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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Reforme. A quoi sert Bank Al-Maghrib ?

Le tapage du gouverneur de
Bank Al-Maghrib tend à effacer
l'image négative qui colle
à l'institution (AIC Press)
Après des années de silence douteux, Bank Al-Maghrib ouvre ses portes. Son nouveau timonier a les idées bien en place et ne le cache pas. Son ambition est de mettre BAM au devant de la scène. Une réforme en cours lui en donne les moyens.


Les temps changent à Bank Al-Maghrib (BAM). La banque centrale vit une mutation profonde et elle le fait sans complexe. L’objectif est de tourner la page du passé. Quand Abdellatif Jouahri, le gouverneur de la banque, parle d’"égalité devant les règles du jeu", il faut entendre autre chose : plus jamais un CIH
bis, un BNDE ter… La banque centrale est par définition le régulateur du secteur bancaire et le pilote de la politique monétaire du pays. C’est Bank Al-Maghrib qui surveille les niveaux des prix, agit sur les taux de crédit, sur le niveau de la liquidité sur le marché… Dans les pays développés, la banque centrale, à l’instar de la Federal Reserve américaine, ou la Banque Centrale Européenne (BCE), intervient très souvent pour donner un souffle à l’économie ou encore pour freiner ou accélérer l’évolution de la monnaie nationale. Pour le faire, elle a besoin d’une neutralité objective. C’est à cela que prétend désormais BAM. Mais il lui faut tout d’abord s’affranchir de toute tutelle et raffermir son statut de régulateur. Et Jouahri n’y va pas par quatre chemins. Le contexte lui est favorable, mais aussi l’histoire mitigée de la banque.

Le mea culpa de la banque
Tout le tapage actuel du gouverneur de la banque tend à effacer l’image qui colle à l’institution. La responsabilité de la banque centrale dans la déconfiture des banques publiques, notamment le crédit immobilier et hôtelier et la banque de développement économique est incontestable. L’état a préféré, jusqu’à maintenant en tout cas, fermer les yeux. Question d’enterrer d’éventuelles complicités qui pourraient éclabousser le système politique dans son ensemble. En contrepartie, les autorités donnent carte blanche à Jouahri pour remettre BAM dans le jeu. De manière transparente cette fois-ci. Mais le cadre légal laisse la porte ouverte à des dérives. Un nouveau statut était donc nécessaire. D’où la mise en place de la réforme. Que cherche celle-ci ? Abdellatif Jaouahri l’explique bien : "Permettre la stabilité financière du pays en échappant à toute influence politique". BAM ne doit être ni de gauche ni de droite et ne contribuera à une politique économique donnée que dans le cadre de ses statuts et selon la conjoncture du moment. Pas question de lâcher du lest alors que l’inflation échappe à tout contrôle ou encore de laisser le Trésor piocher dans les comptes de la banque centrale pour financer son plan d’action. "Chacun assumera ses responsabilités", martèle Jouahri. D’ailleurs, la stabilité financière du Maroc passe par la solvabilité de son système bancaire. "Les règles prudentielles s’appliqueront à tous de la même manière. Il n’y aura plus d’exception", assure le gouverneur de Bank Al-Maghrib. Les banques étatiques sont ainsi tenues pour averties. Le secteur privé aussi. Le rôle de BAM, consiste à veiller sur le respect des dispositions de la loi bancaire. Celle-ci n’échappera pas également à des retouches. Parmi les plus importantes, figure la séparation de l’actionnariat et du management de la banque. Abdellatif Jouahri se fixe comme objectif de faire évoluer le secteur bancaire d’une approche purement familiale ou individuelle à une approche capitalistique pure. Cette dernière repose sur la séparation stricte des biens des fondateurs et actionnaires de la banque d’une part et les engagements de la société de financement, d’autre part. A titre d’exemple, la banque Khalifa, en Algérie, collectait des fonds par la mobilisation de l’épargne et finançait les projets de son fondateur. D’autres banques l’ont fait ici et ailleurs, comme ce fut le cas pour la BMAO. Mais la mondialisation des règles prudentielles et de la gouvernance bancaire ferme la porte à ce type d’acrobaties. La nouvelle mouture proposée par la banque centrale, en concertation avec le groupement professionnel des banques du Maroc, prépare le secteur à ce virage. Et c’est dans cet esprit que, conformément aux dispositions de l’accord de Bâle II, le gouverneur de Bank Al-Maghrib adopte une attitude compréhensive à l’égard des banques. "Toutes les banques sont appelées à contribuer au financement du développement du pays, mais elles ne peuvent le faire n’importe comment", nuance Jouahri. Les critiques adressées aux banques au sujet du financement de la PME ne sont pas, selon lui, toujours fondées. Le rôle de la banque centrale à ce niveau est double. Elle doit non seulement inciter à l’investissement par une politique des taux adaptée, mais aussi veiller à ce que le taux de casse ne soit pas destabilisant pour les banques.

La protection des clients pas encore claire
Comme le secteur bancaire, les entreprises demandeuses de crédit doivent être soumises à des règles strictes de gouvernance. L’amalgame entre les biens de la société et ceux du patron n’est plus à l’ordre du jour. En clair, ceux qui veulent le financement bancaire, doivent être aux mêmes standards que les sociétés de financement : des comptes sains, une vision stratégique bien définie, des règles de management performantes (le bricolage n’en fait pas partie)… BAM a mandaté la Société financière internationale (SFI) pour conduire un projet d’étude visant l’amélioration des dispositions de l’information financière sur les entreprises au Maroc. Ses premières conclusions épinglent aussi bien les banques que les PME. Les premières ne disposent pas de mécanisme de risque propre pour la clientèle PME. Les secondes rechignent à se plier aux règles de la transparence. Les deux doivent donc faire un pas en avant pour sortir de l’impasse.
En revanche, le régulateur, dans sa nouvelle configuration, se fera le protecteur des clients. Il va même jusqu’à renforcer la possibilité de recours pour les entreprises victimes de rupture abusive de crédit. C’est un terrain miné où les tribunaux pataugent depuis des années. Les dossiers des sociétés ayant souffert de la rupture du financement se perdent dans les expertises et les contre-expertises. Même les décisions audacieuses des juges, comme c’est le cas dans l’affaire opposant les sociétés Matoy’s et Malaika à la BCM (une référence pour ce genre de litige), finissent par être vidées de leur substance (des procès qui traînent depuis une décennie, des expertises louches, des jugements qui se contredisent…). Pour l’heure, le gouverneur n’a pas encore révélé la teneur des dispositions relatives à la rupture abusive de crédit. Mais selon un fin connaisseur des arcanes judiciaires, "la réforme doit pratiquement éliminer la marge de manœuvre des juges et des experts. La loi doit être tellement précise que le jugement s’imposera de lui-même en cas de litige". C’est le seul moyen dont dispose la banque centrale pour faire évoluer la justice. Faute d’intervenir directement, elle mettra en œuvre son pouvoir de réglementation. Chose qu’elle ne peut initier pour réguler ou améliorer les finances publiques. "J’ai toujours mis en garde contre le glissement du déficit budgétaire", souligne Jouahri. C’est tout ce qu’il peut faire contre Oualalou. Et c’est bien dommage.

 
 
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