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Par Abdellatif El Azizi et Karim Boukhari
Enquête. Dans les entrailles du ministère de l'Intérieur
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Entrée de "l'ex-résidence"
(de Lyautey), siège central
du ministère, à Rabat (DR)
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Au-delà de la volonté affichée de tout effacer des "vingt ans du règne Basri", cest la redistribution/ dilution des pouvoirs, doublée dun certain flou et dun penchant avéré pour les télescopages, qui lemporte. Plongée au cur dun univers qui a peuplé les fantasmes (et les cauchemars) de générations de Marocains.
Le véritable déclic qui a affecté le département de lIntérieur na pas forcément eu lieu dès le départ de Basri, en novembre 1999, mais bien en mars 2002, au lendemain dun conseil des |
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ministres tenu à Dakhla. Driss Jettou, alors ministre de lIntérieur, et le Premier ministre Abderrahmane Youssoufi co-signent un document accordant de nouvelles et larges prérogatives aux walis (droit de regard sur les autorisations en tous genres, notamment). Tout le monde avait à lépoque applaudi, mais sans forcément apprécier. Le plus de pouvoir accordé aux walis était une parcelle de terrain (de plus) grignotée aux élus locaux, au gouvernement, mais aussi à dautres corps de lIntérieur, dont la puissante DGSN (Direction Générale de la Sûreté Nationale). La décision, en fait, venait den haut, du roi en personne, via une lettre dédiée à la "relance de l'investissement".
Cette décision, combinée à dautres, beaucoup plus importantes, ont abouti, aujourdhui, à une configuration qui rompt définitivement avec le décor planté, vingt ans durant, par Driss Basri. Le ministère de lIntérieur nest plus ce quil était, les hommes ne sont plus les mêmes, la redistribution des rôles a tout chamboulé et le pouvoir véritable nappartient plus véritablement à celui censé lincarner : le ministre. Les hommes de la garde rapprochée du roi ont repris en main lappareil, pour exercer une nouvelle forme de pouvoir : pas de tâches clairement partagées, malgré les différences des titres, mais des approches fortement nuancées. Un chevauchement subtil dont les nuances ne sont pas toujours claires
Lexemple le plus frappant est celui des deux hommes forts du département, Fouad Ali El Himma et Yassine Mansouri (lire encadrés). Lun et lautre exercent des fonctions qui vont au-delà de leurs titres officiels. Ils sont tous les deux présents sur la plupart des sujets sensibles de lheure. Mais ils nont ni la même mentalité, ni forcément les mêmes interlocuteurs. Et personne ne sait si leurs téléscopages répétés sur les mêmes dossiers relèvent de la stratégie calculée ou de limprovisation pure et dure. Ce qui les rassemble, cest que les deux hommes semblent voués au service de la monarchie. Sur le dossier du Sahara, par exemple, lun et lautre donnent limpression, comme le dit lun de leurs interlocuteurs, "de tirer dans des directions diamétralement opposées". Voilà qui est au moins conforme, finalement, à la position officielle du royaume : cette impression davancer et de reculer à la fois, de chercher le dialogue (pour le Sahara) et dy couper court
Mais ce qui est valable pour le Sahara lest aussi pour le volet des droits de lhomme et le chantier, immense, ouvert avec les auditions des années de plomb. Vers où tout cela va-t-il nous entraîner ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, la même question se pose aussi dans lentourage royal
Sur un terrain plus concret, le reformatage du ministère de lIntérieur a consacré aussi dautres hommes que les "amis de jeunesse du roi", à commencer par le général Hamidou Laânigri, que les rapports successifs de toutes les ONG internationales nont pas ébranlé. Laânigri, aujourdhui, est plus quun (super) flic, cest un ponte véritable de lIntérieur qui exerce, à sa manière, une partie du legs dun Driss Basri. Le reste du pouvoir basrien étant dilué entre les nouveaux venus. Le changement est évident mais le résultat, pour le moment n'est pas évident.
Au niveau central, cest plutôt la gestion de la chose administrative qui fait grincer des dents la plupart des hauts fonctionnaires. Pour ce responsable qui tient à garder lanonymat, "le problème réside dans le fait que la plupart des nouveaux patrons de lIntérieur comme Saad Hassar, directeur des collectivités locales ou Mohamed Amzazi le directeur des Études et analyses sont pleins de bonne volonté mais ne connaissent rien aux rouages des dossiers techniques". La plupart des autres grandes directions du ministère ont par ailleurs été verrouillées. Le secrétariat général a été confié à Chakib Benmoussa. Saad Hassar a remplacé le très controversé Toulali à la tête des collectivités locales. Quant à Yassine Mansouri, il sest emparé de la Direction Générale des Affaires Intérieures, fort de sa proximité avec le roi et de son profil dhabile négociateur et dadepte du renseignement à laméricaine. Tout le contraire dun Noureddine Benbrahim, ancien de la DST, désormais en charge de la Direction des Affaires Générales, mais dont les méthodes et la conception du métier du renseignement, dixit son entourage, nont pas trop évolué après son passage par Témara.
À un niveau plus général, pour les fonctionnaires, cest la difficulté den référer à une direction bicéphale (voire plus) qui pose problème. Les champs de compétence nétant pas clairement définis, la communication laisse à désirer entre les différents services et le Secrétariat général du ministère, géré par Chakib Benmoussa, réduisant le rôle de ce dernier au service minimum. En réalité, dans la cuisine interne du tout puissant ministère de lIntérieur, le menu est préparé par plusieurs chefs. Quand El Himma est branché sur lexploitation du renseignement, le tout sécuritaire revient de facto à Hmidou Laânigri, alors que Mustapha Sahel est chargé dexpédier les affaires courantes.
Quant aux nominations des walis et gouverneurs, cette prérogative peut quitter les murs de lIntérieur pour atterrir, à loccasion, sur le bureau du conseiller royal Meziane Belfqih.Un Belfqih chargé, au passage, de rompre avec la méthode Basri et de proposer notamment des profils plus "raffinés", traduisez plus technocrates. Chez les walis, et de Mohammedia à Marrakech en passant par Sidi Kacem ou Skhirat, cest désormais la vague des ingénieurs qui déferle pour soccuper des affaires locales avec plus ou moins de bonheur (et de suspicion dans le regard des anciens). Placés à la tête des préfectures et provinces, ils ont pour mission essentielle de faire du management de proximité, conformément aux directives de la fameuse lettre royale de mars 2002.
Aujourdhui, les rescapés de lère Basri qui ont réussi à passer entre les mailles du filet ont été sommés de se conformer au "nouveau concept de lautorité". Parmi eux, on peut relever le cas, ô combien énigmatique, de Mustapha Sahel, deux fois ministre de lIntérieur. Il fonctionne avec un cabinet qui tourne en veilleuse et un secrétairegénéral souvent dépassé par les événements. Que lui reste-t-il ? Jusquà quand assumera-t-il une position étrange, court-circuité par une bonne partie de ses directeurs centraux, dépassé sur les volets combien importants du renseignement et des nominations ?
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Les hommes forts
(objectivement, le ministre Sahel n'en fait pas partie. Mais le prestige de la fonction
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Fouad Ali El Himma. "Pour lamour de la nation" (et de la monarchie)
Même sil na jamais été flic, à la différence dun Basri par exemple, Fouad Ali El Himma a toujours été fasciné par linformation, le renseignement. "Il épluchait tout ce qui lui passait entre les mains, disent de lui certains proches, à commencer par les fiches parfois glauques des RG". Sauf que chez lui, la pratique du renseignement semble être motivée, dabord par "l'intérêt supérieur de la monarchie" et son indispensable corollaire, la raison dÉtat. El Himma nest pas le seul à gérer des dossiers aussi sensibles que le Sahara, |
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| lhéritage de Hassan II (les années de plomb) ou le cas Driss Basri. Mais comme nous le précise ce proche, "il gère les dossiers à un autre niveau que les autres, avec une plus grande proximité vis-à-vis du roi". Cela change évidemment tout. El Himma fonctionne avec un cabinet mobile, conduit par lefficace Hassan Fateh, et joue en permanence de son "amitié" avec Mohammed VI pour convaincre ses interlocuteurs. Toujours "dans L'intérêt suprême de la nation (et de la monarchie)". On lui prête, par exemple, davoir convaincu, à sa manière, les islamistes du PJD de réduire le nombre de leurs candidats aux dernières élections législatives. Ce qui fait de lui, au moins politiquement, un possible Basri de demain, celui qui arrange au mieux les cartes politiques du royaume. Plus impulsif quun Mansouri, mais moins crispant quun Laânigri, El Himma dipose dun avantage majeur : celui de filtrer, en permanence, les renseignements de première main fournis par les deux services majeurs du pays (DGST et DGED). Sil y avait un ministre de la Défense au Maroc, ce serait un mélange subtil entre El Himma et le premier policier du royaume, Hamidou Laânigri. |
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Hamidou Laânigri. Au service de Sa Majesté
"C'est lui les yeux et les oreilles du roi". Si Hamidou Laânigri a cultivé cette image de James Bond, roi des espions, cest en particulier parce quil a acquis une grande connaissance des problèmes du terrorisme international, avec une culture du renseignement nourrie des fiches de la DGSN et de la DGST, sans compter les rapports des services étrangers et les notes des ambassades. Lui aussi exerce une autre forme de contrôle sur le ministère pourtant dirigé, théoriquement, par Mustapha Sahel. En quittant la DGST, |
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| dont il a assumé seul la responsabilité sans autre compte à rendre quau roi, Laânigri a pris le soin dy placer lun de ses hommes, Ahmed Harare, qui a dirigé lantenne de la DGST à Casablanca pendant les attentats du 16 mai, à la tête des services. Laânigri na pas oublié son numéro deux véritable, le redoutable (dans le sens physique du terme) Noureddine Benbrahim, qui a reçu une belle promotion mutation à la tête de la DAG ou direction des affaires intérieures. Avec la casquette de la DGSN, le général contrôle ainsi totalement tous les corps de police avec, en permanence, un regard vigilant sur les affaires de lIntérieur et de la DGST. Il a également emporté certains de ses hommes dans ses valises posées à la DGSN. Exemple du fidèle Abdeljalil Abdoune, lun de ses hommes à la DST, désormais à la tête des RG (le renseignement, toujours !). Même si limage de patron des tortionnaires de Témara le poursuit encore, Laânigri se présente aujourdhui comme un expert international en matière de lutte anti-terroriste (Européens et Américains le consultent régulièrement), un super flic écouté par son roi et ses interlocuteurs dans le sérail. |
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Yassine Mansouri. Monsieur plus
Tapi dans lombre du ministre Sahel et du puissant ministre délégué El Himma, Yassine Mansouri passe pour le plus présent sur le champ politique. Le directeur de la DGAI (direction générale des affaires intérieures, le tronc le plus important de tout le département) a des antennes partout. Il pèse lourd dans les nominations des walis et gouverneurs, dont il contrôle par ailleurs indirectement le rendement par le biais de la DAG (direction des affaires générales). Cest lui que lon retrouve au front sur les dossiers les plus |
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| chauds du moment. Depuis son entrée à lIntérieur, on lappelle directement Monsieur Sahara. Mansouri négocie avec les uns et les autres, consulte les partis politiques réellement implantés dans le Sud et ne réprime pas les passerelles passées, plus ou moins timidement, vers lautre rive : celle du Polisario. Si, un jour, le Maroc aboutit à une solution négociée avec le Polisario, Mansouri sera certainement de la partie. Dans lentourage immédiat du roi, il incarne plutôt laile modérée, partisane du dialogue et de la négociation. Homme de contact, cet ancien directeur de la MAP sappuie sur un bon réseau média et politique (il est lun des rares, dans lentourage royal, à "fréquenter" la gauche) qui lui a permis dêtre très présent sur des chantiers aussi importants que la loi sur les partis, les auditions publiques de lIER, ou des cas plus embarrassants comme le récépissé dAnnahj Addimocrati, le règlement défintif de laffaire du commissaire Tabet ou encore le cas Bziz. |
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Les hommes, les Réseaux, les circuits,
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Ces informations, résultats dune combinaison entre textes officiels et investigations recoupées, ne sont pas exhaustives. Nous avons choisi de zoomer sur les départements et les activités qui nous semblent être les plus significatives.
[voir L'organigramme] |
Lhistoire dun mastodonte
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Le général Oufkir, ministre
de l'Intérieur de 67 à 71,
avec Hassan II (AFP)
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Lomnipotence du ministère de lIntérieur ne sest pas faite du jour au lendemain. Elle sest construite au gré des périodes, des hommes et du climat politique général. Rétrospective dune OPA qui a dessiné les contours du Maroc actuel.
1955 1962. une coquille vide ou le temps de la police politique
Le premier gouvernement du Maroc indépendant est dominé par deux partis : la Choura (PDI) et surtout lIstiqlal. Mais les poste-clés échappent aux deux partis. A la tête de ce gouvernement, on retrouve ainsi Mbarek Bekkai, un militaire, |
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ancien de larmée française. À lIntérieur, cest Lahcen Lyoussi, un seigneur de guerre, qui hérite du portefeuille. Les deux hommes ne sont ni des politiques, ni des intellectuels de premier ordre, bien au contraire. Le calcul de Mohammed V est bien simple : en ces temps troubles où les institutions nont pas encore vu le jour, le plus important est de bétonner en assurant la sécurité du trône sans concéder des prérogatives conséquentes à lIstiqlal. Le ministère de lIntérieur ne ressemble pas encore à la machine tentaculaire des années 60. Lahcen Lyoussi nest ni un homme de dossier, ni un spécialiste du renseignement. Il a plutôt été choisi pour sa fidélité au trône, et pour sa connaissance du milieu des anciens résistants, dont une partie refuse de déposer les armes. Mais derrière la façade Lyoussi, cest la police politique, ancêtre des services marocains, qui fait le ménage. À la tête de cette police très spéciale, Mohammed V a désigné Mohamed Laghzaoui, un baron de lIstiqlal. En quatre ans de "règne", Laghzaoui fera de lombre aux trois hommes qui se sont pourtant relayés pour le portefeuille de lIntérieur : Lahcen Lyoussi, Driss Mhamedi et Hassan Chiguer, tous des hommes sans envergure politique. Ladministration marocaine tourne encore à très faible régime. Larmée est toujours en phase de croissance. Seul lIstiqlal et le syndicat de lUMT ont des structures réellement implantées à travers tout le pays. Cest lIstiqlal, via la police politique de Laghzaoui et les milices montées en parallèle, qui remplit la première tâche véritable du département de lIntérieur : pacifier le terrain, récupérer les résistants, en finir avec les derniers rebelles. Et réduire, au passage, linfluence du seul parti soupçonné de "progressisme" : la Choura de Mohamed Belhassan Ouazzani. Le Palais crée, en parallèle, la fonction de ministre de la Défense, chargé de missions plus stratégiques, et confie ce rôle nouveau à des hommes plutôt "indépendants" comme Ahmed Réda Guédira, M'hammed Zeghari ou encore Ahmed Yazidi. En 1960, cest le tournant : lUNFP, sorti des rangs de lIstiqlal sous la conduite de Ben Barka, est devenu le premier parti du pays. Le Palais, sous linfluence de Hassan II, officiellement désigné prince héritier une année auparavant, abat une nouvelle carte : la création du CAB1. Exit Laghzaoui et sa police politique. Le général Oufkir prend sous son aile et le CAB1 et la police "normale" (DGSN). Le poste de ministre de lIntérieur relève désormais du pur administratif, et protocolaire, sans aucun contrôle sur la police et les nouveaux services. Mais en 1961, Mohammed V en vient à mourir subitement et, lannée daprès, Hassan II tient la "promesse" de son père : doter, enfin, le Maroc dune Constitution qui légalise le pouvoir et assoit définitivement la monarchie.
1963 1971. les années Oufkir
Cest la période de laffrontement direct entre le palais et lUNFP. Avec, en filigrane, la montée en puissance du général Oufkir. Hassan II sappuie désormais sur sa (ses) police(s) et confie au fidèle Guédira, jusqualors ministre de lIntérieur, une nouvelle mission qui préfigure du rôle à venir dun certain Driss Basri : la création dun parti politique, le FDIC. Spécialement créé pour les élections de 1963, les premières dans lhistoire du pays, le parti, qui a récupéré entre-temps des ténors de lIstiqlal et de la Choura (les Laghzaoui, Boutaleb, Bensouda), rafle la mise. Le divorce (du Palais) avec lUNFP et ce qui reste de lIstiqlal est consommé. Le gouvernement devient laffaire exclusive du Palais qui va puiser dans le FDIC, le MP du duo Aherdane Khatib, et les "indépendants". Hassan II assume lui-même les attributions de Premier ministre. En 1964, et suite à la liquidation de Cheikh El Arab, Oufkir saute le pas et devient ministre de lIntérieur. La situation bascule du tout au tout. Pour la permière fois, et à raison, limage du ministre de la Défense est assimilée à "celui qui fait tout et qui possède toutes les clés". Oufkir dirige la DGSN, les services du CAB1 et trône sur lIntérieur. Il domine ainsi tout le gouvernement, déjà vidé de toute substance politique. Explication simple : les enlèvements sont pratiqués par le CAB 1, parfois sous le couvert de la police judiciaire qui travaille en étroite collaboration avec la Justice, via le Parquet. Oufkir, déjà à la tête de la police et de lIntérieur, dictait aussi sa loi au ministre de la Justice. Cest de là quest né un concept et une perception qui allaient perdurer jusquà léviction de Basri en 1999 : celui dun ministère de lIntérieur omnipotent. La mainmise de lIntérieur devient dautant plus flagrante que la période est marquée par les procès politiques, souvent réduits à des parodies où la Justice est vidée de toute indépendance. Mais Oufkir, qui na jamais été un bosseur, na pas le don de lubiquité. Pour le seconder dans des tâches plus techniques, le Roi perpétue une tradition entamée dès 1958 avec Driss Saloui : celle des secrétaires dÉtat à lIntérieur. Les hommes qui ont défilé à ce poste sont généralement plus "posés" que leurs supérieurs. Ce sont généralement des fidèles parmi les fidèles, dun calibre intellectuel généralement plus épais que les hommes placés à la tête de la Défense (caïds et anciens militaires). Mais le fil reste ténu et les institutions ne sont pas solides. En 1967, la dissolution officielle du CAB 1, dans les suites de laffaire Ben Barka, affaiblit le renseignement et prive lIntérieur, probablement le Palais aussi, dune de ses forces. En 1970, déjà, Oufkir nest plus ce quil était, puisquil abandonne même la DGSN à son ancien poulain et désormais rival, Ahmed Dlimi. Ce climat malsain prépare au putsch de Skhirat en 1971. Hassan II, par erreur ou par calcul, éloigne Oufkir de lIntérieur et lui confie la Défense. Il le remplace par Ahmed Benbouchta qui jouera les intérims jusquen 1972.
1972 1979. la DST change le visage de lIntérieur
Le deuxième coup dÉtat militaire, cette fois dirigé contre le Boeing royal, met fin à la carrière et à la vie dOufkir. Mais les affaires de lIntérieur restent floues. Hassan II supprime définitivement le titre de ministre de la Défense, reprend le contrôle direct de larmée, centralise plus que jamais les renseignements (quil songe déjà à remodeler) et relègue lIntérieur aux affaires administratives. Un signe qui ne trompe pas sur la paranoïa régnante : la Primature, réduite à de la simple figuration, est confiée au beau-frère du roi, Ahmed Osman. Les clés du ministère de lIntérieur reviennent de nouveau à un non technicien du renseignement et de ladministration territoriale : le docteur Mohamed Benhima. Mais Benhima a, dans son ombre, des bosseurs dont deux se distinguent tout particulièrement : Haddou Echiguer qui grimpera lui-même à la tête du ministère pour une courte période et, surtout, lhomme à tout faire des RG (renseignements généraux) : le fameux Driss Basri. Le jeune Basri, appuyé par Mohamed Haddaoui, ancien cabinard dOufkir, monte rapidement les échelons. Début 1973, cest lui qui hérite de la toute nouvelle DST. Les clés du renseignement intérieur, cest désormais lui qui les a. Et, en parlant de clès, il expliqua, un jour, lune des raisons de son ascension fulgurante et de sa longévité auprès de Hassan II, de la manière suivante : "Jai fermé ma tête avec des clés que jai confiées à Sa Majesté !". Basri nest pas Oufkir, et na dautre ambition que de servir le trône. Dès 1973, cest lui, via le contrôle de la DST, qui domine déjà le département de lIntérieur. Un département dont il devient le secrétaire dÉtat en 1975, et le ministre à partir de 1979. Tout en gardant jalousement les fameuses clés de la DST. Rien du renseignement intérieur ne lui échappe. Il devient le filtre suprême de Hassan II, mais aussi son premier architecte pour le "parachèvement de lédification des institutions". Le tout en à travers son étiquette de ministre de lIntérieur. Il va encore plus loin quun Guédira pour pacifier les dernières turbulences de la vie politique, et réussit ce que Oufkir, malgré sa puissance, navait jamais réussi : le contrôle absolu de la police et du renseignement. Bref, il fait mieux que ses prédécesseurs. Cest là, véritablement, que le mot "Intérieur" devient le synonyme de renseignement.
1980 1999. La toile Basri
Les années 80 souvrent sur les émeutes de Casablanca et donnent à Basri, lhomme lige de lIntérieur, une occasion en or : tisser la toile de ladministration jusquaux coins les plus reculés du royaume. En 1981, donc, le département de lIntérieur invente le concept de la "proximité". Dans le discours, Basri et son armée de fonctionnaires multiplient le nombre de préfectures de police, de communes et darrondissements urbains "pour se rapprocher du citoyen et mieux le servir". Cétait surtout pour mieux le contrôler, éviter de nouvelles émeutes populaires, et loucher dencore plus près sur les investissements locaux. Basri saccroche au renseignement, à lorigine de la puissance de son département. Il veille à la nomination des patrons de la Sûreté nationale et garde la direction de la DST, choisissant soigneusement les directeurs adjoints qui le secondent (les Jamil, Benabdellah, Allabouch, Benbrahim). Il est tout simplement à la base de tout, même de lInformation, dont il rafle aussi le portefeuille ministériel. Basri modifie sensiblement les attributions du ministère de lIntérieur, par deux moyens : en renforçant le système de renseignement propre à lIntérieur (système des caïds, et des moqaddems) et en élargissant le pouvoir local des gouverneurs, pratiquement élevés au grade de ministres de la ville
dont il contrôle scrupuleusement les mouvements. La Direction des Affaires Générales (DAG, fabrique des walis et gouverneurs) prend ainsi son envol et devient le mastodonte de lIntérieur. Les collectivités locales poussent comme des champignons, dont les patrons locaux sont pratiquement tous des obligés de lIntérieur. Pour lanecdote, Basri gâte ses multiples directeurs centraux, tous des fidèles (la blague de la série des Mercedès que Basri donne en cadeau à ses hommes et que ces derniers baptisent "Merci-Driss"). Sur un plan politique, la mainmise de lIntérieur sur les affaires de lÉtat, Sahara compris, est facilitée par les multiples remaniements gouvernementaux décidés par Hassan II. La substance politique est pratiquement absente des équipes qui se sont succédé deux décennies durant, pour diriger le pays. En dehors de lincursion, plutôt malheureuse, de lIstiqlal, les affaires du gouvernement sont expédiées par des indépendants (exemple de Karim Lamrani, qui a conduit quatre équipes gouvernementales de1983 à 1994), des indépendants rassemblés en parti (le RNI) ou des partis sans base, à lexception de la fidèle mouvance populaire et de ses multiples dérivés. Un climat à peine perturbé par la légalisation des islamistes du PJD sous la férule du très "sûr" Abdelkrim Khatib. Et par une alternance, plus anecdotique que prévu, conduite par Abderrahmane Youssoufi en 1998.
2000 2005. LIntérieur, autrement
Cest avec Ahmed Midaoui que le nouveau concept de lautorité a été déployé. Basri parti, Midaoui hérite dun empire estropié : exit la DST, désormais confiée à un nouveau directeur, le premier depuis 26 ans. Et retour à la fonction oubliée de secrétaire dÉtat à lIntérieur, sorte de super flic chapeautant les renseignements intérieurs et extérieurs pour le compte du Palais, dévolu à El Himma. Midaoui, malgré ses efforts, na pas les coudées franches dont disposait son prédécesseur. Il tente dassainir la boîte et multiplie les mutations, à tel point que les plus récalcitrants parmi ses subordonnés le surnomment Ahmed "Mitaoui" (celui qui procède à des mutations). Après le départ de Midaoui, Driss Jettou assure un important intérim marqué par les premières élections sous Mohammed VI. Comme Basri, mais dans un tout autre registre, Jettou renoue le dialogue avec les acteurs politiques et tolère léclosion dune flopée de nouveaux partis. Mais limage de lIntérieur omnipotent fait bien partie du passé. Et cest sans surprise que le département a été, en 2002, confié à un homme encore plus loin du renseignement : Mustapha Sahel. Comme un retour aux années 50-60, quand lessentiel du ménage de lIntérieur était assuré par des secrétaires dÉtat, des directeurs centraux ou des conseillers royaux.
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Ministres. Ceux qui ont fait la maison
Lahcen Lyoussi (décembre 55 - mai 56)
Originaire de lAtlas, ancien caïd du temps du Protectorat, il a négocié le cas du gouverneur Addi ou Bihi, qui sest rebellé en 1957-58. Lyoussi, qui nétait à lépoque plus ministre de lIntérieur, y perdit sa carrière.
Driss MhaMmedi (décembre 56 mai 58, et décembre 58 mai 60)
Dissident de lIstiqlal, un des meneurs de la persécution combinée entre le Palais et lIstiqlal contre le parti de la Choura, un moment compagnon de Ben Barka du temps du Protectorat, il a hérité de plusieurs portefeuilles ministériels dont celui des Affaires étrangères.
Messaoud Chiguer (mai 58 décembre 58)
Originaire de Sidi Kacem, (et beau-père éphémère de Dlimi), Chiguer était surtout connu comme une personnalité "indépendante", sans apartenance politique, mais proche de Mohammed V.
Mbarek Bekkai (mai 60 avril 61)
Militaire de formation, il a fait la 2ème guerre mondiale, sous la bannière française. Cest un homme estropié, fidèle à Mohammed V (et en froid avec le prince Moulay Hassan) qui a conduit le premier gouvernement du Maroc indépendant et assuré, par la suite, un court intérim à lIntérieur
interrompu par son décès en 1961, peu après la mort de Mohammed V.
Ahmed Réda Guédira (avril 61 juin 63)
Un Basri avant lheure, mais sans la casquette policière. Premier architecte, avec Hassan II, du champ politique de la post-indépendance, il a assumé diverses fonctions, tant officielles que dans lombre, jusquà sa mort en 1995.
Ahmed Hamiani (juin 63 novembre 63)
Juriste de formation, il a assuré un court intérim dans un gouvernement conduit par Hassan II
en personne.
Abderrahmane Khatib (novembre 63 août 64)
Frère de Abdelkrim Khatib, (frère de Abdelkrim) ancien du FDIC, il exerce toujours son métier davocat
à Casablanca.
Mohamed Oufkir (Août 64 août 71)
Le règne le plus long après celui de Basri. Militaire de formation, cest la Résidence française qui la "greffé" initialement dans lentourage immédiat de Mohammed V.
Ahmed Benbouchta (août 71 - avril 72)
Devenu ministre de la justice, ex gouverneur à Fès
Mohamed Benhima (avril 72 - 75 et octobre 77 -mars 79)
Père de Driss Benhima, ce médecin originaire de Safi a assuré deux mandats durant lesquels son "collaborateur" Driss Basri a maîtrisé toutes les ficelles de lIntérieur. Cest lui qui a donné, par exemple, les explications peu crédibles sur les circonstances du "suicide" dOufkir en 1972.
Haddou Chiguer (75 - octobre 77)
Originaire des Zemmours, sans lien de parenté avec Messaoud Chiguer, il a été dabord secrétaire dÉtat avant de devenir ministre de lIntérieur.
Driss Basri (mars 79 - novembre 99)
Dorigine modeste, le ministre le plus "long" et le plus titré a collé au mieux à limage domnipotence longtemps dégagée, à raison, par le département de lIntérieur.
Ahmed Midaoui (novembre 99 - septembre 2001)
Ancien directeur de la Sûreté nationale, plusieurs fois gouverneur, cet inspecteur des finances a lancé, le premier, le slogan du nouveau concept de lautorité.
Driss Jettou (septembre 2001 septembre 2002)
Le plus politique des technocrates a assuré les premières élections sous Mohammed VI et grimpé depuis au siège de la primature.
El Mustapha Sahel (Depuis octobre 2002)
Lactuel ministre de lIntérieur est un juriste de formation, contrôleur des finances, plus connu pour sa gestion administrative que pour sa connaissance du terrain ou son obsession pour le renseignement. |
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