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Arabie Saoudite. Le royaume déchiré
Reportage.Les filles des rues
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N° 163
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Arabie Saoudite. Le royaume déchiré
Reportage. Les filles des rues
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Par Ahmed R. Benchemsi, à Jeddah et Riyad

Arabie Saoudite. Le royaume déchiré

Le prince héritier Abdullah,
à l'ouverture de la conférence
anti-terroriste (AFP)
Les autorités saoudiennes aimeraient bien moderniser le pays plus vite, mais le conservatisme de la société ralentit le mouvement. Pendant ce temps, les élites piaffent.


"Images du terrorisme autour du monde". C’est sous ce titre faussement innocent que la conférence internationale contre le terrorisme (tenue à Riyad du 5 au 8 février dernier – lire en page 18), présentait les photos – atroces – de l’attentat terroriste… d’Oklahoma city, aux Etats-Unis ! Perpétré en 1995 par un fanatique de la "suprématie blanche", il s’était soldé par
168 morts. Y consacrer une pleine page du "journal quotidien de la conférence" était, pour les Saoudiens, une manière de rappeler que l’islam n’a pas l’apanage de la terreur, et que l’insistance américaine post-11 septembre sur "l’Arabie Saoudite, soutien du terrorisme"… est franchement déplacée. Surtout que (le prince-ministre des Affaires étrangères Saoud al Fayçal l’a rappelé, visiblement agacé) le royaume wahhabite a payé lui-même un lourd tribut au terrorisme : 22 attentats en 2 ans, 129 morts dont 39 parmi les forces de l’ordre, plus d’un milliard de dollars de pertes matérielles… Convoquer une conférence mondiale sur le sujet regroupant 51 pays (dont les États-Unis) et 11 organisations transnationales (dont l’ONU et l’Union européenne), était donc une manière de remettre les pendules à l’heure.

"Al bezness", seconde religion du pays
Mais l’Arabie Saoudite n’est pas si traumatisée qu’elle en donne l’impression. Malgré une campagne d’affichage très offensive montrant les images les plus horribles des attentats, la population continue de vivre normalement. "Le jour où le puissant conglomérat Union Telecom a ouvert son capital au public, 4 millions de personnes ont souscrit, alors que le pays avait été secoué par un attentat d’envergure, la veille !", affirme non sans fierté Mohammed Al-Tunisi, directeur du quotidien Al Mataf. "Al bezness", comme on dit ici, est la seconde religion après l’islam. Certes, 70 à 90% des ressources nationales proviennent encore du pétrole, mais les Saoudiens ont su, sans conteste, employer leur phénoménale richesse. Sur le plan urbanistique, la similitude entre Riyad et Washington, ou entre Jeddah et Los Angeles, est frappante. Même réseau autoroutier urbain et interurbain, mêmes méga-centres commerciaux, mêmes gratte-ciel conquérants… Les Saoudiens reviennent de loin. Il n’y a guère plus de 30 ans, certains ultraconservateurs allaient jusqu’à interdire… le port des lunettes de vue ! Entre 1970 et 1990, l’Arabie Saoudite a envoyé étudier en Europe et aux États-Unis pas moins d’un demi million de ses fils. Sur une population qui n’atteint pas 14 millions d'habitants, c’est une performance. Mais tout cela ne s’est pas fait sans peine.
"Le conservatisme islamique, chez nous, est plus qu’une tendance : c’est notre base sociologique", affirme l’homme d’affaires Mohammed Al-Sedairi. Que la vente d’alcool soit strictement interdite, cela va de soi. Mais les salles de cinéma sont tout aussi interdites, en vertu d’une sombre fatwa jamais réactualisée. "La religion et l’identité nationale sont pratiquement fusionnées, au point que le mot ‘muslim’ signifie ‘être humain’ dans notre parler commun", poursuit Al-Sedairi. Or l’atavisme islamique ne va pas sans ses avatars xénophobes. Même en plein raout anti-terroriste, où la tolérance fait office de mot d’ordre. Témoin, cette anecdote : aux journalistes internationaux invités à couvrir la conférence, on a distribué un petit fascicule, traduit en une dizaine de langues, intitulé "les Arabes et les musulmans dépeints dans les manuels scolaires à travers le monde". Mal dépeints, on imagine bien. Mettre l’accent là-dessus était sans doute légitime… mais pourquoi écrire, en évidence sur la jaquette du livre, que c’est la faute des juifs "connus à travers l’histoire pour leurs ruses, leurs détours et leur cupidité" ? Parce que, aussi volontaristes que soient les autorités saoudiennes en matière d’ouverture, la xénophobie de nature islamiste est une tendance lourde, qu’on ne peut empêcher de s’exprimer sous peine de troubles sociaux. Idem pour tout ce qui touche aux mœurs. Qu’elles soient venues d’Europe ou d’Australie, les femmes journalistes présentes à la conférence ont ainsi été sommées de revêtir une ample tunique noire et de se couvrir la tête dès qu’elles sortaient de leur hôtel !

Les femmes, des "tentes noires mobiles"
à ce jour , la situation des femmes reste le domaine d’expression privilégié du "takhallouf" (sous-développement), comme disent les Saoudiens eux-mêmes. "En guise de femmes, nous avons des tentes noires mobiles", ironise un universitaire moderniste mais impuissant. Voilées jusqu’aux yeux, elles déambulent dans les rues tels des fantômes, laissant parfois entrevoir un bout de cheville… et des baskets américaines à la dernière mode ! Mais pour les décolletés affriolants et autres robes échancrées, largement exposés dans toutes les vitrines de mode, ils sont strictement réservés aux maris, dans un cadre intime. Aujourd’hui encore, dans les régions les plus "arriérées" (dixit, là encore, un Saoudien), certains hommes ne voient jamais le visage de… leurs propres épouses ! Et quand ils doivent remplir leur devoir conjugal ? "Ils soulèvent le bas, mais pas le haut", déplore notre interlocuteur. Ces cas-là restent cependant isolés. Il y a quelques années, une femme saoudienne a été autorisée, pour la première fois, à présenter les informations télévisées sur la chaîne nationale – dûment voilée de noir, mais le visage tout de même découvert (et très maquillé). "Le jour où elle est apparue pour la première fois à l’écran, raconte son époux, le journaliste Mohammed Al-Tunisi, ma famille n’a plus voulu m’adresser la parole. Depuis, ils en ont pris l’habitude".
Quand, en 1962, le roi avait autorisé les écoles pour filles, le palais royal avait été encerclé par les chefs de tribus en colère ! 40 ans plus tard, les mentalités ont beaucoup évolué – sur ce plan là du moins. On compte aujourd’hui 49.000 étudiantes dans les universités saoudiennes, et pas moins de 13.000 "beznesswomen" enregistrées dans les Chambres de commerce de Jeddah et Riyad. Forcément : vu que la loi islamique oblige les hommes à subvenir entièrement aux besoins des femmes, les économies de ces dernières (souvent, le fruit d’un héritage) sont largement placées et investies… ou dorment dans les coffres. C’est ainsi que 70% des dépôts dans les banques commerciales saoudiennes, totalisant 43 milliards de Rials (près de 110 milliards de dirhams) sont enregistrés sous des noms de femmes !! Pour ne pas laisser dormir cette manne formidable, le prince Abdallah a fait un discours public, encourageant les femmes saoudiennes à investir dans le monde des affaires. Mais pour apaiser le courroux des conservateurs, son cousin et ministre de l’Intérieur Nayef Ibn Abdulaziz a immédiatement relativisé : "le discours de son altesse royale le prince héritier n’a pas été improvisé ; il ne l’a délivré qu’après avoir fait des études, des évaluations, et considéré le tout… Cette approche est certainement la bonne, et peut être expliquée de façon scientifique et objective". "Libérer" les femmes, oui, mais sans oublier de s’en excuser ! Quand, plus récemment, le prince Nayef a annoncé que les Saoudiennes allaient avoir le droit de vote, il a bien précisé que cette mesure ne prendrait effet que dans 4 ans, histoire de… préparer les mentalités !

Les élections, Pourquoi faire ?
Les élections, puisqu’on en parle, sont un grand acquis de l’Arabie Saoudite… qui date de cette semaine ! Hormis une tentative infructueuse en 1963, le royaume a vécu son premier scrutin jeudi 10 févier 2005 (jour du premier Moharram 1426). Il ne s’agissait pas de législatives, rassurons-nous. La notion de parti politique est inconnue en Arabie Saoudite. Le Majlis al-Choura, Conseil qui tient lieu de Parlement, compte 120 membres, nommés par la famille royale pour une durée de quatre ans en fonction de leur représentativité tribale et territoriale. Et il n’est pas question que cela change. La timide incursion de la démocratie participative en royaume wahhabite ne concerne que les conseils municipaux des grandes villes. Pardon : la moitié des conseils municipaux des grandes villes. Sur les 14 sièges prévus dans chaque conseil, 7 seront dorénavant occupés par des élus (indépendants). Les 7 autres conseillers de chaque municipalité seront nommés, comme d’habitude, par la famille Al-Saoud. Par la suite, les 14 voteront pour désigner un président en leur sein. Et il n’est pas dit que beaucoup des futurs présidents de municipalités seront issus de la volonté populaire. Le plus étonnant, c’est que la société saoudienne s’en désintéresse ouvertement. Avant que le processus électoral ne soit mis en route, on estimait le nombre d’inscriptions attendues sur les listes électorales à 130.000. Il y en a eu moins de 86.000. Le ministère de l’Intérieur a dû improviser en catastrophe une campagne d’affichage public avec pour slogan : "Si vous voulez que votre voix soit entendue, enregistrez-là". Pourquoi une telle indifférence ? "Parce que l’Arabie Saoudite est un pays stable, affirme l’homme d’affaires Mohammed Al-Sedairi. La démocratie nous fait peur, elle pourrait aboutir à la mainmise d’une tribu par rapport aux autres". Étrange réponse, quand on sait que le royaume vit sous la férule d’une seule tribu, celle des Al-Saoud. "Justement non, affirme Al Sedairi. Les Al-Saoud ne sont pas une tribu comme les autres. D’abord, ce sont de vieux citadins, contrairement à la grande majorité des Saoudiens, d’origine bédouine. Ensuite les rois Abdulaziz et Fayçal se sont souvent opposés, parfois même violemment, à leur propre tribu, quand elle cherchait à imposer les siens dans les postes publics. Historiquement, la famille royale a toujours pris grand soin de répartir les postes officiels en fonction de la représentativité tribale et régionale. C’est notre démocratie à nous, et il est rare que les étrangers la comprennent".
Mais alors, n’y aurait-il donc pas d’opposition en Arabie Saoudite ? Si : celle des intégristes islamistes. Et dans un pays où la loi interdit aux femmes de conduire une voiture, il en faut beaucoup, pour être considéré comme un intégriste. C’est pourquoi les mouvements terroristes sont généralement inspirés par l’étranger. Même un Oussama Ben Laden, incontestablement enfant du pays (malgré le fait qu’il ait été déchu de sa nationalité saoudienne) n’est devenu ce qu’il est qu’après avoir longuement bourlingué entre le Soudan et l’Afghanistan. Des fanatiques saoudiens, il en existe par milliers. Mais au substrat idéologique wahhabite, d’origine locale, ils ajoutent plusieurs couches de pensée extrémiste venue d’Iran, du Yémen ou d’Égypte. C’est ce que les autorités saoudiennes se sont tuées à expliquer aux Américains, après le 11 septembre (11 sur les 15 kamikazes étaient saoudiens). Mais l’administration Bush a peu de goût pour la subtilité. Après l’Irak et dans la lignée de la Syrie et de l’Iran, il n’est pas rare que les idéologues néo-conservateurs de la Maison Blanche parlent de l’Arabie Saoudite comme d’un pays candidat à invasion. Commentaire d’un homme d’affaires saoudien affable au ventre proéminent, montre Cartier au poignet : "On n’en donne peut-être pas l’impression comme ça, mais si les Américains nous envahissent, ce qu’ils vivent actuellement en Irak ne sera qu’une gentille promenade, par rapport à ce qu’on leur fera subir…"


Fiche.

Nom officiel : Royaume d'Arabie saoudite
Chef de l'État : Fahd Ibn Abdulaziz Al Saoud (roi depuis 1982)
Prince héritier : Abdallah Ibn Abdulaziz Al Saoud
Population : 22 millions, dont 8 millions d’étrangers
Superficie : 2 240 000 Km2 (les 3/4 de la péninsule arabique)
Taux d’urbanisation : 85,1 %
Monnaie : Rial saoudien (env. 2,5 DH)
PNB / habitant : 7230 $ (en 2000)
Principale ressource : pétrole (26 % des réserves mondiales)
Dette extérieure : 26,3 milliards de $ (en 2000)
Indice de développement humain : 71ème rang mondial sur 173 pays.

Source : Institut du Monde Arabe



Repères chronologiques.

VIème siècle. La Mecque est un centre commercial et culturel important, la vie religieuse se concentre autour du sanctuaire de la Kaaba, un lieu de pèlerinage très fréquenté.
VIIème siècle. Début de l'ère musulmane
622. Le prophète Mohammad jette les bases, à Médine, du futur empire arabo-musulman
XVIème siècle. Conquête ottomane
XVIIIème siècle. Mohammad Ibn Abd al-Wahbab prône une réforme religieuse (le wahhabisme).
1902. Abdulaziz Ibn Saoud s'empare de Riyad
1916. Grande révolte arabe menée par le chérif Hussein de La Mecque contre la domination turque.
1924. Ibn Saoud prend La Mecque.
1932. Proclamation du royaume d'Arabie saoudite
1938. Découverte des premiers gisements de pétrole
1964. Fayçal accède au trône
1975. Assassinat du roi Fayçal par l'un de ses neveux. Fahd lui succède.

Source : Institut du Monde Arabe

 
 
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