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N° 162
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Faut-il brûler Attajdid ?

Les sympathisants du PJD
(en haut) font barrage au
sit-in de protestation (en bas)
contre Attajdid. (AIC Press)
Le feuilleton "tsunami" vient de prendre fin. Il est né d’une série d’articles dans Attajdid, jugés injurieux pour les humains. Il a éclaboussé 2M au passage, mis le CSCA à rude épreuve et servi, a contrario, l’image du PJD.


Le Conseil Supérieur de la Communication Audiovisuelle (CSCA)* vient de mettre fin à une avalanche d’événements nés du tsunami. Verdict : 2M a droit à "une ligne éditoriale autonome" mais, dans son reportage sur Attajdid, elle a créé la confusion au sujet du PJD. Aussi doit-elle accorder au parti "un droit de réponse
de 2 minutes". C’est le dénouement d’une affaire aux rebondissements inédits. Au lendemain du raz de marée, des articles sur les colonnes d’Attajdid menacent : la "colère de Dieu", qui s'était déjà abattue sur l’Asie, se déplacerait vers les plages marocaines. Premier rebondissement, l’auteur de cette thèse, Hassan Serrat, est pris en sandwich sur 2M entre le journaliste maison, Taoufiq Debbab, qui dénonce son obscurantisme et le duo Jamal Berraoui (président de l’association de lutte contre la haine et le racisme) et Mohamed Brini (directeur de publication d’Al Ahdath Al Maghribia), qui préviennent le PJD contre de nouvelles dérives. Retournement de situation, des islamistes du PJD et du MUR partent en sit-in devant la 2ème chaîne publique pour protester contre "ce traitement biaisé". Réponse du berger à la bergère, quelques militants outrés par l’entêtement des islamistes vont braver Attajdid devant son siège. Anticipant le coup, des troupes pro PJD-MUR-Attajdid s’interposent sur place et défendent "leur droit à la liberté d’expression". Fin de partie, le CSCA s’exprime, enfin, sur cette affaire, de bout en bout inédite. Certes, le feuilleton peut paraître incongru. Mais la tournure que prennent les événements l’est encore plus. Car Attajdid, initialement coupable de lecture injurieuse d’un drame humain, se transmue en victime de la liberté et gagne en visibilité. Comment en est-on arrivé là ?

Le péché mignon de 2M
Jamais un reportage télévisé n’est devenu un tel objet de polémique, comme ce document signé 2M, le 11 janvier. "On en est venu à oublier que l’erreur de départ était celle d’Attajdid qui a cautionné cette thèse apocalyptique sur ses colonnes", note judicieusement Salah Sbyea, rédacteur en chef de Libération. Oui, mais "lorsqu’une télévision publique fait une erreur, même moindre, cela fait écran au reste", estime ce spécialiste des médias. La chaîne de 2M a-t-elle réellement raté le coche dans cette affaire ? "Au lieu d’appeler des scientifiques qui videraient l’argumentaire d’Attajdid de son sens et ridiculiseraient le journaliste en question, elle a choisi de prendre position, par la voix de son journaliste, et de donner la parole à des intervenants qui ont une attitude politicienne à l’égard du PJD", regrette ce membre du CSCA requérant l’anonymat. Il fait presque écho au même argument développé sur Attajdid qui aurait préféré être attaqué par "des scientifiques crédibles" et pouvoir y répondre à sa guise. "On ne va tout de même pas nous renier le droit d’avoir un engagement éditorial. Nous l’avons contre la pauvreté, contre le sida, pourquoi pas contre la bêtise humaine", s’insurge la directrice de l’information à 2M, Samira Sitaïl. Sauf que "la bêtise humaine", en l’occurrence, est portée par un journal, officieusement adossé sur le PJD, l’une des premières forces politiques du pays. Or, dans le fameux reportage, Debbab a commis "l’erreur fatale" (en est-ce une ?) de mettre l’accent sur la proximité Attajdid-PJD. Quant à son invité, Berraoui, il ne s’est pas voilé la face et s’est adressé directement au PJD. Ce dernier, habile manipulateur des lois, s’est senti lésé car rien dans les statuts ne dit qu’Attajdid parle en son nom. Dans les faits, le PJD ruse avec la loi. "Il ne veut plus d’un journal à lui (comme ce fut le cas pour le défunt Al Asr). Il préfère cette formule qui dissocie les structures et permet plus de complémentarité entre parti et presse", reconnaît cet idéologue du MUR (arrière-boutique du parti, publiant Attajdid). Résultat, en cas de litige, cela permet au PJD de s’en prendre à 2M pour avoir mis à nu sa "duplicité légale". Cela n’empêche pas ses élus, entre temps, de prendre à parti le ministre de la Communication, Nabil Benabdellah, pour protester contre le traitement consacré par 2M au "journal Attajdid", que cette chaîne omet de citer dans ses revues de presse.
Le fait que le PJD se soit considéré "indûment" mis en cause n’a pas été traité à la légère par 2M. "Nous leur avons accordé un droit de réponse. Saâdeddine Othmani a accepté dans un premier temps puis s’est désisté", précise Samira Sitaïl. Plus tard, il a même surenchéri, demandant autant de temps de parole que tous les intervenants réunis et que la diffusion soit en direct ("par méfiance", nous dit-on). Abdelilah Benkirane, qui porte la double casquette (directeur d'Attajdid et président du conseil national du parti) s’est employé à faire reluire l’image de Othmani. Il a précisé en conférence de presse, pour la consommation générale, que ce dernier "s’oppose à cette lecture apocalyptique des phénomènes naturels". Tant mieux, mais le reconnaîtra-t-il sur antenne ou est-ce juste une querelle doctrinale interne ?

Le sit-in de trop
Samedi 29 janvier, le passage de Othmani sur 2M n’est pas encore à l’ordre du jour. Le sit-in contre Attajdid, si. Sur place à Rabat, l'ambiance est tendue. Le carrefour regroupe accidentellement le local d’Attajdid, le Conseil Consultatif des Droits de l'Homme, la mosquée et le cimetière Laâlou. L’alliance PJD-MUR-Attajdid anticipe l’arrivée massive des 1500 manifestants promis la veille par Berraoui. A 14h, une marée humaine, constituée essentiellement de femmes voilées, s’amasse sur la partie jouxtant le journal incriminé. Les dirigeants islamistes font front devant. Mustapha Ramid fait l’imam en pleine rue. La démonstration de force est religieusement réussie. À 15h, commencent à arriver les anti-Attajdid, de l’autre côté de la place. Cantonnés loin du journal, ils ne font pas le poids numériquement. "Peu importe le nombre, nous sommes là pour protester contre l’arrogance des islamistes, que l’on avait cru enterrée après le 16 mai", scande Sbyea. "Le Maroc moderne, ce sont eux qui doivent s’y conformer", renchérit le socialiste Simon Levy. Berraoui a beau rappeler que "notre but n’était pas de concurrencer les islamistes en mobilisation les masses", son sit-in a failli en termes de représentativité. Plusieurs associations, comme le Collectif démocratie et modernité, se sont contentées de condamner, par voie de presse, "la lecture fanatique faite par Attajdid (proche du PJD) d’événements tragiques". Des partis comme l’USFP et le PPS se sont contentés d’envoyer en éclaireurs deux membres de leur "jeunesses" respectives. "Ils nous ont même mis des bâtons dans les roues en interdisant à leurs militants de faire le déplacement", reconnaît un responsable du sit-in. "Normal, estime ce dirigeant istiqlalien. Demain, une alliance avec le PJD au gouvernement n’est pas exclue". Est-ce Berraoui qui a échoué à les fédérer ? Ou est-ce le mot d’ordre qui manquait de clarté ? "On voulait revenir devant Attajdid, explique Sbyea, pour montrer qu’à l’origine, tout a été déclenché par ses articles injurieux". Oui, mais depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et les intérêts se sont enchevêtrés. En ce samedi de la confrontation, le couple PJD-Attajdid s’est retrouvé dans la situation confortable d'une victime d’opinion. "Nous aurions pu emprunter la voie religieuse et demander à des oulémas de chez nous de sortir une fatwa qui nous donne raison et excommunie les autres. Mais nous avons choisi la voie politique de la liberté d’expression", reconnaît ce membre du parti en jubilant. En face, mis à part les dizaines de personnes qui sont venues crier leur colère, tout le monde attendait l’avis de la haute autorité pour ne pas trop se mouiller.

L’équilibrisme du CSCA
"Il y avait trop de pression sur nous. C’était un test pour la haute autorité", estime l’un de ses membres. Finalement, la décision prise reflète l’avis des deux tendances confrontées en son sein. La première voulait plus accabler 2M pour son "manque de professionnalisme" que stigmatiser le PJD pour "son idéologie intégriste". Pour elle, si la société admet que le tsunami puisse être une colère de Dieu, c’est aussi parce que le Maroc est un Etat fondamentaliste. "Il ne faut pas oublier que lorsqu’il y a la sécheresse, c’est le Makhzen lui-même qui ordonne Salat Al Istisqa pour qu’il pleuve", rappelle judicieusement ce membre du conseil. Donc, le PJD n’est pas seul responsable de cet état d’esprit. Quant à 2M, en tant que média public, elle se doit de "respecter la capacité du public à se forger une opinion propre (et) veiller, lorsque la parole est donnée à des invités, au respect de l’expression pluraliste des divers courants et opinions", lit-on dans la décision finale. La tendance opposée jugeait que le CSCA était piégé par la faiblesse de son arsenal juridique et par le PJD qui prétend, avec malhonnêteté mais en se basant sur la loi, ne pas avoir de lien avec Attajdid. Les défenseurs de cette thèse s’interdisaient de jouer à "l’autorité audiovisuelle qui casse l’audiovisuel". Ils cherchaient le meilleur moyen de ménager à 2M sa marge de manœuvre actuelle. D’où les passages du document final insistant sur "le droit des chaînes de service public à disposer de leur ligne éditoriale" et bien d’autres références à "la démocratie, la modernité et la liberté d’expression des opinions" comme cadre référentiel. Résultat des courses, une décision mi-figue mi-raisin. Certes, le CSCA a réduit de moitié la durée du droit de réponse exigé par le PJD (4 minutes initialement) et a condamné la concordance des déclarations anti-PJD du journaliste et de l’invité. Mais, in fine, on retient un avantage net pour le parti islamiste. Puisque ce dernier gagne 2 minutes de droit de réponse, au détriment d’un Berraoui qui n’aurait pas dû les citer nommément. "Si l’on devait m’incriminer, ironise-t-il, pour les déclarations irrévérencieuses que j’ai eues à l’égard de l’USFP, il faudrait qu’on lui accorde 15 jours de droit de réponse". La régulation de l’audiovisuel s’annonce périlleuse.

*Organe exécutif de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA)




Plus loin. Déconstruire au lieu de détruire

Que faire face aux islamistes ? Les combattre, les condamner, les mettre à nu ou les ignorer ? La question se pose pour tous ceux qu’exacerbe l’opportunisme de cette nouvelle caste politique qui commercialise une lecture passéiste de la religion. Pour les combattre, il faut être à armes égales. Or, le dernier sit-in l’a encore une fois démontré, ce n’est pas sur le terrain populaire qu'on peut battre des gens qui ratissent large. D’autant que le terreau est fertile, marqué par la pensée unique islamisée ou par la faillite intellectuelle des élites. Que faire, donc, les condamner ? Pourquoi pas ? Encore faut-il être sûr de faire passer le message. Dans un espace public comme le nôtre où les nuances entre islamisme et islam sont brouillées, où laïcité est perçue comme synonyme d’athéisme, où l’appel à la rationalité est vu comme une offense à l’imaginaire collectif, l’effort didactique à fournir est énorme. Donc, au lieu de stigmatiser les islamistes, au risque de ne pas être pris au sérieux, il vaut mieux s’en prendre aux fondements de l’idéologie qu’ils disséminent dans la société. D’où l’option plus saine de mettre à nu leur discours. De montrer en quoi il minimise l’intelligence humaine, enjambe l’histoire, ne tient jamais compte de la géographie, insulte la sociologie, bafoue la psychologie, assujettit l’individu aux thèses obscures d’un imam d’autrefois. J’en passe et des meilleures. L’erreur que commettent la plupart est de rester passifs ou indifférents. Qu’ils s’arment de connaissance et d’arguments, surtout. Parce que l'islamistes fleurit sur le terreau de l’ignorance. Et certainement pas sur celui de la foi.

 
 
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