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N° 164
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Le roi joue la carte Mansouri

Le roi, recevant Yassine mansouri,
nouveau patron de la DGED
(Mincom)
En nommant Yassine Mansouri à la tête des renseignements extérieurs, Mohammed VI marque une inflexion dans les dossiers terrorisme et Sahara, entame la réorganisation de l’armée… et affirme définitivement son style, en s’entourant d’un nouvel ami d’enfance.


Ce qui devait arriver arriva. La promotion de Mohamed Yassine Mansouri à la tête de la DGED (Direction Générale des Etudes et de la Documentation) n’a surpris personne parmi ceux qui ont défilé dans son bureau du ministère de l’Intérieur. Des anciens
exilés politiques victimes de tracasseries administratives à la police des frontières, aux activistes du Sahara accusés (souvent à tort) de militer pour le Polisario et révoqués de leurs fonctions, en passant par les lobbyistes d’un rapprochement entre le Maroc et l’Espagne, ses nombreux interlocuteurs sont repartis avec une conviction : cet homme pèse énormément dans les affaires intérieures du royaume. Il a le pouvoir et il va vite. "On se demandait, se rappelle cet homme politique qui a requis l’anonymat, jusqu’où il pouvait aller et si, comme tant d’autres, il allait se contenter de discours d’intention. Mais il agissait et on finissait par se dire qu’il devait être personnellement mandaté par le roi pour agir en son nom". D’après des sources fiables, la nomination de Mansouri à la tête de la DGED était déjà arrêtée depuis plusieurs semaines. Mansouri voulait ce poste. Et il a tout fait pour l’avoir. Depuis les attentats de mai 2003, Mansouri, conseiller officieux et ami du souverain, a mis son nez dans toutes les affaires intérieures et extérieures du pays, jouant aux pompiers de service. Non seulement il s’est mêlé de dossiers aussi sensibles que le Sahara, les années de plomb Hassaniennes, ou encore la reprise entre Rabat et Madrid, mais il a eu, en plus, la chance d’avoir été écouté. Son approche, ses recommandations ont été les plus retenues. Sa voix s’est fait entendre jusqu’à la télévision (2M, notamment), où il lui arrivait d’agir dans les coulisses, révélant au passage que Fouad Ali El Himma n’est pas le seul maître invisible de la "boîte". Comme si les dizaines de voyages, de dossiers, d’expériences et rencontres accumulées depuis quelques mois à peine lui avaient servi de répétition générale avant d’hériter du portefeuille qu’il lorgnait ouvertement : celui des renseignements extérieurs.
Le départ du général Ahmed El Harchi était aussi bien programmé que l’arrivée de son successeur. El Harchi a fait son temps, même s’il n’a dirigé la DGED que depuis l’intronisation de Mohammed VI. Homme de terrain, il a participé, comme ses prédécesseurs Ahmed Dlimi et Abdelhaq Kadiri, à la guerre du Sahara. Indépendamment du dossier Sahara, c’est surtout depuis les attentats de Casablanca que son maintien à la tête de la DGED a été remis en cause. L’irruption du terrorisme, et la multiplication des réseaux marocains en Europe ne lui ont pas porté bonheur. El Harchi, d’après plusieurs recoupements, a d’abord souffert de la montée en puissance de Hamidou Laânigri, qui lui disputait le terrain du terrorisme, et de Fouad Ali El Himma, qui le court-circuitait régulièrement au Palais. Sans parler du dossier Sahara qui lui échappait de plus en plus au profit de Mansouri. Les rapports et les contre-rapports contradictoires se sont ainsi multipliés, mettant progressivement Harchi sur la touche. Son départ n’était pas souhaité que par le seul Mansouri. Laânigri, et surtout El Himma le voulaient aussi. Et ils ont fini par l’obtenir.
A un niveau encore plus élevé, celui du Palais, le changement à la tête de la DGED semble rentrer dans une stratégie établie par Mohammed VI dès son arrivée au pouvoir : celle qui consiste à placer ses hommes de confiance, pour la plupart des condisciples, aux véritables postes de décision. Mansouri faisait partie de ce clan-là. Et, au rythme où vont les choses, il ne restera ainsi plus que le seul Hosni Benslimane, patron de la gendarmerie, à représenter la vieille garde. Le général serait-il, lui aussi, décoré et poussé à la retraite ? Mais il n’y a pas que ces petits calculs. Le roi impose sa méthode, bien sûr, en cassant le moule qui fabriquait les patrons des renseignements extérieurs. Ce poste, éminemment sensible, revenait exclusivement à des militaires. Au point qu’il finissait par se chevaucher, parfois se téléscoper, avec les services de renseignements propres à l’armée. En retirant la DGED aux généraux, et en la confiant à un professionnel du renseignement au profil de diplomate, le roi donne peut-être le coup d’envoi d'une réorganisation en douceur des corps d’armée. Des départs à la retraite et des changements sont en vue. Le plus important devrait concerner le commandement de la zone Sud, longtemps ballottée entre les généraux Bennani et Kadiri. Il n’est d’ailleurs pas exclu que le général El Harchi, comme cela semblait établi dès la fin 2004, récupère malgré tout le commandement de la zone Sud… Les calculs du roi vont évidemment plus loin. La nomination de Mansouri, qui n’est pas un homme de guerre, signifie, probablement, que le règlement de l’affaire du Sahara passera, cette fois-ci pour de bon, par des négociations directes avec le Polisario et un renforcement des réseaux diplomatiques qui remontent jusqu’aux Nations-Unies. C’est Mansouri, en effet, qui a autorisé depuis Rabat le rétablissement de contacts informels entre certains acteurs politiques et membres de la société civile marocaine avec leurs homologues du Polisario. Tous ces contacts, doublés d’infiltrations et de collectes d’informations en tous genres, ont été distillés dans la plus grande discrétion depuis 2003. Dans le même registre, le changement à la tête de la DGED signifie aussi que la diplomatie marocaine reste faible et, plutôt que de changer de ministres (le Maroc compte en pratique deux ministres des A.E, Mohamed Benaïssa et Taieb Fassi Fihri), le roi a décidé de leur adjoindre Mansouri. Ne l’oublions pas, la DGED est au ministère des Affaires étrangères ce que la DGST est au ministère de l’Intérieur.


DGED. La CIA marocaine

La Direction Générale des Etudes et de la Documentation opère à l’extérieur du pays. Elle collecte les renseignements extérieurs pour le compte du Maroc, ce qu’on appelle communément faire de l’espionnage. En plus de ses cadres sur place, à Rabat où elle est basée, la DGED dispose d’éléments présents dans la plupart des représentations diplomatiques du royaume sous le titre vague de conseillers ou attachés. Sans parler de ses collaborateurs, marocains ou étrangers, infiltrés dans la plupart des milieux, pas seulement politiques. Elle suit, bien entendu, les activités de la diaspora marocaine, mais aussi l’évolution des sociétés où elle se trouve. Elle est un peu la CIA marocaine, toutes proportions gardées. Son rôle principal demeure l’anticipation sur les événements qui concernent, de près ou de loin, le royaume. Ses rapports d’informations, une fois passés tous les filtres de la hiérarchie, atterrissent directement au palais royal. Depuis 1973, date de sa création, la DGED a été exclusivement dirigée par des militaires (Dlimi, Kadiri, El Harchi) qui ont la particularité d’avoir pris des galons dans la guerre du Sahara. Depuis 2003, le terrorisme est devenu l’autre cheval de la DGED, d’une importance au moins égale à celle du Sahara. C’est ce qui explique, a priori, l’arrivée d’un civil pour diriger le département.

 
 
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