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Par Driss Ksikes
Université : l'embellie ? Le retour de la philo
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Sur les bancs de l'université (DR)
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Azeddine Laraki l'avait bannie des amphis en 81. Depuis le choc du 16 mai, on pense à la réhabiliter. C'est en cours
discrètement.
"C'est comme si nous étions affranchis". Ce professeur de philosophie est soulagé. Depuis 1984, il a enseigné sa matière presque en sous-marin, pour boucher les trous dans les autres départements. Il a de quoi se réjouir. La philo nest plus interdite de cité dans nos universités. Fini létat dexception qui la longtemps mise en quarantaine. Aujourdhui, cinq universités |
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ouvrent les portes de ce département longtemps maudit. À Ben Msik (Casablanca), la filière est opérationnelle depuis un an. À Meknès, Kénitra et Mohammedia, elle est sur les starting blocks. En attendant, la sociologie y a déjà été mise sur les rails cette année. A Marrakech, le pas a été franchi bien plus tôt, en 1999. La filière, à trois têtes (philo, socio, psycho), y fonctionne aujourdhui à plein régime. Et quest-ce qui a valu à la ville ocre cet honneur ? À lorigine, une anecdote : "Un grand colloque était organisé en partenariat avec notre université sur le grand penseur de la ville, Ibn Rochd. Cela paraissait incongru quune institution où la philo était absente parraine une telle rencontre", raconte Mustapha Laârissa, philosophe à luniversité Cadi Ayyad. Lannée daprès, le feu vert fut donné pour que soit levé lembargo sur cette filière, longtemps tenue pour un épouvantail. Quest-ce qui sest passé à lorigine ?
Un cauchemar qui a trop duré
Nous sommes en 1977. Un istiqlalien, le tristement célèbre Azeddine Laraki, est nommé ministre de lÉducation nationale. Dans la foulée de la guerre policière menée contre les étudiants marxistes, il lancera une autre, culturelle, contre leur bastion : la pensée critique. Il aura, comme soutien occulte ou visible, une flopée de réactionnaires. En tête, venait Mohamed Belbachir, un prosélyte istiqlalien en guerre à luniversité contre les "progressistes" en charge de la philo. Un autre Belbachir, fort de son poste de secrétaire dÉtat à lEnseignement, se chargeait de relayer les positions de son parent zélé. Dans la garde rapprochée du ministre, on retrouvait un mélange explosif. Le trublion Driss Kettani et le alem officiel Mekki Naciri donnaient la réplique à des transfuges, venus dOrient, comme le syrien Bahaeddine El Amiri et légyptien Rochdi Fekkar. Tous étaient tombés daccord sur une équation mortelle : "la philo est monopolisée par le marxisme, lequel est une uvre dathées. Et puisque nous sommes dans un pays musulman, lathéisme ne peut être le bienvenu. Encore moins la philo qui lalimente". Une attaque en règle est alors menée contre les manuels philosophiques de Mohamed Abed Jabri et Mohamed Settati. La tentative du duo Noureddine Saïl-Mohamed El Ayadi de programmer des textes philosophiques où il ny aurait pas de discrimination entre Descartes et Ibn Rochd, est restée lettre morte. "Laraki ma expliqué sèchement que cest la pensée islamique qui devait contenir la philo, et non linverse", se souvient Saïl. À lorigine de ce contresens historique, Sami Nechar, un autre sombre conseiller, venu dOrient.
Nous sommes, alors, en 1980. Le conflit entre la Chabiba islamiya (responsable du meurtre du leader socialiste Omar Benjelloun) et ses antagonistes de gauche, atteint son paroxysme. "Lirréparable est arrivé. Un Coran brûlé au lycée Mohamed V et une mosquée profanée à Casablanca suffisaient (hélas) pour que les adversaires de la philo décident de son enterrement", raconte le philosophe Mohamed Sabila. En octobre 1981, la note ministérielle tombe comme un couperet. Plus de philo en perspective. Dorénavant, les études islamiques, une branche bâtarde, allait sy substituer. Mises à part les facultés de Fès et Rabat, où la philo était bel et bien installée, les 13 autres établissements qui ont été créés depuis, nont offert aux foules détudiants désireux de réfléchir, que ces sciences de la religion, version rétrograde. Seul moyen de lobbying disponible, la très timide Association des enseignants de philosophie na jamais eu gain de cause. Au lendemain de la fin du marxisme (fameux épouvantail du Makhzen), deux députés USFP (Mellouk et Lakhsassi) ont fait écho à ses doléances, mais ils ont compris que la réouverture de la philo nétait pas encore à lordre du jour. Entre temps, les quelques enseignants rescapés nageaient à contre-courant mais sans filet de sauvetage. "On a longtemps attendu le feu vert politique, explique Sabila (président de lassociation). En 1999, Najib Zerouali a montré dans le colloque dIbn Rochd (cétait une première) que le tabou nen était plus un. Mais il a fallu attendre le texte de la réforme puis le 16 mai pour quun ministre (El Malki) affiche des choix résolument modernistes et appuie la levée totale de lembargo".
Des initiatives et des résistances
La volonté de lÉtat traumatisé par le terrorisme nexplique pas tout. Prenons le cas de Marrakech, où linterdit a été bravé bien avant le choc des attentats. Cest la prise de risque du président de luniversité qui y a été déterminante. Avant 1999, Mohamed Boughali, pourtant lui-même sociologue, avait une attitude makhzénienne. "Un département de plus équivalait à des problèmes en plus. Il na jamais rien fait, par manque dinitiative", raconte lun de ses collègues. Il a fallu quun homme dynamique, aventurier mais raisonnable (il sappelle Mohamed Essaouri) prenne sa place pour que la philo soit réactivée, sans plus tarder. Dailleurs, cest ce même Essaouri, toujours aussi entreprenant, qui orchestre aujourdhui la renaissance philosophique à Kénitra. Le profil des recteurs compte énormément. La preuve, la relance de la filière aussi bien à Ben Msik quà Mohammedia, on la doit en grande partie à la sociologue Rahma Bourquia qui les chapeaute. "Dès le début, elle a fait savoir que cette relance avait une mission moderniste, que le but était de doter les étudiants dinstruments de pensée rationnelle", témoigne Moulim Laâroussi. Évidemment, les temps changent aussi. "Si ce retour de la philo sest fait aussi sereinement, cest parce que lÉtat sent depuis une décennie que les études islamiques deviennent encombrantEs mais aussi parce que les philosophes ont fait leur catharsis et ne font plus de fixation sur le marxisme", explique Laârissa.
Dans les coulisses, les profs détudes islamiques nont pas manqué de faire de la résistance masquée. Les formules changent dune université à lautre. Une fois, on prétextera que le nombre de départements est déjà élevé et que "cest du gâchis den créer un nouveau". Ailleurs, un enseignant détudes islamiqueS tentera de faire une OPA sur le cours de psychologie, prétextant quenseigner "la science de lâme rassurée" (Ilm Annafs Al Moutmaïna) était plus bénéfique. Ailleurs, on se montrera plus menaçant : "vous voulez nous exterminer", disait un islamiste à un sociologue ravi. Face à cette salve de réactions, les responsables ont choisi de faire le dos rond. "Tout cela est encore fragile. En réalité, il y a eu plus dappréhensions que daffrontements", explique ce doyen de faculté.
Les enseignants, quant à eux, sattellent à répondre à une demande grandissante et inattendue de la part des étudiants (voir encadré). Chaque université invente sa particularité. À Casablanca, "on les invite à une philosophie moins scolastique, plus ouverte sur la cité et limage", explique Laâroussi. À Marrakech, "place à la muséologie, aux voyage et autres éléments pouvant relier les concepts quils apprennent à leur environnement", démontre Laârissa. Tout cela paraît trop beau. Parce que sur le terrain, cette relance se fait par les moyens du bord. Très peu denseignants, des bourses bloquées depuis 10 ans, des postes budgétaires qui se débloquent à peine, des panarabistes et des libéraux qui se battent sur les limites de la liberté à accorder aux étudiants. Bref, la philo revit, dans la douleur. Comme notre université, dailleurs. |
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Nombre dinscrits en philosophie et en sociologie par université
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Université Hassan II (Casablanca et Mohammedia) 280
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Université Ibn Tofaïl (Kénitra) 460
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Université Cadi Ayyad (Marrakech) 2000
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Université Moulay Ismaïl (Meknès) 159
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