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Témoignage. "Moi, ex-condamné à mort..."
Casablanca. Ces quartiers qui tombent
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Témoignage. "Moi, ex-condamné à mort …"
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Par Cerise Maréchaud

Casablanca. Ces quartiers qui tombent

Derb Soltane, les inondations
de 1996 ont porté l’estocade à des
dizaines d'immeubles (CM / Telquel)
Construits dans l’anarchie pendant les année 30, les plus vieux habitats de Casablanca, laissés à l’abandon, menacent ruine et leurs habitants sont en danger. État des lieux de l’inertie.


A l’ombre d’un soleil froid, une dizaine de femmes se serrent autour d’un plateau à thé, dans un entrepôt de 8 mètres carrés, rue 2, Derb Moulay Cherif, en périphérie de Casablanca. En face, à deux mètres, une porte noire au lourd heurtoir en forme de khmissa est entravée de quelques barrières. "Nous avons déposé une plainte au tribunal il y a un an. L’hiver dernier,
l’administration a fait venir un expert. Il a dit que la maison pouvait tenir encore 50 ans".
Mais le 28 janvier, à 4 heures du matin, le sol d’un appartement surpeuplé de la rue s’est lentement affaissé en son centre, laissant à peine le temps aux familles de se ruer au dehors avant de déplorer trois blessés légers. Dans cet immeuble n°21, construit en l’an 1363 de l’Hégire comme en témoigne l'inscription gravée sur le mur, huit familles louaient des pièces pour 60 à 300 DH par mois. "Pompiers, électriciens, tailleurs... nous sommes tous des talib maâchou (chercheurs de nourriture) ici", dit ce père de famille. Par mesure de sécurité, le caïd leur interdit de rentrer dans l’habitat, alors qu'’ils voudraient bien récupérer quelques vêtements et la viande de l’Aïd. Mais surtout, il faut faire pression sur le propriétaire pour reconstruire. Pour le moment, on s’entasse ici, et les enfants sont chez des amis. Mais si on bouge, les loyers ne seront jamais à moins de 1000 DH, on ne peut pas.
Un peu plus loin, rue 18, Hadim Mouloudi pointe du doigt les fissures qui mordent généreusement dans ses murs au bleu profond. Depuis 1981, la maison est "condamnée", sur arrêté commandé par le ministère de l’Intérieur. Les petits travaux sont interdits tant ces façades menacent ruine. Depuis deux ans, elles se détériorent avec un rythme accru. "De temps en temps des officiels viennent visiter, mais depuis près de 20 ans, il ne se passe rien, comme si on n’existait pas, alors qu’une centaine de gens sont concernés". Dans l’immeuble, deux familles, une quarantaine de personnes en tout. Mais au rez- de-chaussée, le café en voit passer une cinquantaine chaque jour.
A l’aube de son règne, le roi Mohammed VI avait bien envoyé des courriers directifs afin de ne pas laisser les quartiers les plus anciens des grandes villes s’émietter dans l’ombre, mais les changements demeurent quasi-invisibles. Rues et ruelles qui se croisent comme un nid surpeuplé, continuent d’exposer leurs flancs lépreux et leurs recoins ravalés. En parfaite illégalité, certains propriétaires ont rehaussé leurs immeubles de jusqu’à 10 mètres de haut à partir de vieilles bases exsangues, sans les retaper : ainsi les trois étages autorisés se muent en six, voire 7 plafonds supplémentaires.
Coupables de ce délabrement quasi-généralisé, l’ancienneté et l’absence d’entretien qu’accusent une grande majorité des habitats de ces quartiers.
Comme l’explique M. Hadi, ingénieur responsable de nombreuses expertises pour les communes de ces coins déshérités, "les facteurs premiers de ces états de dégradation sont la corrosion des armatures, causant les cas d’infiltration des eaux" qui effritent ces habitats comme des constructions de carton pâte. "Nous n’avons pas vu tous les habitats un par un, bien entendu, mais parmi ceux expertisés, presque tous présentaient des planchers corrodés à 50%, vu l’absence totale d’entretien de ces murs datant des années 30".
Le quartier d’El Boujdoue, à Derb Soltane, s’est vu ravagé, en prime, par des inondations mémorables en 1996, portant l’estocade à des dizaines de logements et d'immeubles. "Regardez ce bâtiment, c’est une ruine totale depuis 10 ans, et rien n’a été fait, s’insurge cette habitante. La nuit des gens viennent y squatter, ramènent des filles pour les violer. Mais personne ne vient mettre de l’ordre". A chaque coin de rue, un trou béant révélant l’ancien carrelage. À l’intérieur des foyers, comme chez la vieille Fatna et chez Fatima Fadili, des sols défoncés par l’humidité, des toits soutenus par des poutres. "Si ça bouge un jour, on va mourir ici", dit cette dernière en levant les mains au ciel.
"Le technicien étudie les dégâts après des années et des années de délabrement progressif, poursuit l’ingénieur. Et quand bien même on arrive à des conclusions alarmantes, on n’a pas vocation à assurer le suivi de ces cas, cela incombe à la commune concernée". La commune, elle, jette plutôt la pierre aux propriétaires. Eux, de leur côté, s’opposent aux locataires, qui représentent, dans ces quartiers, la majorité des habitants.
Résultat, d’après le document de la Commune de Hay Mohammadi, qui répertorie les habitats expertisés par des équipes de LDEE, au moins 28 immeubles concentrés dans le quartier de Derb Moulay Cherif sont "condamnés" : en d’autres termes, estampillés danger public, tant pour leurs habitants que pour le voisinage et les passants. Dans ces ruines potentielles s’entassent 91 familles, soit 310 personnes, parfois réparties par grappes de 10 dans chaque chambre.
Selon ce document de la Commune de Hay Mohammadi, les maisons numérotées 51 et 49 de la rue 18 de Derb Moulay Chérif, ont été respectivement condamnées le 14 mai 1981 et le 15 janvier 1982. Pour l’une comme pour l’autre, l’arrêté est formel. Plus de vingt ans plus tard, les deux maisons sont toujours là, quand tout aurait dû être fait pour leur démolition. Pire, de nombreuses familles continuent, tant bien que mal, d’y habiter. Selon ces statistiques de la Commune de Hay Mohammadi, près de 200 personnes vivent entre des murs condamnés il y a plus de 15 ans. Si les habitats expertisés ne représentent jamais qu’un échantillon, beaucoup laisse à penser que plusieurs milliers de personnes souffrent des mêmes conditions de vie dans l’ensemble de Derb Moulay Cherif et sur les quelque 174 000 habitants de Hay Mohammadi.
Comment établir la responsabilité de tant d’inertie ? Comme l’explique ce travailleur de la Commune de Hay Mohammadi, la chaîne d’action d’assainissement urbain passe par cinq étapes immuables : "Les habitants déposent une plainte pour logement vétuste ; le nombre et l’urgence de ces signalements détermine le lancement d’une étude décidée par la commission préfectorale concernée ; celle-ci demande une expertise ; puis est rédigé un arrêté de démolition approuvé par le ministère de l’Intérieur et délivré par le procureur ; le propriétaire est considéré responsable pour entamer des travaux de reconstruction ou bien la démolition du lieu avant reconstruction".
Le problème, reprend cet observateur, est que les administrations se cachent derrière cette responsabilité des propriétaires. "Mais normalement, s’il est avéré qu’un bâtiment est un danger public, la commune a pour devoir de tout faire pour remédier au problème : faire pression sur le propriétaire, l’envoyer devant le juge". Ou faciliter les solutions de relogement décent, pour des habitants contraints à devenir, dans le cas contraire, des squatteurs supplémentaires ou de nouveaux nomades urbains.


Derb Moulay Cherif. Genèse d’une ruine

Hassan, qui habite Hay Mohammadi depuis des années, connaît bien le dossier du quartier Derb Moulay Cherif et se rappelle sa genèse : "La medina qedima est l'un des plus anciens quartiers d Casablanca, construit entre la fin des années 20 et les années 40 pour faire face au flux d’habitants débarquant pour travailler sur le site industriel, là où se sont implantés Lesieur, Cosumar... Ils venaient de la campagne, ou de Kénitra, de la caserne américaine, et cet exode a mis au monde ce qu’on appelle toujours Karyan jdid, à côté de la Carrière centrale. Les premières baraques en dur se sont élevées, faites de briques ou de ciment, mais tout était construit artisanalement, pris en charge par le maâlem du coin mais sans aucune norme urbanistique, pas même des plans dans certains cas. La situation a explosé avec la sécheresse des années 80". Derb Moulay Cherif, ou le grand-père des bidonvilles d’aujourd’hui, en somme.

 
 
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