Les jeunes musiciens tentent de forcer un marché musical têtu. Darga, Fnaïre, H-Kayne et Dayzine, à chacun sa recette et à chacun son rythme, mais le mot d'ordre reste le même : système D.
Après un peu plus de quatre ans d'existence, Fnaïre, la formation marrakachie décide de lancer sa propre société de production. Comparé à la désillusion de la maison de disque Platinium (TelQuel n°161)- qui a été forcée de modérer ses ambitions moins d'un an après son arrivée sur la place - le pas
est courageux voire téméraire. Mais Fnaïre ose l'aventure. Et advienne que pourra. Mohcine Tizaf, le manager du groupe, n'y va d'ailleurs pas par quatre chemins pour expliquer la démarche : "Il n'y a pas mille façons de faire les choses. Y croire et avancer ou ne plus y croire et dans ce cas, aller voir ailleurs. Nous jouons une musique que nous aimons. Nous croyons en notre potentiel. Alors on s'accroche. Nous avons compris que nous ne pouvons continuer à exister qu'en assurant nous-mêmes notre production. C'est malheureux, mais c'est ainsi".
Ce réalisme fait écho, 300 kilomètres plus loin. À Casablanca, Darga semble avoir pris la même résolution. Désormais bien installée dans le genre fusion, la formation prend son avenir en main. Première étape : enregistrer un album. Le premier après des dizaines de concerts. "Nous avons appris à apprivoiser la scène. La scène, elle, nous a appris à reconnaître et revoir nos failles. Aujourd'hui, nous sommes prêts à passer à la vitesse supérieure" confie Nabil Sekhra, membre du groupe. "Prêts, ils le sont, chaque année davantage depuis leur naissance il y a maintenant trois ans". Parole de Karim Zyad, le batteur, bien connu dans le milieu, de Gnawa Diffusion. Le public, quant à lui, a depuis longtemps déclaré son amour de la fusion façon Darga. La demande est là. L'offre aussi. Seul chaînon manquant jusque là : la production et tout ce qui s'ensuit. Darga décide, enfin, de forcer les portes.
L'accouchement s'est fait dans la douleur. Des semaines d'attente pour trouver une salle de répétition - le salut viendra de quelques amis qui mettront à leur disposition un petit local. Des mois d'économies pour payer la location du studio et les frais de mastering, entrecoupés par des parenthèses de désespoir mais aussi des sursauts de volonté. Un véritable parcours du combattant. Mais, la machine est mise en branle, désormais. Et l'album est enregistré sur un support décent. Place, donc, à l'étape suivante: confectionner un dossier de sponsoring, y joindre la maquette et démarcher les éventuels producteurs. Les bohèmes casablancais ne se le font pas dire deux fois et s'en vont jouer d'autres cartes. Une gymnastique commerciale qui consistera à faire sponsoriser la production de l'album par des entreprises privées désireuses d'associer leur image à la culture. Objectif. Voir leur album sur les vitrines des magasins de disque avant la saison des concerts -printemps, été 2005.
Un bémol cependant. En trouvant une issue à l'impasse de la production, les deux formations devront tout de même faire face à un autre écueil. Encore plus vicieux celui-là : la distribution. Fnaïre, qui ont eu le temps de tâter le terrain avec leur premier album, se sont résignés à composer. "Eh bien, on la subira. Nous n'avons pas les moyens de suivre la distribution d'un point de vente à l'autre. Nous la ferons à l'artisanale. Nous placerons notre CD chez les points qu'on connaît et nous croiserons les doigts". Darga, quant à eux, entendent se reposer sur des réseaux existants. Le circuit de distribution de la presse serait alors le premier sur la liste. Les solutions diffèrent, mais le mot d'ordre reste le même : la démerde.
Mieux loti, le groupe de rap meknassi, H-Kayne, lui, n'aura pas à subir les caprices de la distribution. Leur contrat avec Platinium les fera bénéficier d'un circuit officiel et organisé. Si tout se passe bien, Darga et Fnaïre leur tiendront compagnie l'été prochain sur le marché.
Seule formation à la traîne, Dayzine a fait le choix de la patience. L'année a été douloureuse. Un changement dans les rangs du groupe, des mois passés dans l'attente d'une salle de répétition, sans oublier l'éternel problème de l'enregistrement. Pour s'en sortir, ils n'ont pas fait exception à la règle. Les amis pour trouver un local et les tirelires pour financer l'enregistrement d'une maquette. "Il nous a fallu des mois avant d'arriver à une situation de stabilité. Le noyau dur du groupe est maintenant constitué. Nous pouvons enfin travailler sereinement" affirme soulagé, Hicham Bajjou, le chanteur du groupe. Dans un petit studio du centre-ville casablancais, le groupe casablancais enchaîne les nuits blanches pour enregistrer ses premières maquettes "Nous sommes obligés de travailler la nuit, chacun ayant une vie et un travail, par ailleurs. Les choses seraient évidemment plus simples si nous pouvions nous consacrer entièrement à la musique, mais ce n'est pas le cas". Faisant le choix de la prudence, les membres de Dayzine passent en priorité la préparation de la saison des concerts. "Nous n'en sommes pas encore à la recherche de producteurs. Nous travaillons toujours sur notre album". Un album qui devrait tout de même être prêt avant la fin de l'année.
2005 pourrait fort bien marquer un nouveau départ pour le marché de la musique. Un dénouement salutaire pour des formations qui échapperaient ainsi au sort de leurs prédécesseurs. Car il y en a eu. Et pas des plus médiocres.
Des formations maroco-marocaines, capables de produire une musique de qualité, soit-elle influencée par des genres venus d'ailleurs ( Rap, rock ) ou une expression nouvelle de la musique "populaire" marocaine, le pays en compte depuis les années 70. Les golden hands, Africa Band, Total éclipse ou plus récemment Afouss sont autant de formations qui se sont succédé et qui ont de leur temps, séduit et convaincu les publics. Elles ont pourtant disparu sans laisser de trace de leur travail. Faute de production, de disques et de circuit de distribution qui leur permette de survivre au delà des concerts épars qu'ils organisaient. Leurs jeunes successeurs n'ont pas non plus de solutions miracle. Mais ils sont, au moins, conscients du risque qu'ils courent en naviguant à vue.
Maturation. La génération Boulevard Avec une moyenne d'âge de trois ans, les quatre groupes qui ont démarré sur la scène du boulevard des jeunes musiciens peuvent aujourd'hui se vanter d'être la référence pour les musiciens en herbe. Leur évolution sur le marché se fait cependant à des rythmes différents. Alors que H-Kayne et Fnaïre s'apprêtent à signer leur second album, Darga et Dayzine, en sont eux à leur premier. Une différence de vitesse qui trouve origine dans le genre musical joué par les uns et les autres. "La fusion a recours à plusieurs instruments et nécessite beaucoup plus de travail de répétitions et d'arrangements" explique Hicham Bajou, chanteur de Dayzine. Du reste, fusion, rap ou Hip hop, quel que soit leur genre musical, ces groupes ont un dénominateur commun. Ils sont les premiers à envisager sérieusement de passer du statut d'amateurs à celui de professionnels.