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N° 162
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

"On gagne presque rien, le compteur n'avance pas. Et puis il y a le mazout, les flics…"

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Le bras tendu vers le ciel, trépignant d’impatience, Zakaria Boualem tente d’intercepter un taxi dans les rues de Marrakech. Depuis déjà vingt minutes, il essuie échec sur échec. Ce n’est pas que les taxis manquent, mais tous sont pleins, et quand ils ne le sont pas, c’est le chauffeur qui ne juge pas bon de s’arrêter pour embarquer le Guercifi. À tel point que Zakaria Boualem s’est demandé s’il n’était pas devenu subitement invisible. Il a beau supplier des yeux, brailler, rien à faire : les voitures marron le snobent. Il est à deux doigts de se résigner à marcher lorsqu’une noble Uno, Fiat de son prénom, daigne enfin répondre à son appel. Il s’installe à bord de l’embarcation, sur un fauteuil qui avait décidé de se prendre pour un rocking chair et lance :
- Gueliz, allah y khellik, hda el marchi (Gueliz, s'il vous plaît, à côté du marché)
- Tfouuu !! (Mince alors !)
- Yak labass ?! (Y aurait-il un problème, mon bon monsieur ?)
- Laa ouaallou, j’ai cru que tu étais un gaouri (il m’a semblé que vous étiez un ressortissant de l’espace Schengen)
Zakaria Boualem est un peu choqué par la franchise du taximan. Il sait très bien qu’il peut facilement passer pour un Européen, ce n’est pas une surprise. Il a le teint clair, les yeux clairs, les cheveux clairs et tout le reste n’est pas clair.
D’habitude, avec les filles, ça aide à débloquer la situation, mais avec ce chauffeur de taxi, ça ne semble pas être le cas.
- Non, je ne suis pas un gaouri, je suis un Marocain. On est quelques uns à traîner dans le coin. ça ne te dérange pas, j’espère ?
- Pffffff. Avec un gaouri, on fait de meilleures affaires. Avec toi, il faut que je fasse marcher le compteur.
D’un seul coup, Zakaria Boualem mesure la gravité de la situation. Il a entendu dire qu’en Europe, les Marocains n’étaient pas la race la plus populaire du monde. Quelque chose comme un mélange entre un voleur, un dealer et un terroriste. Mais là, il vient de découvrir que le Marocain, au Maroc, n’est pas mieux considéré et ce, par des Marocains !
- Je suis désolé si à cause de moi, tu ne peux pas arnaquer un pauvre touriste. Je suis sûr que tu te rattraperas plus tard.
- Ewwaa, faut pas mal le prendre. On gagne presque rien, le compteur n’avance pas. Et il y a le mazout, l’assurance, les flics.Tu connais le problème.
- Le problème, mon pote, c'est qu’on a tous des problèmes. Alors, ne me parle pas de tes problèmes et emmène-moi à Gueliz, que Dieu te glorifie.
- Ah, non, Gueliz, c’est pas possible. C’est pas ma route !
Zakaria Boualem se retourne dans tous les sens. Il inspecte l’intérieur du véhicule consciencieusement, et lance, ironique :
- C'est bizzare. J'ai l'impression d'être dans un taxi
- … !
- Un petit taxi, on dirait, yak ? Pas un bus, pas un grand taxi. Et, si je ne me trompe pas, j'ai l'impression d'être seul. Donc je ne vois pas ce qui t'empêche de m'emmener à Gueliz, hein. Moi, Zakaria Boualem, Marocain, et client unique de ce petit taxi, je veux aller à Gueliz et c'est dans mon droit de l'homme !
- Mais pourquoi tu es nerveux ? (l'homme ne se doute pas qu'en posant une telle question, il soulève en fait une problématique complexe, que nous tentons, modestement, de comprendre, semaine après semaine).
- Je ne suis pas nerveux ! C'est toi qui m'énerve. Je ne comprends rien. Vous faites ce que vous voulez ! Quand ça vous arrange, vous entassez les clients dans votre taxi, et vous leur imposez la direction. Quand ça vous arrange pas, vous ne vous arrêtez même pas. De temps en temps, vous décidez de travailler au forfait. C'est le délire. Et toi, zaama, tu es le plus fort : tu veux choisir même la nationalité de tes clients. C'est simple, tu n'a qu'à mettre un visa à l'entrée de ton taxi !!
S'ensuit alors une longue conversation, où il apparaît que le chauffeur de taxi, en toute bonne foi, n'avait pas compris le sens du mot "tourisme". Il était en fait convaincu qu'il s'agissait de donner l'occasion aux acteurs de l'économie marocaine comme lui de pouvoir se remplir les poches sans travailler. Zakaria Boualem n'a pas eu le courage de lui expliquer.

 
 
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