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Par Driss Ksikes
Faut-il brûler Attajdid ?
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Les sympathisants du PJD
(en haut) font barrage au
sit-in de protestation (en bas)
contre Attajdid. (AIC Press)
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Le feuilleton "tsunami" vient de prendre fin. Il est né dune série darticles dans Attajdid, jugés injurieux pour les humains. Il a éclaboussé 2M au passage, mis le CSCA à rude épreuve et servi, a contrario, limage du PJD.
Le Conseil Supérieur de la Communication Audiovisuelle (CSCA)* vient de mettre fin à une avalanche dévénements nés du tsunami. Verdict : 2M a droit à "une ligne éditoriale autonome" mais, dans son reportage sur Attajdid, elle a créé la confusion au sujet du PJD. Aussi doit-elle accorder au parti "un droit de réponse |
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de 2 minutes". Cest le dénouement dune affaire aux rebondissements inédits. Au lendemain du raz de marée, des articles sur les colonnes dAttajdid menacent : la "colère de Dieu", qui s'était déjà abattue sur lAsie, se déplacerait vers les plages marocaines. Premier rebondissement, lauteur de cette thèse, Hassan Serrat, est pris en sandwich sur 2M entre le journaliste maison, Taoufiq Debbab, qui dénonce son obscurantisme et le duo Jamal Berraoui (président de lassociation de lutte contre la haine et le racisme) et Mohamed Brini (directeur de publication dAl Ahdath Al Maghribia), qui préviennent le PJD contre de nouvelles dérives. Retournement de situation, des islamistes du PJD et du MUR partent en sit-in devant la 2ème chaîne publique pour protester contre "ce traitement biaisé". Réponse du berger à la bergère, quelques militants outrés par lentêtement des islamistes vont braver Attajdid devant son siège. Anticipant le coup, des troupes pro PJD-MUR-Attajdid sinterposent sur place et défendent "leur droit à la liberté dexpression". Fin de partie, le CSCA sexprime, enfin, sur cette affaire, de bout en bout inédite. Certes, le feuilleton peut paraître incongru. Mais la tournure que prennent les événements lest encore plus. Car Attajdid, initialement coupable de lecture injurieuse dun drame humain, se transmue en victime de la liberté et gagne en visibilité. Comment en est-on arrivé là ?
Le péché mignon de 2M
Jamais un reportage télévisé nest devenu un tel objet de polémique, comme ce document signé 2M, le 11 janvier. "On en est venu à oublier que lerreur de départ était celle dAttajdid qui a cautionné cette thèse apocalyptique sur ses colonnes", note judicieusement Salah Sbyea, rédacteur en chef de Libération. Oui, mais "lorsquune télévision publique fait une erreur, même moindre, cela fait écran au reste", estime ce spécialiste des médias. La chaîne de 2M a-t-elle réellement raté le coche dans cette affaire ? "Au lieu dappeler des scientifiques qui videraient largumentaire dAttajdid de son sens et ridiculiseraient le journaliste en question, elle a choisi de prendre position, par la voix de son journaliste, et de donner la parole à des intervenants qui ont une attitude politicienne à légard du PJD", regrette ce membre du CSCA requérant lanonymat. Il fait presque écho au même argument développé sur Attajdid qui aurait préféré être attaqué par "des scientifiques crédibles" et pouvoir y répondre à sa guise. "On ne va tout de même pas nous renier le droit davoir un engagement éditorial. Nous lavons contre la pauvreté, contre le sida, pourquoi pas contre la bêtise humaine", sinsurge la directrice de linformation à 2M, Samira Sitaïl. Sauf que "la bêtise humaine", en loccurrence, est portée par un journal, officieusement adossé sur le PJD, lune des premières forces politiques du pays. Or, dans le fameux reportage, Debbab a commis "lerreur fatale" (en est-ce une ?) de mettre laccent sur la proximité Attajdid-PJD. Quant à son invité, Berraoui, il ne sest pas voilé la face et sest adressé directement au PJD. Ce dernier, habile manipulateur des lois, sest senti lésé car rien dans les statuts ne dit quAttajdid parle en son nom. Dans les faits, le PJD ruse avec la loi. "Il ne veut plus dun journal à lui (comme ce fut le cas pour le défunt Al Asr). Il préfère cette formule qui dissocie les structures et permet plus de complémentarité entre parti et presse", reconnaît cet idéologue du MUR (arrière-boutique du parti, publiant Attajdid). Résultat, en cas de litige, cela permet au PJD de sen prendre à 2M pour avoir mis à nu sa "duplicité légale". Cela nempêche pas ses élus, entre temps, de prendre à parti le ministre de la Communication, Nabil Benabdellah, pour protester contre le traitement consacré par 2M au "journal Attajdid", que cette chaîne omet de citer dans ses revues de presse.
Le fait que le PJD se soit considéré "indûment" mis en cause na pas été traité à la légère par 2M. "Nous leur avons accordé un droit de réponse. Saâdeddine Othmani a accepté dans un premier temps puis sest désisté", précise Samira Sitaïl. Plus tard, il a même surenchéri, demandant autant de temps de parole que tous les intervenants réunis et que la diffusion soit en direct ("par méfiance", nous dit-on). Abdelilah Benkirane, qui porte la double casquette (directeur d'Attajdid et président du conseil national du parti) sest employé à faire reluire limage de Othmani. Il a précisé en conférence de presse, pour la consommation générale, que ce dernier "soppose à cette lecture apocalyptique des phénomènes naturels". Tant mieux, mais le reconnaîtra-t-il sur antenne ou est-ce juste une querelle doctrinale interne ?
Le sit-in de trop
Samedi 29 janvier, le passage de Othmani sur 2M nest pas encore à lordre du jour. Le sit-in contre Attajdid, si. Sur place à Rabat, l'ambiance est tendue. Le carrefour regroupe accidentellement le local dAttajdid, le Conseil Consultatif des Droits de l'Homme, la mosquée et le cimetière Laâlou. Lalliance PJD-MUR-Attajdid anticipe larrivée massive des 1500 manifestants promis la veille par Berraoui. A 14h, une marée humaine, constituée essentiellement de femmes voilées, samasse sur la partie jouxtant le journal incriminé. Les dirigeants islamistes font front devant. Mustapha Ramid fait limam en pleine rue. La démonstration de force est religieusement réussie. À 15h, commencent à arriver les anti-Attajdid, de lautre côté de la place. Cantonnés loin du journal, ils ne font pas le poids numériquement. "Peu importe le nombre, nous sommes là pour protester contre larrogance des islamistes, que lon avait cru enterrée après le 16 mai", scande Sbyea. "Le Maroc moderne, ce sont eux qui doivent sy conformer", renchérit le socialiste Simon Levy. Berraoui a beau rappeler que "notre but nétait pas de concurrencer les islamistes en mobilisation les masses", son sit-in a failli en termes de représentativité. Plusieurs associations, comme le Collectif démocratie et modernité, se sont contentées de condamner, par voie de presse, "la lecture fanatique faite par Attajdid (proche du PJD) dévénements tragiques". Des partis comme lUSFP et le PPS se sont contentés denvoyer en éclaireurs deux membres de leur "jeunesses" respectives. "Ils nous ont même mis des bâtons dans les roues en interdisant à leurs militants de faire le déplacement", reconnaît un responsable du sit-in. "Normal, estime ce dirigeant istiqlalien. Demain, une alliance avec le PJD au gouvernement nest pas exclue". Est-ce Berraoui qui a échoué à les fédérer ? Ou est-ce le mot dordre qui manquait de clarté ? "On voulait revenir devant Attajdid, explique Sbyea, pour montrer quà lorigine, tout a été déclenché par ses articles injurieux". Oui, mais depuis, beaucoup deau a coulé sous les ponts et les intérêts se sont enchevêtrés. En ce samedi de la confrontation, le couple PJD-Attajdid sest retrouvé dans la situation confortable d'une victime dopinion. "Nous aurions pu emprunter la voie religieuse et demander à des oulémas de chez nous de sortir une fatwa qui nous donne raison et excommunie les autres. Mais nous avons choisi la voie politique de la liberté dexpression", reconnaît ce membre du parti en jubilant. En face, mis à part les dizaines de personnes qui sont venues crier leur colère, tout le monde attendait lavis de la haute autorité pour ne pas trop se mouiller.
Léquilibrisme du CSCA
"Il y avait trop de pression sur nous. Cétait un test pour la haute autorité", estime lun de ses membres. Finalement, la décision prise reflète lavis des deux tendances confrontées en son sein. La première voulait plus accabler 2M pour son "manque de professionnalisme" que stigmatiser le PJD pour "son idéologie intégriste". Pour elle, si la société admet que le tsunami puisse être une colère de Dieu, cest aussi parce que le Maroc est un Etat fondamentaliste. "Il ne faut pas oublier que lorsquil y a la sécheresse, cest le Makhzen lui-même qui ordonne Salat Al Istisqa pour quil pleuve", rappelle judicieusement ce membre du conseil. Donc, le PJD nest pas seul responsable de cet état desprit. Quant à 2M, en tant que média public, elle se doit de "respecter la capacité du public à se forger une opinion propre (et) veiller, lorsque la parole est donnée à des invités, au respect de lexpression pluraliste des divers courants et opinions", lit-on dans la décision finale. La tendance opposée jugeait que le CSCA était piégé par la faiblesse de son arsenal juridique et par le PJD qui prétend, avec malhonnêteté mais en se basant sur la loi, ne pas avoir de lien avec Attajdid. Les défenseurs de cette thèse sinterdisaient de jouer à "lautorité audiovisuelle qui casse laudiovisuel". Ils cherchaient le meilleur moyen de ménager à 2M sa marge de manuvre actuelle. Doù les passages du document final insistant sur "le droit des chaînes de service public à disposer de leur ligne éditoriale" et bien dautres références à "la démocratie, la modernité et la liberté dexpression des opinions" comme cadre référentiel. Résultat des courses, une décision mi-figue mi-raisin. Certes, le CSCA a réduit de moitié la durée du droit de réponse exigé par le PJD (4 minutes initialement) et a condamné la concordance des déclarations anti-PJD du journaliste et de linvité. Mais, in fine, on retient un avantage net pour le parti islamiste. Puisque ce dernier gagne 2 minutes de droit de réponse, au détriment dun Berraoui qui naurait pas dû les citer nommément. "Si lon devait mincriminer, ironise-t-il, pour les déclarations irrévérencieuses que jai eues à légard de lUSFP, il faudrait quon lui accorde 15 jours de droit de réponse". La régulation de laudiovisuel sannonce périlleuse.
*Organe exécutif de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA)
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Plus loin. Déconstruire au lieu de détruire
Que faire face aux islamistes ? Les combattre, les condamner, les mettre à nu ou les ignorer ? La question se pose pour tous ceux quexacerbe lopportunisme de cette nouvelle caste politique qui commercialise une lecture passéiste de la religion. Pour les combattre, il faut être à armes égales. Or, le dernier sit-in la encore une fois démontré, ce nest pas sur le terrain populaire qu'on peut battre des gens qui ratissent large. Dautant que le terreau est fertile, marqué par la pensée unique islamisée ou par la faillite intellectuelle des élites. Que faire, donc, les condamner ? Pourquoi pas ? Encore faut-il être sûr de faire passer le message. Dans un espace public comme le nôtre où les nuances entre islamisme et islam sont brouillées, où laïcité est perçue comme synonyme dathéisme, où lappel à la rationalité est vu comme une offense à limaginaire collectif, leffort didactique à fournir est énorme. Donc, au lieu de stigmatiser les islamistes, au risque de ne pas être pris au sérieux, il vaut mieux sen prendre aux fondements de lidéologie quils disséminent dans la société. Doù loption plus saine de mettre à nu leur discours. De montrer en quoi il minimise lintelligence humaine, enjambe lhistoire, ne tient jamais compte de la géographie, insulte la sociologie, bafoue la psychologie, assujettit lindividu aux thèses obscures dun imam dautrefois. Jen passe et des meilleures. Lerreur que commettent la plupart est de rester passifs ou indifférents. Quils sarment de connaissance et darguments, surtout. Parce que l'islamistes fleurit sur le terreau de lignorance. Et certainement pas sur celui de la foi. |
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