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Société. Le baptême du sexe
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Société. Le baptême du sexe
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Par Maria Daïf

Société. Le baptême du sexe

Avec une prostituée ou avec "la bonne" (presque une tradition, au Maroc), le baptême du sexe n’est pas toujours ce qu’un jeune étalon attend qu’il soit : une partie de plaisir.


Intarissable sujet que la sexualité des Marocains. Tout a été écrit sur la question ? Loin s’en faut. Tabou parmi les grands tabous, le sexe, c’est complexe. Plus encore chez nous, où ce qu’il y a de plus intime est frappé d’interdits à la fois sociaux et religieux, où, en l’absence d’éducation sexuelle conséquente, beaucoup de fausses idées et d’a priori régissent les
comportements sexuels, et où un fossé sépare encore les femmes et les hommes dès qu’il s’agit du corps et de son usage. Ainsi, dès la plus tendre enfance, le garçon et la fille découvrent différemment leurs sexes respectifs. D’abord la fille : sexe qu’on cache, sexe qu’on préserve, une petite fille, qui entend à longueur de journée des "ferme tes jambes", "hchouma, rhabille-toi", comprend très vite qu’elle a intérêt à le garder intact. Quand au sexe masculin, la sociologue Soumaya Naâmane Guessouss et la psychiatre Nadia Qadiri sont unanimes : "Dans notre culture, qu’un garçon exhibe ses organes est très admis. Le sexe masculin est sublimé, fêté. C’est en quelque sorte, la fierté de la famille". En somme, l’on fait comprendre très tôt aux garçons que le monde tourne autour de leurs petits bijoux. Leur éveil sexuel est dès lors souhaité, voire encouragé. Hassan, 42 ans, témoigne : "j’avais quatorze ans quand j’ai eu mon premier rapport sexuel avec une petite fille qui travaillait chez nous. Elle avait mon âge. Quand mon père l’a appris, il a voulu me punir. J’ai rétorqué : qu’est-ce que j’ai fait de mal, si ce n’est faire que ce qu’un homme doit faire. Il a souri et a renoncé à me punir".

Une tradition : le passage chez la prostituée
Qu’est-ce qui résulte d’une société qui réprime la sexualité des filles et encourage celle des garçons ? Soumaya Naâmane Guessouss le résume ainsi : "la demande dépasse l’offre. En tous cas à un âge où la fille tient plus que tout à sa virginité et où un garçon cherche ses premières expériences". Cet âge-là, psychologues et sexologues le situent entre 14 et 16 ans, un âge où plus qu’à un autre, toute mixité en dehors des bancs de l’école était indésirable par les parents, il n’y a pas plus d’une vingtaine d’années. Les choses ont plus ou moins évolué et partout, dans les grandes villes, ados, filles et garçons se retrouvent, au détour d’une ruelle pour se découvrir l’un l’autre : flirts, tendres baisers… Ca va rarement plus loin et quand les filles en resteront là, les garçons, chercheront à aller plus loin. Du coup, le témoignage d’un fils rejoindra celui de son père : "mon premier rapport sexuel, c’était avec une prostituée"… Une tradition presque, transmise de génération en génération masculine, sous l’œil bienveillant de générations de mères complices : "dans des quartiers huppés de Casablanca, les mères connaissent les noms des prostituées du coin et leurs adresses parce qu’elles entendent leurs fils en parler", raconte Soumaya Naâmane Guessouss. Quand aux pères… c’est parfois eux-mêmes qui poussent leurs fils à franchir le pas : "mon fils a 12 ans et je pense que l’année prochaine, je l’emmènerai chez une prostituée", ose avouer ce papa de 42 ans. D’ailleurs, n’est-ce pas ainsi que lui-même a découvert pour la première fois un sexe féminin ?
C’est donc ainsi que les hommes marocains découvrent les plaisirs de la chair… Dans toutes les couches sociales les témoignages concordent : "j’avais 13 ans et c’est mon cousin qui m’a emmené à El Gara (village de prostituées), dans un bordel où je suis passé après lui. Il avait demandé à la prostituée de bien s’occuper de moi", raconte Abderrahim, 25 ans ; "je suis allé dans une maison de passe avec deux de mes copains un peu plus âgés et qui étaient des habitués", se souvient Fadel, qui à l’époque avait 15 ans. Que reste t-il de ces expériences ? Le plus souvent, un souvenir de désillusion : "je me souviens que la prostituée avait au moins trois fois mon âge et qu’elle m’avait fait peur. En plus, l’endroit où ça s’est passé était glauque", se rappelle Hakim, alors âgé de 14 ans. Farid, comme lui, se souvient encore avec beaucoup de dégoût de son premier contact avec un corps de femme : "tout ce qu’elle avait dit, c’était fais vite"… Aboubaker Harakat, sexologue, commente : "ces expériences se soldent le plus souvent par des échecs cuisants. Au meilleur des cas, elles se terminent par des éjaculations précoces. Pour certains, c’est carrément un traumatisme". Traumatisme d’abord, parce que livré à une initiée, le jeune qui décide de franchir le pas – ce qui en soi est une grande décision -, perd ses moyens : c’est là qu’il saura si "il est normal" et si "il est un homme". Soumaya Naâmane Guessouss, est, elle, plus critique : "l’acte sexuel est vécu de façon bestiale. L’adolescent s’intéresse au corps d’une femme le temps d’une éjaculation, puisque dans ce genre d’expérience, il n’y a pas d’amour, pas de tendresse, pas de respect. Il en découle un sentiment de dégoût, de culpabilité et de mépris pour cette femme, qui, ne l’oublions pas a été payée. Que l’on ne s’étonne pas que dans notre société, les filles qui se donnent sont tout de suite taxées de prostituées et que les garçons continuent à vouloir "payer" les filles à coups de cadeaux ou de jus dans des cafés, pour avoir leurs faveurs"… Normal, selon la sociologue, qu’il y ait autant de mépris pour les femmes dans notre société et normal, selon le sexologue Aboubaker Harakat que dans son cabinet, la première question qu’il pose à des patients souffrant de dysfonctions érectiles est : "racontez-moi votre première expérience sexuelle", conscient que parfois, elle est décisive dans la vie sexuelle d’un homme : "Certains vont être dans la répétition du premier acte, ignorant tout des préliminaires. D’autres vont vouloir faire toujours mieux et angoisseront à chaque rapport sexuel". Mais rassurez-vous messieurs, ce n’est pas votre cas à tous…

Les petites bonnes, initiatrices malgré elles
Comme d’ailleurs cela n’a pas votre cas à tous d’avoir fait vos armes auprès d’une professionnelle du sexe. Hassan raconte : "Comme tous les hommes de la famille, mon grand-père, mon père comme mes frères, j’ai eu mon premier rapport sexuel avec notre bonne, qui avait le même âge que moi. Je l’ai entraînée tard la nuit dans ma chambre… Elle était si jeune. Est-ce qu’elle était vierge et est-ce qu’elle l’est restée ? Je n’en ai aucun souvenir". Dans les milieux les plus aisés, "abuser" de la petite bonne est en effet monnaie courante. Cette militante féministe confirme : "Parmi les mères célibataires, on retrouve souvent des mineures qui ont été abusées par les fils de leurs employeurs, souvent des garçons de 16 à 18 ans". Ainsi, très jeunes, les garçons "de bonne famille" voyant comment les bonnes sont traitées par leurs parents (comme des moins que rien, vous l’aurez deviné), se croient dès lors tout permis avec elles : "elles sont sans défense et surtout disponibles puisqu’elles sont sous le même toit que le jeune garçon qui ne se soucie que d’une seule chose : assouvir ses ardeurs. Cela va des simples attouchements au viol", souligne Soumaya Naâmne Guessouss. Aussi, dans l’impossibilité d’inviter sa petite copine dans sa chambre, va-t-il coincer la petite bonne… "De 14 ans jusqu’à l’âge de 20 ans, c’était pour moi quelque chose de normal… Dans mon entourage, tous les garçons de mon âge faisaient la même chose", raconte, avec une pointe de regret, ce fils d’une famille aisée casablancaise…
Prostituées, petites bonnes abusées, tout cela est-il bien sain ? Certainement pas selon psychologues et sociologues, puisque dans les deux cas, la découverte de l’autre ne se fait pas "en douceur", puisque encore aujourd’hui, les garçons comme les filles sont livrés à eux-mêmes dès lors qu’il s’agit de la découverte de leur corps, puisque la seule éducation sexuelle disponible l’est sur les chaînes satellitaires, puisque, encore aujourd’hui, malgré la mixité qui se généralise, virginité, virilité, liberté de l’un et pas de l’autre, séparent encore les hommes des femmes.



Temoignages

Hassan, 42 ans, marié
Ce sont les bonnes qui ont fait mon éducation sexuelle. Pas que la mienne, mais celle de tous les hommes de la famille. Mon premier rapport, je l’ai d’ailleurs eu avec une fille qui travaillait chez nous. Elle avait mon âge, 14 ans. Je lui ai demandé, vers une heure du matin, alors que tout le monde dormait, de venir border mon lit…Par la suite, quand ma mère l’a appris, elle m’a menacé de le dire à mon père si je recommençais. Elle a fini par le lui dire et il allait sévèrement me punir, quand je lui ai rétorqué : je ne comprends pas que tu veuilles me punir, je n’ai fait que ce qu’un homme doit faire. Il m’a relâché… J’ai continué à aller vers les bonnes, pendant de longues années.

Fouad, 32 ans, marié
Une nuit, ma cousine, qui avait à l’époque 25 ans et qui habitait chez nous, est venue dans ma chambre, s’est déshabillée et s’est mise dans mon lit. Elle m’a pris la main et m’a demandé de la caresser. J’avais dix ans…Je ne savais rien ni du sexe ni de l’amour. Mes parents n’ont jamais rien su et ma cousine a continué pendant longtemps à venir me rendre des visites, jusqu’à ce qu’elle se marie.

Aymane, 17 ans, célibataire
Je suis élève dans un lycée français à Casablanca. Beaucoup de mes copains, qui ont entre 16 et 17 ans, ont déjà eu leur premier rapport sexuel. Mais pas avec des filles du lycée, qui à cet âge, veulent encore rester vierges. La plupart sont allés chez des prostituées, emmenés par un cousin, ou même par le chauffeur, briefé par le père.

Hakim, 44 ans, célibataire
Je me souviens très bien de mon premier contact avec un corps de femme. J’avais 14 ans et mes cousins m’ont embarqué dans un bordel, pour faire mon baptême du sexe. Eux étaient des habitués…J’avais très peur. On est entrés dans la chambre de notre initiatrice, chacun son tour. J’avais très peur. Quand j’ai vu la femme, d’une cinquantaine d’années, affalée par terre et m’attendant, j’ai eu encore plus peur, mais il ne fallait pas que mes cousins le sachent, parce qu’ils allaient se moquer de moi. Quand je suis sorti de la chambre, ils m’ont demandé comment c’était et j’ai répondu comme eux tous : très bien. En fait, je n’avais rien fait.

Driss, 33 ans, marié
J'ai habité Hay Mohammadi pendant les 12 premières années de mon enfance. Je ne garde pas de bons souvenirs de cette période… C’était chose habituelle que les garçons, disons, se livrent à des jeux sexuels entre eux. Les plus âgés et les plus forts forçaient les plus faibles. Je faisais partie des plus faibles. J’ai pu prendre la fuite parfois… d’autres fois non. Je pense souvent à tout ça et ma foi, ça ne m’a pas laissé indemne. Beaucoup sont dans mon cas.

Amine, 35 ans, marié
Mon premier rapport sexuel, c’était avec une copine à la fac. J’avais 23 ans. Tard pour un garçon. Auparavant, j’étais très timide, et je n’osais pas approcher les filles, ni au collège, ni au lycée. ça, les copains ne le savaient pas. Quand ils se racontaient leurs exploits, avec leurs copines ou des prostituées, j’inventais des histoires, pour ne pas passer pour une mauviette.



Très intime. La masturbation, ce premier plaisir

Sous d’autres cieux définitivement considérée comme normale – à tout âge - voire nécessaire à l’épanouissement sexuel de l’enfant, la masturbation est encore frappée du sceau de l’interdit et du tabou sous le nôtre. Même si aucun hadith ni aucun texte du Coran n’y fait référence (il y en aura toujours qui diront le contraire), elle est, dans le conscient collectif, interdite par l’islam : "imaginez alors toute la culpabilité que vit un jeune adolescent ou plus tard un homme, persuadé qu’en s’y adonnant, il commet un grand pêché. J’ai déjà reçu dans mon cabinet des hommes en dépression nerveuse, défendant que leur état est un châtiment de Dieu parce qu’ils ont fait quelque chose de très mal : toute leur vie, ils se sont livrés à lâada sirya (traduisez l’habitude secrète, masturbation en arabe classique)", raconte Nadia Qadiri, psychiatre. La même n’a de cesse de répéter aux mères effarées qui viennent se plaindre de leurs enfants surpris "en flagrant délit" que c’est tout à fait normal qu’un garçon, dès l’âge de 8 ans, découvre son corps et ses premiers plaisirs. Aboubaker Harakat renchérit : "On entend tout sur la masturbation, qu’elle rend aveugle, qu’elle paralyse les jambes, et même qu’elle fait pousser un poil sur la paume de la main"… Combien d’aveugles et de paralysés compteraient le monde si c’était le cas ! Quant aux prédicateurs de tout bord et autres islamistes qui continuent à interdire la masturbation, voilà leur argument : ce plaisir permis, les jeunes hommes n’auraient plus à se marier ! Réponse : l’un n’a jamais empêché l’autre… ce qu’ils doivent pertinemment savoir.

 
 
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