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Portrait. Moulay Abdelaziz Tahiri, le maître des paroles
Musique. Platinium a du plomb dans l'aile
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Société. Le baptême du sexe
Mœurs. Sangliers casher
Portrait. Moulay Abdelaziz Tahiri, le maître des paroles
Musique. Platinium a du plomb dans l’aile

Par Chadwane Bensalmia

Portrait. Moulay Abdelaziz Tahiri, le maître des paroles

(DR)
De Nass el Ghiwane à Jil Jilal en passant par Najat Aâtabou, il a écrit pour les plus grands. Peu de gens, pourtant, le connaissent. Réparons cette injustice.


Derrière la grille qui fait office de porte, Abdelaziz Tahiri lance un sourire franc et des excuses. Il ne trouve pas les clés de la portière. Il cherche partout avant de les retrouver, perdues entre ses écrits de la veille. "ça m’arrive tout le temps" lance-t-il, en plaisantant. Il commence par vous parler de son inspiration de la nuit passée, le regard rêveur et l’air béat. Il donne
l’impression d’être en lévitation. L’homme qui a, durant les quarante dernières années, enfanté de dizaines de textes, ceux-là qu’on fredonne encore aujourd’hui et qui ont fait le succès de Nass El Ghiwane, de Jil Jilala, de Najat Aatabou ou encore de Ahmed Snoussi, est toujours ce même puits intarissable de zajal qui vous parle en prose. Mais tout cela, il n'en dit rien. Par pudeur ou par modestie, l’homme a une conviction : le travail de groupe. Honorant ainsi, des décennies plus tard, une promesse qu’il avait fait à Boujmiî, autre pilier de Nass El Ghiwane. Les deux hommes avaient fait connaissance quelque part entre la fin des années 60 et le début des années 70. Abdelaziz ne se souvient plus très exactement des dates. Toute sa vie est faite de dates, de rendez-vous, de souvenirs qu’il raconte en vrac, ponctués de silences nostalgiques.
De son enfance dans le Marrakech intra-muros, au quartier d’Azbezt, il se remémore le quotidien d’une famille festive, d’une grand-mère qui tenait religieusement à sa Hadra (transe), de quelques oncles passionnés de melhoune, d’autres férus de amdah (chants à la gloire du prophète). Et puis, il y a eu les chants patriotiques post-indépendance. "Les chansons patriotiques étaient tellement courantes et abondantes qu’elles ont fini par faire partie du registre des chants de fêtes" explique notre homme.
Mais encore, comme tout Marrakchi, Abdelaziz a évolué au rythme des récits des légendaires conteurs de Jamaâ El Fna. Le bonheur se résumait alors à une escapade, loin du regard adulte, pour courir d’une halqa à une autre. "J’étais fasciné par ces hommes, par leur jeu, par leur capacité à captiver votre attention des heures durant" lance-t-il, admiratif. Dans ce monde presque imaginaire où se mêlent mythe et réalité, chant, jeu théâtral, et déguisement, est né son amour pour les planches. Il rejoint alors la Kachfiya (mouvement scout), qui se charge de modeler la matière brute qu’il était. Il monte sur les planches une première fois pour s’en éprendre à vie, avec toute la profondeur et l’entièreté des passions enfantines. Mais la Kachfiya ne durait jamais que le temps des vacances. Alors, pour retrouver ce sentiment de plénitude, il se fait ami des agendas. Il en tourne les pages, de ses doigts impatients, dans l’attente de la fête du trône. Il court sur la place Jamaâ El Fna, des heures avant le début des festivités, pour s’assurer une place au pied de la scène, et se laisse emporter par la magie du moment. Les années passent et le rêve grandit dans l’esprit et le cœur d’Abdelaziz.
Début des années 60, il décide de faire le grand saut. Il quitte sa ville natale et rejoint le conservatoire national à Rabat. Là-bas, il prend le temps de se familiariser avec la pratique théâtrale. Son talent aiguisé, il le quitte en 1967, pour retrouver la ville rouge. De là commence son périple. Des premières répliques auprès de la troupe d’Al Wafaâ Al mourrakouchia, où il jouera dans Al Herraz, à ses prestations dans la troupe "chabibate Al Hamra", il récolte quelques prix de théâtre amateur, fait quelques tournées au Maroc et en Algérie. Mais un sentiment d’inachevé le taraude et ses ambitions ne tiennent plus dans ce petit espace. Véritable mémoire ambulante du patrimoine melhoun, andaloussi, amdah et autres aïtas, il n’avait pas eu le temps ni l’occasion de laisser éclore toutes ses vocations.
Marrakech trop petite pour tout prendre, il refait ses valises, direction la capitale économique. Il atterrit au théâtre municipal de Casablanca pour découvrir ce qui sera désormais son monde, sa destinée. "Je ne m’éloignais jamais trop du périmètre du théâtre municipal, j’y avais mes amis, ma passion, mon travail. Je n’avais nul besoin de voir ailleurs". Le café théâtral de Tayeb Seddiki est naturellement — et à l’image de nombre de vétérans des planches marocaines — sa première station. C’est ici même qu’il rencontre Boujmii, Batma, Demraoui et les autres. Ensemble, ils apprivoiseront les planches du Maroc entier. "Hamid Zoughi nous avait soufflé l’idée d’une sorte de théâtre touristique", poursuit Abdelaziz pour résumer en quelques mots l’aspect folklorique de ces premières prestations "gagne-pain". Mais la routine viendra vite s’installer, avec son lot de frustrations.
L’idée viendra, un peu plus tard, d’un autre homme de cette petite communauté. Tayeb Jamaï propose à nos jeunes musiciens rebelles de fonder une troupe. Elle s'appellera "New Dervich", mais ce nom ne fera pas long feu. Trop stéréotypé, mais surtout en totale opposition avec l’esprit même de ce petit monde. "Les New Dervich… ça renvoyait trop à la sérénité, à la soumission, tandis que nous étions tous révoltés en ce début des années 70. Il y avait trop de colère en nous. Il fallait trouver un autre nom. Un nom qui nous ressemble", explique Abdelaziz. Le salut viendra quelques semaines plus tard, du fin fond du patrimoine marocain. Plus précisément d’un vers d’Al Kawi, une vieille qsida de melhoun. Vers qui rendait hommage à la qualité d’écoute qu’offraient les gens du Ghiwane "On s’est regardé Boujmiî et moi comme pour nous concerter. L’idée avait fait son chemin dans notre tête. Ce soir-là, les New Dervich sont devenus Nass El Ghiwane" raconte l’homme, souriant au souvenir d’une complicité passée.
Comme une "bénédiction", le nouveau nom livrera au groupe les secrets du succès. Mais Abdelaziz ne fera pas partie du voyage longtemps. En 1974, il quitte le navire pour en rejoindre un autre.
Les Jil Jilala seront la nouvelle famille de l’auteur compositeur, mais son amitié avec ses anciens camarades ne perd rien de sa force, notamment avec Boujmii. "Nous avions un projet de pièce de théâtre. Nous avions le titre, Bahr El Ghiwane. Nous rêvions aussi d’une troupe, Masrah Al Ghiwane. Mais Boujmiî est mort quelques mois après mon départ pour Jil Jilala. Il est mort et nos rêves avec…" conclut Abdelaziz, avant de sombrer dans le silence, pensif, triste.
L’équipée avec Jil Jilala démarre avec un succès. Celui de Laâyoun aynia, que le groupe chantera au lendemain de l’annonce de la marche verte. Viendra ensuite Chemaâ. Puis, un film du nom du groupe que peu connaissent aujourd’hui. Jilala iront, ensuite, conquérir le Moyen-Orient et leur chansons inspireront des artistes d’autres disciplines. Comme ce fut le cas du chorégraphe libanais abdelhalim Caracalla avec le titre Eddoura.
Tant de péripéties et d’épisodes marqueront le parcours de cet artiste éclectique, dans un Maroc bouillonnant et avide de liberté. Et le moindre petit souvenir en fait ressurgir des dizaines, des centaines, tant qu’un récit fidèle en est impossible.
En 1983, le bohème ghiwani accompagne Jil Jilala dans leur aventure télé (auprès de Hamid Bencherif et TV3(, avant de les quitter en 1984. L’amourette aura duré près d’une décennie. "Je me suis rendu compte que je m’éloignais de plus en plus de ma véritable passion, le théâtre. Mon corps avait besoin de s’exprimer, de retrouver les planches avec toutes ses joies" avoue Abdelaziz. Il créé alors la troupe Tahiri des arts populaires. Elle signera un succès de l’époque, Swlieh.
Sa carrière solo se fera au gré des rencontres et collaborations avec des artistes de genres musicaux complètement différents les uns des autres. Il écrira et composera pour Najat Atabou, Ahmed Snoussi, Touria Jebrane, ou encore pour quelques nouveaux talents comme Loubna Aâfif…. Abdelaziz Tahiri, signera dans l’ombre aussi, quelques textes de aïta pour des chanteurs de musique populaire. Car l’homme a plus d’une flèche à son arc. Aujourd’hui encore, il fouille son âme inspirée pour signer quelques textes, amoureusement. Et d’autres dont il ne clame pas la paternité. Abdelaziz Tahiri, celui que ses proches s’évertuent à surnommer Cherif, est un rêveur comme il s’en fait peu de nos jours, et un artiste à qui on ne rendra jamais suffisamment hommage. Que dire d’un homme qui tait plus d’une centaine de Qsayed de melhoune, autant d’anecdotes sur les idoles des générations passées, des dizaines de textes et musiques qui ont fait la gloire de nombreux artistes ? Qu'il est tout simplement le reflet de l’histoire.

 
 
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