang ? La vue des couteaux ? La profusion de viande ?
Il faudrait demander à un spécialiste
Ce qui est clair, palpable, cest lexcitation générale, la transe carnivore qui sempare de tous, Zakaria Boualem compris. Le misérable vernis social et technologique fond en quelques secondes, et tous les Zakaria Boualem reviennent en courant à leurs origines, celle de carnassiers affamés et agressifs, galopant à travers les hautes plaines de lOriental pour débusquer quelque animal à faire chouir pour le repas. Sa quête du mouton a été en tout point comparable aux parties de chasse de ses ancêtres. Il sest rendu à Sbata pour choisir son animal. Il a négocié avec un paysan répondant au doux nom de Miloudi et qui avait comme particularité de ne pas savoir parler, |
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seulement hurler. Aussitôt, Zakaria Boualem sest mis à hurler aussi et la négociation cest déroulée à un volume assourdissant. Cest que le citadin se méfie du Miloudi : il a limpression que ce dernier cherche à larnaquer, ce qui nest pas faux, dailleurs. Pire encore, Zakaria Boualem est convaincu quil ne peut rien contre la roublardise du Miloudi, quil est en position de faiblesse. Il a beau tâter le mouton, regarder ses dents, grogner que cest trop cher, il est évident quil ny connaît rien. Dans le cas de Zakaria Boualem, le seul critère qui importe, cest le volume. Il veut un gros mouton, cest comme ça. Il veut lemmener à Guercif et le faire entrer triomphalement dans la maison familiale, bêlant comme Céline Dion à ses plus belles heures. Il a donc porté son choix sur un animal qui, à quelques kilos près, pouvait passer pour un cheval. Il la chargé tant bien que mal dans le coffre de la Zakariamobile et a pris la route de Guercif. Sur le chemin, notre héros sest posé la question suivante : comment se fait-il que, lorsquil sagit de mouton, les Marocains, en tant que peuple, se révèlent dune redoutable efficacité ? Cest vrai, quoi, tout marche comme sur des roulettes : les moutons surgissent quelques jours avant la fête, les Hondas aussi. Les vendeurs de couteaux sont là, les bouchers se multiplient. Le tout dans lanarchie mais, disions nous, dans lefficacité. Zakaria Boualem est convaincu que sil y avait un ministère du Mouton, il y aurait des pénuries, des files dattente, de la corruption et les prix flamberaient. Mais là, non : tout se passe à merveille et sans le moindre contrôle
Que peut-on en conclure ? Que nous ne sommes bons quà élever des moutons ? Quil suffirait de supprimer ladministration pour voir lefficacité ressurgir dans nos gènes égarés ?
Zakaria Boualem était perdu dans ses pensées lorsque le drame sest déroulé (à quelques kilomètres de Fès, pour être précis). Le haouli, dun coup de corne énergique, a fait sauter la plage arrière de la Zakariamobile et a pénétré, lair conquérant, dans lhabitacle du véhicule. En quelques secondes, le mouton sest retrouvé près de notre héros, à la place du passager. Une situation catastrophique. Non seulement le mouton ne portait pas de ceinture de sécurité, violant une loi encore toute vierge, mais il se trouvait à quelques centimètres du volant. Pourtant, aucun drame ne viendra perturber la marche triomphale de Zakaria vers Guercif, pas mêeeeeme la proximité dun super haouli. Il a suffit daugmenter le volume de la radio et de donner à lanimal ce quil réclamait maladroitement : quelques heures de fun avant le grand saut. |