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Société. Le baptême du sexe
Moeurs. Sangliers casher
Portrait. Moulay Abdelaziz Tahiri, le maître des paroles
Musique. Platinium a du plomb dans l'aile
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Société. Le baptême du sexe
Mœurs. Sangliers casher
Portrait. Moulay Abdelaziz Tahiri, le maître des paroles
Musique. Platinium a du plomb dans l’aile

Par Abdellatif El Azizi

Mœurs. Sangliers casher

(AFP)
Dans le sillage des chasseurs et braconniers d’aujourd’hui et d’hier, découvrons le dilemme des Marocains quant au caractère licite ou illicite de la viande du sanglier. Halal ou haram ? Fatwas d’hommes de terrain.


L e sanglier, c’est cochon. Mais apparemment pas pour tout le monde. Bizarrerie culturelle ou hypocrisie sociale, alors que les uns considèrent le sanglier comme un vulgaire porc des champs, les autres s’accommodent de l’idée qu’après tout, les produits de la chasse sont tous licites. Si la tribu des Ziyayda
des Zaërs adore le méchoui de sanglier, par contre, chez les Messaris de Zoumi, l’animal est un véritable cochon. Halal en deçà des forêts de Benslimane, haram au-delà des montagnes du Rif, le sanglier est souvent l’objet de débats passionnants.
Cette région est pourtant considérée comme le paradis des chasseurs. avant l'indépendance, les colons français se rendaient en colonies dans les forêts des alentours pour traquer le sanglier. "les colons avaient surnommé Zoumi le petit Paris, en raison de la beauté du site" rappelle cet ancien combattant rescapé de la seconde guerre mondiale, qui a gardé depuis une passion indéfectible pour le maniement des armes. Mais jebli pur et dur, récitant le coran entier à 10 ans, il n’est pas question pour lui de toucher à la viande de sanglier. Le tuer, oui, mais en manger, point. Saïd, un rabatteur à la mine joviale, analphabète accompli mais qui baragouine néanmoins quelques mots de français et d’espagnol en raison de ses accointances avec des chasseurs étrangers, a une autre version de choses. Il adore les soirées arrosées autour d’une gamelle de sanglier. Il a même une conception assez originale de l’interdit : "je pense sincèrement qu’il y a longtemps de cela, dans les pays arabes à majorité musulmane, on ne mangeait pas la viande blanche de porc parce qu'elle se conservait mal à cause de la chaleur !"
Pour rejoindre la capitale des jbala, nous avons pris la route bien avant le lever du jour. La route qui sépare Zoumi de Ouezzane est tellement sinueuse que les voyageurs s’amusent à compter les virages, 300 sur une distance de 45 kilomètres. Moment sacré, le lever du soleil permet aux chasseurs de faire une petite halte avant de repérer le groupe de rabatteurs tapi sur une colline. Fidèles au rendez-vous, les trente solides montagnards qui nous attendent espèrent bien gratter un peu plus que les cinquante à cent dirhams qu’ils toucheront en fin de journée. Braconniers à l’occasion, le gibier n’a plus de secret pour eux. Pour la plupart, la chasse se termine avec les cigarettes et les sous empochés. Dans cette région, la consommation de la viande de sanglier est très malvenue. Par contre, ceux qui boivent pensent être dispensés de l’interdiction et participent souvent aux festins préparés sur place par les chasseurs. Jaafar, qui est professeur d’éducation islamique dans un lycée de Ouezzane, adore accompagner les chasseurs dans la forêt même si lui-même ne chasse pas. Pour lui, si la question reste posée, la réponse, elle, ne fait pas de doute. "Dans la sourate 7 le verset 157 interdit les aliments impurs tels que la viande de porc ou celle des bêtes déjà mortes".
La messe, dite, il rappelle au passage que "les Barghouata, ces Berbères installés à l’ouest du pays avaient carrément autorisé la consommation du sanglier. Ils avaient mis un peu d’eau dans leur vin en estimant qu’un sanglier chassé en forêt pouvait bien être considéré comme halal en quelque sorte". Le sanglier halal ! Il suffisait d’y penser. Le débat sur la question a bien entendu dépassé les frontières, puisque la plupart des sites Web beur traitent de la question. Sur un forum de discussion sur la consommation du sanglier sur Bladi.net, on en apprend ainsi des vertes et des pas mûres. Quand un dénommé Steff affirme que les Rifains adorent le sanglier, il se fait d’abord descendre par un certain Isli qui lui répond "Et tu as vérifié ? Donc tu crois que les Rifains mangent du sanglier... et si je te dis que les Bruxellois mangent des perruches, tu vas le croire aussi ? Je n’ai jamais entendu un Rifain me dire qu'il mangeait du sanglier". C’est un autre internaute qui va alors voler au secours de Steff en confirmant ses dires : "étant originaire de Larache (dans le nord), je peux te confirmer que beaucoup de Rifains (essentiellement le Rif septentrional) mangent non pas du sanglier, mais plutôt des marcassins".
Bien sûr, la chasse est organisée par quelques braconniers qui revendent leurs prises à prix d'or. Et les gens en sont très friands. Dans le nord, on trouve beaucoup de gens qui en sont fous. Mais, ce sont des marcassins, pas des sangliers ! Sur ce point, dans son ouvrage “L’anthropologie de la Méditerranée”, Jean Yves Durand donne une explication intéressante. Il raconte que les peuples de la méditerranée ont une grande capacité d’adaptation. Ainsi, il remarque que dans certaines régions, "les musulmans y mangent occasionnellement du porc qu’ils prennent la précaution d’appeler "mouton". Les modalités de consommation du jambon par les juifs et les musulmans dans le Maghreb urbain au temps de la colonisation témoignent d’un pas supplémentaire dans ce processus de négociation. Ceux-ci en mangeaient lorsqu’ils étaient invités à l’extérieur par des chrétiens mais n’en consommaient jamais chez eux et entre eux".
Dans la réalité, si la consommation du porc fait grincer des dents la plupart des Marocains, le sanglier semble, lui, bénéficier d’une indulgence particulière. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs qu’une usine de conditionnement de la viande de sanglier vient de voir le jour à Casablanca et que les bouchers des marchés chics des grandes villes ne refusent pas les commandes. Il y a donc du boulot pour les braconniers qui écument les forêts du royaume. Ces inconditionnels de la chasse traquent le sanglier avec de veilles pétoires qui ont l’air inoffensives, mais qui peuvent faire très mal. Ce sont eux que l’on sollicite pour des battues en règle. Ils répondent toujours présent quand il s’agit de casser du sanglier, cet ennemi héréditaire du fellah, surtout quand ils pensent faire œuvre utile tout en se remplissant les poches. Cette année, les paysans de la région de Ouezzane sont d’ailleurs particulièrement inquiets. Les cochons du terroir, apprécient de plus en plus les jeunes pousses qui croissent dans leurs champs.
Effet du froid, le "cochon sauvage" est particulièrement vindicatif à cette période. Il semble que la situation dans le Nord et l'Oriental soit beaucoup plus grave qu'ailleurs, en raison notamment du nombre élevé de bêtes qui circulent entre les champs. On raconte que la ferme de Karim Lamrani située dans les environs de Marrakech, étant régulièrement saccagée par des hordes de sangliers, l’ex-Premier ministre a organisé, il y a quelques semaines de cela une battue avec des chasseurs de la haute société qui lui a permis de se débarrasser d’une centaine de sangliers en l’espace d’un week end. Un score à la mesure du personnage.
D’une manière générale, l'interdiction de chasse du sanglier étant soumise à des impératifs dont la logique échappe au bon sens, les paysans sont habituellement réprimés par des gardes-chasse au zèle douteux et qui n'y vont pas avec le dos de la cuillère dès qu'il s'agit de casser du fellah. à l’époque de Hassan II, le sanglier était hyper protégé. A tel point qu’un paysan pris en flagrant délit de violence contre un sanglier se faisait copieusement tabasser par les gendarmes et devait payer une amende particulièrement salée.
Aujourd’hui, devant la pression, le département des Eaux et Forêts a organisé des battues officielles dans les régions où les sangliers ont fait le plus de dégâts. Pour l’année dernière, sur les 678 battues (dont la moitié dans les régions du Rif et du centre) organisées par les Eaux et forêts, 1.967 sangliers sont passés à la gamelle. Si l’on peut dire.

 
 
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