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168 morts. Y consacrer une pleine page du "journal quotidien de la conférence" était, pour les Saoudiens, une manière de rappeler que lislam na pas lapanage de la terreur, et que linsistance américaine post-11 septembre sur "lArabie Saoudite, soutien du terrorisme"
est franchement déplacée. Surtout que (le prince-ministre des Affaires étrangères Saoud al Fayçal la rappelé, visiblement agacé) le royaume wahhabite a payé lui-même un lourd tribut au terrorisme : 22 attentats en 2 ans, 129 morts dont 39 parmi les forces de lordre, plus dun milliard de dollars de pertes matérielles
Convoquer une conférence mondiale sur le sujet regroupant 51 pays (dont les États-Unis) et 11 organisations transnationales (dont lONU et lUnion européenne), était donc une manière de remettre les pendules à lheure.
"Al bezness", seconde religion du pays
Mais lArabie Saoudite nest pas si traumatisée quelle en donne limpression. Malgré une campagne daffichage très offensive montrant les images les plus horribles des attentats, la population continue de vivre normalement. "Le jour où le puissant conglomérat Union Telecom a ouvert son capital au public, 4 millions de personnes ont souscrit, alors que le pays avait été secoué par un attentat denvergure, la veille !", affirme non sans fierté Mohammed Al-Tunisi, directeur du quotidien Al Mataf. "Al bezness", comme on dit ici, est la seconde religion après lislam. Certes, 70 à 90% des ressources nationales proviennent encore du pétrole, mais les Saoudiens ont su, sans conteste, employer leur phénoménale richesse. Sur le plan urbanistique, la similitude entre Riyad et Washington, ou entre Jeddah et Los Angeles, est frappante. Même réseau autoroutier urbain et interurbain, mêmes méga-centres commerciaux, mêmes gratte-ciel conquérants
Les Saoudiens reviennent de loin. Il ny a guère plus de 30 ans, certains ultraconservateurs allaient jusquà interdire
le port des lunettes de vue ! Entre 1970 et 1990, lArabie Saoudite a envoyé étudier en Europe et aux États-Unis pas moins dun demi million de ses fils. Sur une population qui natteint pas 14 millions d'habitants, cest une performance. Mais tout cela ne sest pas fait sans peine.
"Le conservatisme islamique, chez nous, est plus quune tendance : cest notre base sociologique", affirme lhomme daffaires Mohammed Al-Sedairi. Que la vente dalcool soit strictement interdite, cela va de soi. Mais les salles de cinéma sont tout aussi interdites, en vertu dune sombre fatwa jamais réactualisée. "La religion et lidentité nationale sont pratiquement fusionnées, au point que le mot muslim signifie être humain dans notre parler commun", poursuit Al-Sedairi. Or latavisme islamique ne va pas sans ses avatars xénophobes. Même en plein raout anti-terroriste, où la tolérance fait office de mot dordre. Témoin, cette anecdote : aux journalistes internationaux invités à couvrir la conférence, on a distribué un petit fascicule, traduit en une dizaine de langues, intitulé "les Arabes et les musulmans dépeints dans les manuels scolaires à travers le monde". Mal dépeints, on imagine bien. Mettre laccent là-dessus était sans doute légitime
mais pourquoi écrire, en évidence sur la jaquette du livre, que cest la faute des juifs "connus à travers lhistoire pour leurs ruses, leurs détours et leur cupidité" ? Parce que, aussi volontaristes que soient les autorités saoudiennes en matière douverture, la xénophobie de nature islamiste est une tendance lourde, quon ne peut empêcher de sexprimer sous peine de troubles sociaux. Idem pour tout ce qui touche aux murs. Quelles soient venues dEurope ou dAustralie, les femmes journalistes présentes à la conférence ont ainsi été sommées de revêtir une ample tunique noire et de se couvrir la tête dès quelles sortaient de leur hôtel !
Les femmes, des "tentes noires mobiles"
à ce jour , la situation des femmes reste le domaine dexpression privilégié du "takhallouf" (sous-développement), comme disent les Saoudiens eux-mêmes. "En guise de femmes, nous avons des tentes noires mobiles", ironise un universitaire moderniste mais impuissant. Voilées jusquaux yeux, elles déambulent dans les rues tels des fantômes, laissant parfois entrevoir un bout de cheville
et des baskets américaines à la dernière mode ! Mais pour les décolletés affriolants et autres robes échancrées, largement exposés dans toutes les vitrines de mode, ils sont strictement réservés aux maris, dans un cadre intime. Aujourdhui encore, dans les régions les plus "arriérées" (dixit, là encore, un Saoudien), certains hommes ne voient jamais le visage de
leurs propres épouses ! Et quand ils doivent remplir leur devoir conjugal ? "Ils soulèvent le bas, mais pas le haut", déplore notre interlocuteur. Ces cas-là restent cependant isolés. Il y a quelques années, une femme saoudienne a été autorisée, pour la première fois, à présenter les informations télévisées sur la chaîne nationale dûment voilée de noir, mais le visage tout de même découvert (et très maquillé). "Le jour où elle est apparue pour la première fois à lécran, raconte son époux, le journaliste Mohammed Al-Tunisi, ma famille na plus voulu madresser la parole. Depuis, ils en ont pris lhabitude".
Quand, en 1962, le roi avait autorisé les écoles pour filles, le palais royal avait été encerclé par les chefs de tribus en colère ! 40 ans plus tard, les mentalités ont beaucoup évolué sur ce plan là du moins. On compte aujourdhui 49.000 étudiantes dans les universités saoudiennes, et pas moins de 13.000 "beznesswomen" enregistrées dans les Chambres de commerce de Jeddah et Riyad. Forcément : vu que la loi islamique oblige les hommes à subvenir entièrement aux besoins des femmes, les économies de ces dernières (souvent, le fruit dun héritage) sont largement placées et investies
ou dorment dans les coffres. Cest ainsi que 70% des dépôts dans les banques commerciales saoudiennes, totalisant 43 milliards de Rials (près de 110 milliards de dirhams) sont enregistrés sous des noms de femmes !! Pour ne pas laisser dormir cette manne formidable, le prince Abdallah a fait un discours public, encourageant les femmes saoudiennes à investir dans le monde des affaires. Mais pour apaiser le courroux des conservateurs, son cousin et ministre de lIntérieur Nayef Ibn Abdulaziz a immédiatement relativisé : "le discours de son altesse royale le prince héritier na pas été improvisé ; il ne la délivré quaprès avoir fait des études, des évaluations, et considéré le tout
Cette approche est certainement la bonne, et peut être expliquée de façon scientifique et objective". "Libérer" les femmes, oui, mais sans oublier de sen excuser ! Quand, plus récemment, le prince Nayef a annoncé que les Saoudiennes allaient avoir le droit de vote, il a bien précisé que cette mesure ne prendrait effet que dans 4 ans, histoire de
préparer les mentalités !
Les élections, Pourquoi faire ?
Les élections, puisquon en parle, sont un grand acquis de lArabie Saoudite
qui date de cette semaine ! Hormis une tentative infructueuse en 1963, le royaume a vécu son premier scrutin jeudi 10 févier 2005 (jour du premier Moharram 1426). Il ne sagissait pas de législatives, rassurons-nous. La notion de parti politique est inconnue en Arabie Saoudite. Le Majlis al-Choura, Conseil qui tient lieu de Parlement, compte 120 membres, nommés par la famille royale pour une durée de quatre ans en fonction de leur représentativité tribale et territoriale. Et il nest pas question que cela change. La timide incursion de la démocratie participative en royaume wahhabite ne concerne que les conseils municipaux des grandes villes. Pardon : la moitié des conseils municipaux des grandes villes. Sur les 14 sièges prévus dans chaque conseil, 7 seront dorénavant occupés par des élus (indépendants). Les 7 autres conseillers de chaque municipalité seront nommés, comme dhabitude, par la famille Al-Saoud. Par la suite, les 14 voteront pour désigner un président en leur sein. Et il nest pas dit que beaucoup des futurs présidents de municipalités seront issus de la volonté populaire. Le plus étonnant, cest que la société saoudienne sen désintéresse ouvertement. Avant que le processus électoral ne soit mis en route, on estimait le nombre dinscriptions attendues sur les listes électorales à 130.000. Il y en a eu moins de 86.000. Le ministère de lIntérieur a dû improviser en catastrophe une campagne daffichage public avec pour slogan : "Si vous voulez que votre voix soit entendue, enregistrez-là". Pourquoi une telle indifférence ? "Parce que lArabie Saoudite est un pays stable, affirme lhomme daffaires Mohammed Al-Sedairi. La démocratie nous fait peur, elle pourrait aboutir à la mainmise dune tribu par rapport aux autres". Étrange réponse, quand on sait que le royaume vit sous la férule dune seule tribu, celle des Al-Saoud. "Justement non, affirme Al Sedairi. Les Al-Saoud ne sont pas une tribu comme les autres. Dabord, ce sont de vieux citadins, contrairement à la grande majorité des Saoudiens, dorigine bédouine. Ensuite les rois Abdulaziz et Fayçal se sont souvent opposés, parfois même violemment, à leur propre tribu, quand elle cherchait à imposer les siens dans les postes publics. Historiquement, la famille royale a toujours pris grand soin de répartir les postes officiels en fonction de la représentativité tribale et régionale. Cest notre démocratie à nous, et il est rare que les étrangers la comprennent".
Mais alors, ny aurait-il donc pas dopposition en Arabie Saoudite ? Si : celle des intégristes islamistes. Et dans un pays où la loi interdit aux femmes de conduire une voiture, il en faut beaucoup, pour être considéré comme un intégriste. Cest pourquoi les mouvements terroristes sont généralement inspirés par létranger. Même un Oussama Ben Laden, incontestablement enfant du pays (malgré le fait quil ait été déchu de sa nationalité saoudienne) nest devenu ce quil est quaprès avoir longuement bourlingué entre le Soudan et lAfghanistan. Des fanatiques saoudiens, il en existe par milliers. Mais au substrat idéologique wahhabite, dorigine locale, ils ajoutent plusieurs couches de pensée extrémiste venue dIran, du Yémen ou dÉgypte. Cest ce que les autorités saoudiennes se sont tuées à expliquer aux Américains, après le 11 septembre (11 sur les 15 kamikazes étaient saoudiens). Mais ladministration Bush a peu de goût pour la subtilité. Après lIrak et dans la lignée de la Syrie et de lIran, il nest pas rare que les idéologues néo-conservateurs de la Maison Blanche parlent de lArabie Saoudite comme dun pays candidat à invasion. Commentaire dun homme daffaires saoudien affable au ventre proéminent, montre Cartier au poignet : "On nen donne peut-être pas limpression comme ça, mais si les Américains nous envahissent, ce quils vivent actuellement en Irak ne sera quune gentille promenade, par rapport à ce quon leur fera subir
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