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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

2M/PJD. Le piège du temps d’antenne

Les dirigeants du PJD lors de leur manifestation devant les locaux
de 2M, le 16 janvier (AIC Press)
Sous couvert d’une injuste campagne de dénigrement, le PJD lance le débat sur le temps d’antenne et les prérogatives d’une chaîne publique. Les islamistes chercheraient-il à se ménager une visibilité dans le futur paysage audiovisuel ?


"Demain, le pays comptera plusieurs chaînes privées. Faudra t-il s’attendre à des guerres par antennes interposées ?". Ce sont les mots de Lahcen Daoudi, membre du bureau politique du PJD. Des propos qui imposent une lecture nouvelle de "l’incident médiatique" opposant le parti islamiste à la deuxième chaîne,
ainsi qu'à ses virulents défenseurs.
"Nous avons voulu marquer le coup. Depuis, nous sommes passés à autre chose" poursuit Daoudi. Vue de près, la déclaration - faite sereinement - peut se traduire ainsi : le PJD s’est servi d’une perche à peine tendue par 2M pour multiplier sorties fracassantes et retournements de situation. Ainsi, partant d'un reportage stgmatisant leur position sur le Tsunami (lire encadré, page ci-contre), le PJD a déplacé le débat vers l’équité dans l’octroi du temps d’antenne, au moment même où les prérogatives des instances de la Haute autorité de la communication et de l'audiovisuel (HACA) s’apprêtent à prendre vie. Faisant donc d’une pierre deux coups, il détourne l’attention du sujet initial, en l’occurrence le discours obscurantiste tenu par Attajdid. Et de l’autre, il se positionne sur le chapitre de la réglementation des pratiques audiovisuelles. Que cache la manœuvre ? Le PJD chercherait-il à anticiper sur une libéralisation qu’il appréhende ? Chercherait-il se garantir une visibilité dans un futur paysage médiatique susceptible de le noyer, sachant que la nouvelle loi sur l’audiovisuel interdit formellement la création de chaînes religieuses ? En définitive, quelques semaines après le passage du secrétaire général Saâd Eddine Othmani sur l’émission Likoulli Ennass, le PJD craindrait-il un nouveau boycott, en jouant la carte de la télévision publique ? Répondre par l’affirmative est fort tentant.
Lorsque Tawfik Debbab, journaliste, auteur du reportage en question, justifie son choix éditorial par la nécessité de "dénoncer l’intolérance d’Attajdid", il devient une proie facile aux attaques "légalistes" du PJD. Ces déclarations peuvent même conforter le parti islamiste dans ses doléances, à savoir que 2M est une chaîne publique, censée donc faire preuve de "neutralité".
Vue par les plus vifs opposants à l’idéologie du PJD, la question est d’ordre politique. "Si le rôle d’une télévision publique est de garantir l’accès à l’information à tous les citoyens, elle se doit de se conformer aux orientations royales de modernité et d’ouverture", estime Mohamed Brini, directeur d’Al Ahdath Al Maghribiya. Ce dernier est même allé jusqu’à qualifier l’intervention du PJD dans un débat entre organes de presse de "terrorisme contre les journalistes". Face à cette diatribe, le PJD se tourne vers un discours purement technique. Il soutient que le traitement journalistique fait par la chaîne a souffert de quelques failles. "On aurait souhaité que la réponse à Attajdid émane de scientifiques, d’oulémas, de personnes aptes à en débattre dans les règles de l’art. Là, ce serait du journalisme. Sinon, c’est de la discrimination. Le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle est appelé à trancher. Qu’est ce qu’une télévision publique ?" poursuit Daoudi. Le débat change dès lors de tournure. Saisissant le Conseil pour lui exprimer ses doléances, le PJD a joué de cette carte, sachant qu’il a ses sympathisants au sein de l’organisme. Que fera donc le conseil, d’abord pour trancher dans le "litige", ensuite en matière de régulation du temps d’antenne ?
Le PJD a demandé un droit de réponse de 4 minutes, soit l’équivalent de la durée du reportage de 2M. En a t-il le droit ? Aujourd’hui, le pays ne dispose d’aucune réglementation en la matière. Théoriquement - en s’inspirant des pratiques en vigueur dans la presse écrite - le PJD est en mesure de le réclamer. Le conseil, lui, est en mesure de l’exiger de la chaîne. Le PJD le sait. Il sait également que le Conseil, pour asseoir sa crédibilité et garantir son indépendance, devra trancher dans ce sens. Cependant, si le conseil obéit à cette contrainte, il sera tombé dans le piège du parti et cédé à son "terrorisme". Le climat est tendu au sein de la haute instance qui devra user de beaucoup de tact pour sortir de l’impasse, sans avoir à s’armer de l’argument de "directives royales d’ouverture et de modernité". Une arme à double tranchant qui tuera dans l’œuf toutes ses ambitions et promesses d’indépendance.
La seconde épine renvoie à la problématique du temps d’antenne en période électorale. à moins de 2 ans des législatives, la HACA s’interrogerait sur le meilleur moyen qui permettrait de ne pas trop favoriser le PJD en terme de campagne télévisuelle. Sachant qu’à ce jour, la répartition du temps d’antenne durant les campagnes obéit à une réglementation datant de l’ère Basri. Le temps et l’ordre de passage sont, depuis, soumis à la représentativité au sein du Parlement. Une pratique clairement discrétionnaire, mais qui favoriserait amplement le parti islamiste. Un changement vers plus d’équité, par contre, le desservirait. Mais la haute instance est loin d’avoir trouvé la solution…
à un autre niveau, il est question de la répartition du temps d’antenne au quotidien. Là-dessus, également, tout reste à faire. Le PJD aurait tout intérêt à voir s’établir des règles bien claires. Et si le modèle retenu est la France, et qu’il est retenu aveuglément, il n’en sera que mieux loti. La réglementation française accorde en effet le tiers du temps au gouvernement, le second tiers à la majorité et le troisième à l’opposition. Certes, la structure du Parlement marocain est beaucoup plus éclatée, mais les concentrations sont préconisées, dans l’avenir. Dès lors, compte tenu de la grande représentativité du parti, quel que soit le camp où il aura choisi de se ranger, il pourrait être privilégié par les chaînes et radios publiques. Le prix de la démocratie cathodique peut être très élevé. Sommes-nous prêts à le payer ?



Polémique. À l’origine du malaise

Le 6 janvier, Attajdid, journal proche du PJD, décrète dans son éditorial que le Tsunami est l’expression de la sanction divine, venue punir les pays asiatiques pour avoir permis la prolifération du tourisme sexuel. Il invite ensuite le Maroc à méditer la "leçon" pour ne pas avoir à subir une pareille punition. L’analyse déclenche une série de vives réactions dans la presse nationale. Mardi 11 janvier, un reportage de 2M donne la parole à des journalistes et autres militants, franchement hostiles au discours du parti islamiste, pour commenter l’article d’Attajdid. L’association de la ligne du journal - qui n’est pas l’organe de presse officiel du PJD - à l’idéologie du parti islamiste est très mal accueillie par ce dernier. Il y voit une énième tentative de ternir son image. Le PJD en profite pour rappeler le boycott qu’il a subi par la chaîne au lendemain des attentats du 16 mai 2003. Il organise alors une manifestation devant les locaux de 2M. Et une lettre de protestation est envoyée au ministère de la Communication, à la direction de la chaîne ainsi qu’à la Haute autorité de la communication audiovisuelle…

 
 
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