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N° 164
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

rire sans raison est une therapie connue et reconnue. Alors, rions à pleins poumons.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



"Addahikou bila sabab min qillati al adab". Pendant sa scolarité à Guercif, notre héros du Maroc moderne a dû recopier cette phrase environ 80 000 fois. C’était une punition. Chaque fois que son instituteur - un homme de peu d'humour - l’attrapait en train de ricaner, il lui infligeait la sanction standard: "pour demain, tu me recopieras deux cent fois addahikou bila...!". Pour les non arabophones, précisons qu’il s’agit d'un proverbe qu’on peut traduire par "rire sans raison relève du manque d’éducation". Ce qu’il y a de particulièrement intéressant dans cette sentence (c’est le cas de le dire), c'est bien la notion de "raison". Zakaria Boualem s'est souvent demandé ce qu’était une bonne raison... Qui décide si une raison est suffisante pour autoriser quelqu’un à rigoler ? Faut-il fournir une douzaine de témoins agréés, qui certifieront sur l’honneur que oui, ce qui se passe est drôle, et donc mérite un rire ? Faut-il faire intervenir l'administration, légaliser des autorisations de rigoler ? Dans notre cas précis, c’est l’instituteur qui constituait l'unique autorité habilitée à fournir l'autorisation de rigoler. Le problème, c’est que cet homme ne trouvait rien dans sa vie quotidienne qui soit digne de son rire, à supposer qu’il en ait un. Zakaria Boualem, au contraire, trouvait cet homme très drôle. Il s'appelait Monsieur Jaâfar. Son look, pour commencer : un mélange entre l’inspecteur Tahar (héros d'une série algérienne captée à Guercif) et un chameau. Et puis, il avait cette attitude
terriblement ridicule qui consiste à se prendre au sérieux. Chaque mot, chaque position se devait de refléter son statut, sa condition d’homme sérieux, au service de la sérieuse éducation nationale, envoyé en mission spéciale à Guercif pour tenter d'instruire les locaux et, en passant, éradiquer le rire. Zakaria Boualem voudrait signaler à cet homme qu’un certain Dr Madan Kataria a développé une technique de bien-être directement inspirée du yoga et qui s’intitule justement "rire sans raison". Rendez vous à www.yogadurire.ch/yoga/yoga.htm pour plus d’infos.
Bien plus tard, Zakaria Boualem a passé son permis de conduire. Le jour de l’examen, son prof lui a asséné : "zeyyer rassek, yallah". Expression intraduisible qui constitue une sorte d'invitation à se ressaisir, à refuser le laisser aller. Or, en ce jour précis, Zakaria Boualem était déjà stressé comme un mouton le jour de l’aïd le grand. Malade d’angoisse, vert comme un rajaoui trop mûr. L’invitation à se ressaisir était donc particulièrement superflue, surtout lorsqu’on sait que sous d’autres cieux, on conseille aux gens qui vont passer un examen de se détendre. D’après nos informations, il existe même un pays ou on lance, en guise d’au revoir : "have fun !". Avez-vous déjà entendu un Marocain dire à son fils qui va passer une soirée entre amis : "amuse toi bien" ? On n’ose même pas se poser la même question quand il s'agit d’une fille. Pourtant, le fils en question va s’amuser, il risque même de rigoler sans raison. Mais il le fera juste avec mauvaise conscience, c’est tout. On considère chez nous que la mauvaise conscience est un bon rempart contre les excès. Alors on en met partout, quitte à la vider de sa substance. À la limite, on est autorisé à s’amuser, lorsqu’il y a une bonne raison. Un mariage, par exemple, c'est une bonne raison. Curieusement, on s’amuse très peu lors des mariages. Écrasés par le stress, le conformisme et l’envie de paraître digne de son statut, on passe sa soirée à se hurler dans les oreilles pour critiquer la qualité du dîner.
Zakaria Boualem, lui, trouve que le monde dans lequel nous vivons, le Maroc de 2005, qui poursuit sa marche triomphale vers le progrès, le développement économique, culturel et social, est à mourir de rire ! Il n’est pas le seul. Et c’est ce qui nous permet de tenir le coup.

 
 
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