|
fuyant les villes et les villages devenus pour eux sans ressources, viennent à la conquête de leldorado casablancais. Les attendant sur place, des commerces en tous genres, des ferrachas, des "vendeurs de tout" ambulants, des cireurs de chaussures, des chauffeurs de taxi
Cest là que Bayti, association pour la protection des enfants en difficulté, a choisi douvrir un bureau découte il y a déjà trois ans. Un petit local que la mouqatâa, sise à lintérieur même de la gare, a bien voulu prêter. Affectés sur place, Rachid Ajidar et Hajiba Cherqaoui sont là quotidiennement. Tous les matins, Rachid, avant de rejoindre son bureau, fait la tournée des lieux, inspecte les coins et recoins de la gare et demande aux chauffeurs des bus, aux serveurs dans les cafés "sil ny a pas du nouveau" : "La gare d'Oulad Ziane est un point de repère très important pour nous. Cest ici que débarquent pour la première fois les enfants qui viennent du rural, que leurs parents envoient travailler, ou qui fuient la misère des campagnes. Dès quils sont en difficulté, cest ici quils reviennent, espérant trouver quelquun qui les aide à rentrer chez eux", explique Rachid. Des enfants fuyant des employeurs violents, Rachid et Hajiba en reçoivent régulièrement. Comme ils en reçoivent dautres, définitivement happés par la rue : "Il y a toute sorte de réseaux qui opèrent ici à Oulad Zyane. Des réseaux de mendicité organisée ou de prostitution qui recrutent des enfants à partir de 10 ans. En venant ici, un gamin sait quil y aura toujours quelquun pour lui proposer un moyen davoir 5 ou 10 DH pour acheter un bout de pain ou pour sniffer", et en trois ans dexercice à la gare, Hajiba et Rachid sont unanimes : parmi les enfants quils reçoivent, le nombre de filles ne cesse daugmenter. De 8 à 18 ans, elles ont presque toutes le même profil. Celui de bonnes "vendues" par des parents à des employeurs aisés, contre 300 à 400 DH par mois. Des filles ne sachant souvent ni lire ni écrire, esclaves pendant un mois ou un an dans une famille qui les maltraite, et qui finissent par fuir : "les plus chanceuses sont dirigées vers notre bureau". Mais il ny a pas que les petites bonnes, précise Hajiba : "beaucoup de filles quittent le domicile parental, parce quun père ou un beau-père est violent, parce quune mère est alcoolique ou prostituée, ou parce que simplement, la misère des parents fait que de plus en plus, les filles, comme les garçons, sont livrées à elles-même et que très tôt, elles doivent aussi ramener de largent à la maison. Ce sont toutes ces filles que vous voyez dans les rues de Casablanca, vendre des chewing-gums, des fleurs, des kleenex, cela quand elles ne mendient pas".
Omar Saâdoun, connaît bien le problème. Depuis dix ans, il travaille à Bayti. Aujourdhui, il est responsable des programmes rues, et les filles en situation difficile, cest devenu lune de ses préoccupations majeures : "une fille qui se retrouve à la rue sans ressources risque à tout moment dêtre victime dabus sexuels, par un vendeur ambulant, un chauffeur de bus ou de taxi. Elle suivra le premier qui lui proposera un endroit où dormir et de la nourriture". Quand elles ne sont pas abusées, beaucoup sont initiées à la prostitution par des filles plus âgées. A Bayti, on ne peut être plus clair : "ces filles, cest pour nous une urgence. Ce sont toutes des mères célibataires potentielles, donc, dautres enfants qui vont grandir dans la rue"
Rachid Ajidar feuillette ses dossiers : 20% des enfants en situation difficile qui arrivent dans son bureau sont des filles. Celle-ci a 15 ans et vient de Khénifra. Elle était battue par ses parents. Celle-là a 12 ans et vient de Sidi Slimane. Elle a suivi une cousine plus âgée qui lui promettait un monde meilleur à Casablanca. La cousine est maintenant prostituée, elle, a mendié pendant quelques jours à Oulad Zyane et, prise en charge par Bayti, a fini par rentrer au bercail. Quant à Houda, elle est arrivée enceinte, a accouché et refuse de laisser son enfant dans un orphelinat. Elle mendie avec depuis quelques mois et passe ses nuits dans un cimetière, assise dans un café de la gare, ou chez " un client ", qui accepte de lhéberger en échange de rapports sexuels.
À la recherche de Fatéma-Zohra
Port de Casablanca. Omar Saâdoun est un habitué des lieux. Des enfants, mouchoirs imbibés de colle contre le nez, viennent vers lui. Il achète à celui-ci du lait et du pain, propose à lautre daller à lun des centres de Bayti : "Ceux-là, explique Omar, ce sont les accros à la rue. Ils ne veulent aller ni dans des foyers ni chez leurs parents. La rue les a définitivement happés. De temps en temps, ils viennent vers nous, quand ils ont faim ou froid". Au port, ils travaillent, portent des cageots de poisson, contre quelques dirhams pour sniffer
Fatéma-Zohra est là, entourée de trois grands gaillards. Le port, cest son lieu de travail (elle nettoie des sardines), sa maison, comme celle de sa petite sur. Elle a 17 ans et fait partie des "total-rue", terme utilisé à lassociation Bayti pour désigner les enfants sans domicile fixe. Elle dort dans des barques ou au coin dun bâtiment depuis plusieurs années déjà : "Le père qui ne travaillait pas, ne pouvait plus payer de loyer. Toute la famille sest retrouvée à la rue. La mère a disparu dans la nature et les filles ont été livrées à elles-mêmes", raconte Omar. Fatéma-Zohra a dû sadapter à sa nouvelle vie
: "elles sont rares à être comme elles. Cest-à-dire à fréquenter les bandes de garçons, à vivre comme eux, à faire les mêmes petits métiers queux pour gagner leur vie". Fatéma-Zohra se laisse à peine approcher. Cheveux colorés en queue de cheval, jean et t-shirt, elle a lallure et la démarche dun garçon. Sa vie, même pour léducateur de Bayti, reste un mystère. Est-ce quelle sest prostituée ? Est-ce quelle a été abusée ? Est-ce quelle lest encore par les garçons quelle fréquente ? Elle ne le dira peut-être jamais. Aujourdhui, elle est pressée. Elle a du travail qui lattend : "les filles se confient beaucoup moins que les garçons. Ce que lon sait de Fatéma-Zohra, cest quelle fait partie des rares filles total-rue, dont beaucoup, comme les garçons, se shootent à coup de colle et de qarqoubi". Omar se souvient encore de cette fille chef de bande, que tous les garçons craignaient : "elle fait partie des premières quon a rencontrées et qui nous ont fait prendre conscience du phénomène des filles des rues". Cétait en 1997 et à lépoque, on pensait encore, quêtre un enfant des rues, cétait le propre des garçons
Un phénomène en recrudescence
Depuis, les choses en changé. Amina El Malih, chargée des programmes à Bayti se souvient des premiers cas de filles en difficulté quelle a eu à traiter : trois petites bonnes, trois mères célibataires et une petite fille souffrant dun retard mental. Cétait il y a sept ans. En 2004, 363 cas de filles des rues ont été traités par Bayti sur 496 garçons
Presque le même nombre : "Mais attention. De manière générale, filles et garçons des rues nont pas le même mode de vie. Les filles vivent de la rue plus quelle ny vivent. La plupart, la nuit tombée, rentrent chez leurs parents, ou dans des chambres louées à plusieurs. Quand elles nont pas où aller, elles cherchent des endroits sûrs : des cafés qui ouvrent 24h/24, des endroits fréquentés comme la gare Oulad Zyane, alors que les garçons peuvent squatter nimporte où", précise Amina El Malih. Comme les garçons pourtant, elles craignent la même chose : les rafles de police. Celles qui se prostituent ont appris à acheter leur tranquillité à coups de 20 ou 50 dirhams donnés aux policiers. Les plus démunies sont emmenées au poste, puis au tribunal, sont jugées pour vagabondage (un délit au Maroc) et mises dans des centres de détention pour enfants quand elles sont mineures. Les petits bonnes fuyant des employeurs violents ou abusées sexuellement font partie de ce triste lot."Il faut néanmoins tempérer, souligne Omar Saâdoun. Depuis deux ans, la police de manière générale collabore avec nous et des enfants raflés sont amenés ici à Bayti. Dont beaucoup de filles, puisque la police a pris conscience que dans la rue, elles sont beaucoup plus en danger que les garçons"
Centre-ville, fin de la journée. Deux adolescentes arpentent lune des grandes artères de Casablanca, proposant aux automobilistes des kleenex et des chewing gums. Elles ont 13 et 15 ans. Voyant Omar sapprocher, elles prennent la fuite : "Tes un flic ?". Omar les rassure et la plus jeune sarrête : "Bien-sûr que je vais à lécole, mais aujourdhui, linstit est malade. Je te le jure
Je vends des chewing-gums pour aider ma famille. Largent que je gagne, il nest pas pour moi. Cest pareil pour ma copine
". Omar commente : "ça commence souvent ainsi. Sauf que souvent, cest le début de la descente aux enfers. Drogue, exploitation sexuelle, IST. Difficile alors de les en sortir
". La nuit tombe et les filles sont au même feu rouge. Il est 20h et elles sont quatre maintenant
|