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N° 162
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Tranchons !
("Quand on est tranché, dans ce pays, on est taxé d’extrémiste.
Quel renversement de valeurs ! L'équivoque devient la norme et la clarté, un extrême ;
la mollesse, une vertu et le courage, un défaut !!")

La Haute Autorité de la Communication et de l’Audiovisuel (HACA) a finalement rendu son verdict : le PJD disposera de deux minutes d’antenne pour se défendre de l’accusation d’obscurantisme lancée contre lui sur 2M. 120 secondes de droit de réponse, c’est 30 de plus que l’offre initiale de la deuxième chaîne. C’est aussi moitié moins que les 240 réclamées par le parti islamiste. Alors, finalement, qui a gagné ? Ce n’est pas la HACA qui nous le dira : les attendus de son verdict sont un monument de duplicité circonvolutoire. Goûtez plutôt : "la télévision publique doit assurer le pluralisme des divers courants d’opinion, dans le respect des valeurs civilisationnelles fondamentales du royaume" (un point pour le PJD) mais "le service public audiovisuel est sujet et acteur du projet démocratique du Maroc moderne" (un point pour 2M)… Conclusion : chacun des deux camps a un peu raison, aucun n’a vraiment tort. Résultat : au lieu de creuser un salutaire débat de société, on décompte les secondes…
Ce verdict est une nouvelle illustration de notre incapacité congénitale à trancher. C’est là tout le drame de ce pays. À une position claire qui risque de fâcher quelqu’un, on préfère toujours une position ambiguë qui ne fâchera personne. Mais qui ne fera avancer personne non plus. Dans cet environnement où on ne tranche pas parce que c’est culturellement désapprouvé, seuls les audacieux, qui affirment leurs vérités avec force et sans les noyer de nuances, ont des chances de marquer l’opinion.
Mais ce n’est pas pour autant qu’on leur pardonne… Quand on est tranché, dans ce pays, on est taxé d’extrémiste. Quel renversement de valeurs ! L'équivoque devient la norme et la clarté, un extrême ; la mollesse, une vertu et le courage, un défaut !! Quant à la schizophrénie, cela fait longtemps qu’elle a dépassé le stade de dommage collatéral. À en croire la propagande officielle, par exemple, les Marocains sont passés maîtres, depuis un demi-siècle, dans l’art de "concilier harmonieusement tradition et modernité". Sans blague ?! On n’a rien concilié du tout, on les a juste juxtaposées, sans en choisir aucune. Et pourquoi ? Pour ne fâcher ni les progressistes ni les conservateurs…
À force de ne vouloir fâcher personne, on finit par fâcher tout le monde. À force de ne pas avancer, on recule. Et à force de ne pas dire ce qu’on pense, on ne pense plus ce qu’on dit, et on fait de l’hypocrisie une valeur cardinale. Le pire de tout, c’est qu’on ne s’en rend même plus compte. Jusqu’à quand ?
Il est temps que nous apprenions à dire "oui" ou "non" franchement, en regardant les gens dans les yeux. Et si cela doit déclencher de violentes polémiques tous les jours, si cela doit creuser les fossés et polariser les débats, tant mieux ! Une franche empoignade vaut mille fois mieux qu’un consensus factice. Ça s’appelle la démocratie, et il est temps que nous cessions d’en avoir peur.

 
 
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