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Par Driss Ksikes
Les chorfa mènent la danse
Sil y a un privilège que le monarque daigne partager avec ses sujets, cest bien l'ascendance chérifienne (avérée ou fabriquée). Si cette distinction de sang a eu longue vie au Maroc, cest bien parce quelle légitime le pouvoir, donne un fonds de commerce à des super-sujets et cultive une religiosité populaire basique. Autopsie dun legs féodal que
nous traînons encore.
Le chérifisme semble avoir de beaux jours devant lui. Lorsque le roi Mohammed VI est intronisé en 1999, il consacre, à peine |
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un mois plus tard, sa première visite officielle au mausolée de Moulay Idriss Zerhoun. Normal, "les Idrissides ont toujours donné leur sceau aux rois". La formule, prétentieuse, cet intellectuel issu de la famille Alami, lentend depuis sa plus tendre enfance. Vue du Palais, il sagissait tout juste dune tradition à préserver. Mais la tradition est observée à la lettre sagissant des Idrissides. La preuve, dans sa restructuration du champ religieux, le pouvoir a réservé un traitement à part à la nidarat (délégation des habous) de Moulay Idriss. Elle est la seule à garder ses fonctions archaïques dans le nouvel organigramme du ministère de tutelle. Le geste est symbolique mais il nest pas unique. A Sijelmassa, chef-lieu des Alaouites, les chorfa apparentés à la famille royale ne sont pas en reste. Depuis larrivée du nouveau roi, le gouverneur local a eu pour tâche de mettre sur pied une université itinérante pour ressusciter le mausolée de Moulay Ali Chérif, leur ancêtre. "Tout cela est insuffisant pour parler de continuité eu égard aux chorfa, estime lislamologue Mohamed Tozy. Le fait déliminer le sérail, denlever à des Alaouites des privilèges hérités prouve que le pragmatisme prime aujourdhui". Pourtant, le ministère de lIntérieur veille toujours à programmer des moussems de chorfa (réels ou fictifs) prisés socialement. Il continue à soutenir, en catimini, le journal, Annassab (le patronyme), publié depuis 1978 par la rabita des chorfa idrissides. Le cabinet royal, pour sa part, publie régulièrement des recueils de dahirs attestant de lintérêt particulier quil porte à la frange des chorfa. Dans la rue, baromètre sil en est de la société, on appelle toujours chrif, un quidam dont on veut attirer lattention. Comme quoi, ironise lhistorienne Halima Ferhat, "dans le royaume chérifien, on pourrait tous être des chorfa". Derrière lanecdote, se cache une histoire tumultueuse, où le titre de chérif a tantôt été hérité, tantôt fabriqué mais largement sollicité. Flash back.
Une mythologie importée
A la fin du IXème siècle, lislam conquérant est relayé par les premiers sultans, Idriss père et fils. Dobédience plutôt chiite, ces derniers transposent au Maghreb une polémique orientale, sur la primauté dAli sur Mohammed. Ils appellent leur capitale, Al Aliya. "En référence au gendre du prophète et non à la colline qui surplombait Oualili", expliquent les historiographes. Ils vont même jusquà graver le nom dAli sur la monnaie idrisside. Les premiers chérifs, forts de leur appartenance à Ahl Al Bayt (lire page 25), commencent à faire de lombre aux fuqaha munis tout juste de leur savoir pour parler au nom de lislam. Dans une société orale, grégaire, largument du nassab ne laisse pas indifférent mais suscite des résistances au passage. En 925, un certain Moussa Ibn Abilafia, chef de tribu devenu émir dans le nord, chasse les chorfa idrissides de son territoire. Ils se réfugieront, alors, à Jbel Laalam et Melilla.
Durant un long intermède, les chorfa se cachent, dissimulent leur identité mais distillent au sein de la société une croyance superstitieuse, vénérant les descendants du prophète. Lorsquau début du XIIème siècle, le père spirituel des almohades, Ibn Toumert, se réfugie à Tinmel dans lAtlas, il joue à fond le rôle du Mahdi (prophète pressenti). Ses ingrédients, 10 compagnons, à linstar du prophète Mohammed. Leurs noms, dorigine berbère, sont remplacés par ceux des vaillants califes, Abou Bakr, Omar, Ali, Othmane, etc. Même Ibn Toumert serait un Amghar de lAtlas, mais "la croyance populaire voulait que le Mahdi soit un chérif (arabe)", notent les historiens de lépoque. Durant le règne des Almohades, le mythe du mahdisme a été fortement cultivé. Preuve, encore perceptible aujourdhui, lensemble des mosquées construites à lépoque (Koutoubia, Hassan) ont été mal orientées (plus au sud que la Mecque). On a longtemps cru à lerreur, mais il sest avéré plus tard (des traités lattestent) que la qibla était orientée vers le tombeau du Mahdi. Comme sil était un intercesseur entre la masse des croyants et Dieu.
Les Almohades, étant en somme des bigots, maintiennent lexclusion des descendants du prophète, susceptibles de concurrencer leur mahdisme. Une fois la nouvelle dynastie établie, les chorfa cessent dêtre au ban de la société. Lorsque Moulay Abdeslam Ibn Machich, chérif et saint vénéré, se distingue à Jbel Laâlam, la population locale na pas de mal à croire à ses prodiges. Elle a foi en sa force visionnaire (ruya) et croit à ses dons miraculeux (karama). En 1319, un fait inattendu, apparemment orchestré par le Makhzen, ravive la flamme du chérifisme. La dépouille dIdriss Ier, mort quatre siècles plus tôt, est enfin découverte. "Les gens accourent de tout le Maroc. Craignant la fitna, larmée intervient pour les disperser", écrit lhistorien Mohamed Kably. En 1437, rebelote. Le cadavre dIdris II réapparaît à son tour. Le chérifisme est alors à son apogée. Dans la foulée, des chorfa de Sebta réalisent une première : la célébration du Mawlid. Deux explications à cet acte inaugural. Première hypothèse, linitiative venant de Housseïnides (descendants de Houseïn), le rite aurait été importé du chiisme. Deuxième hypothèse, la Reconquista étant encore fraîche dans les esprits, les chorfa se seraient inspirés de la nativité chrétienne (célébration de la naissance du Christ). Manière de montrer que les musulmans aussi avaient un prophète sanctifié.
Un féodalisme de la baraka
A cette époque, les chorfa ne gagnent pas uniquement en visibilité mais aussi en intérêt. Merci à qui ? Aux Mérinides. Ces nomades Zenatis, en mal de réseaux et de lobbies, ont eu une stratégie trouble : combattre la force spirituelle des soufis, bien implantés dans les tribus du Sud, en rétribuant matériellement lattachement à Ahl Al Bayt. Depuis la moitié du 14ème siècle, les chorfa reçoivent des privilèges en nature extorqués aux tribus Senhaja (berbères), bénéficient des exemptions dimpôts et même de tribunaux à part. On nest pas loin de lapartheid. Quoiqu'il e soit, les sultans corrompent les descendants du prophète pour mieux simposer. "Sous Abou Inan, rapporte Kably, lorsque le naqib des Idrissides rentrait chez le sultan, ce dernier, tout comme lassistance, se mettait debout par respect". Mieux, la beya (allégeance) des sultans successifs était irrecevable tant que le naqib ne lavait pas validée.
Cette libéralité excessive de la part des Mérinides donnera aux chorfa des ailes. Ainsi, en 1465, un certain Al Hafed Jouti, fort de lestime quavait sa famille de naqib des Idrissides, parvient à fédérer la population de Fès pour mener une révolution inédite. La tentative a échoué mais elle enseigne sur laura quavaient acquis les chorfa. Lorsque les mérinides ont décidé, dans un deuxième temps, de procéder à une stratification de vrais et faux chorfa, pour alléger les dépenses du Makhzen, ils ont eu beaucoup de mal. Les fortunes amassées puis héritées au bout de décennies de largesses makhzéniennes ont fissuré les solidarités entre familles. Plusieurs leaders soufis, sétant constitués en ribat, ont revendiqué le titre convoité de chérif. Il en est ainsi des Dilaï, des Cherqaoua, et des berbères de Tamesloht. Le chérifisme se banalise et les Mérinides s'affaiblissent.
Un royaume chérifien
Lexpression "royaume chérifien" est née avec les Saâdiens, au 16ème siècle. Prouvant leur descendance du prophète, les nouveaux sultans sen enorgueillissent. Ils inscrivent sur leur monnaie un verset coranique évoquant la pureté du sang des Ahl Al Bayt (le même, aujourdhui transcrit sur la carte des chorfa). En arrière plan, les Chadili et Ouazzani prônent, chacun à partir de leurs bastions respectifs, la khilafa Al batiniyya. Traduction : face à un califat séculier, ils sauto-proclament "califes spirituels".
Dès que les Alaouites semparent du pouvoir (fin du 17ème siècle), la légitimité chérifienne de leurs prédécesseurs est battue en brèche. "Ce ne sont que des descendants de Halima Saâdia (mère nourricière du prophète)", arguent les historiens de la nouvelle cour. Sous la nouvelle dynastie, deux recensements sont effectuées, par Moulay Ismaïl puis Mohamed Ibn Abdellah, pour identifier qui est chérif et qui ne lest pas. Et pour cause, "pendant les séquences anarchiques, les adouls sont corrompus, les Oulémas signent de fausses attestations de charaf, les naqib de moralité douteuse achètent leur fonction auprès de dignitaires du makhzen et en font un privilège héréditaire, rapporte lhistorien Abdelahad Sebti. (Pire) Au sommet de lÉtat, les sultans signent les dahirs de taqdir wa ihtiram (actes d'anoblissement ) sans discernement".
Une fois la gestion de la population de chorfa assainie (lassainissement est une vieille tradition), des pôles puissants émergent. Au 19ème siècle, Bejaad et Ouezzane (stratégiquement situés au milieu de plusieurs tribus siba), deviennent, sous couvert didentité chérifienne, des relais de lautorité centrale. Dans ses récits de voyage, le prosélyte Charles De Foucauld raconte que, ça et là, "il ny a ni sultan ni makhzen. Il ny a que le chérif". Or, à mesure que sétend le pouvoir de ces chorfa et que samasse, entre leurs mains, une fortune considérable, faite de dons et de terres, leur dissidence devient fort probable. Cela ne tarda pas à se vérifier dans le cas des chorfa de Ouezzane, devenus des alliés de Touat et sollicités par la France coloniale pour calmer la région dOran. Décidément, à la veille du protectorat, les chorfa sont de moins en moins maîtrisables.
Une dissidence contrée
A laube du 20ème siècle, de plus en plus de chorfa mettent à profit laura quils ont acquise pour assouvir leurs ambitions politiques. Il y a dabord le Chérif de Ouezzane. Il avait acquis tellement de pouvoir, était reçu comme un prince à Marseille, que la France, en quête dun chérif de substitution, a songé en 1890 à lintroniser. Laffaire reste sans suite. Fidélité ou hésitation ? On nen saura rien. En 1908, un autre chérif, Mohamed Benabdelkébir Kettani, saute le pas et fait signer aux notables de Fès (en majorité chorfa) "la proclamation de la déchéance du sultan Moulay Abdelaziz". Sensuivra le premier épisode de torture et de meurtre politique dun opposant au régime. Kettani létait-il vraiment ? À la lecture du document dont il est linitiateur, il apparaît plus comme un puriste, prêt au jihad contre un souverain "inapte à gouverner". En 1954, Abdelhay Kettani tente de récidiver lacte manqué de son frère aîné. Il signera avec le pacha sanguinaire, Thami El Glaoui, une alliance pour destituer le roi Mohammed V et le remplacer par un Alaoui de substitution, Ben Arafa. Dans la foulée, le Makhzen, fidèle à sa tradition falsificatrice, confectionne à El Glaoui une généalogie idrisside. Or, ce détail noyé dans une affaire de collabos, seuls les historiens sen souviennent.
Vingt ans plus tard, sous un Hassan II autoritaire, le leader islamiste, Abdeslam Yassine, joue, à son tour, la carte chérifienne. Dans sa lettre menaçante, LIslam ou le déluge, il oppose à la légitimité alaouite du roi sa prétendue descendance idrisside. Le crime de lèse-dynastie serait la cause directe de son interminable assignation à résidence. Quant à la véracité de son identité de chérif, difficile de sen assurer, comme cest souvent le cas, dailleurs. Par contre la propension à se révolter, au nom dun chérifisme contestataire, na pas pris fin avec cet épisode. Au début des années 80, éclate à Fès "la révolution de Zitouni". Un vieil homme de 80 ans, au discours radical, parvient grâce à son charisme de chérif, à fédérer les adeptes furieux contre "le régime hérétique de Hassan II". Il sera condamné à 10 ans de prison et mourra dans sa cellule.
Ces chorfa insurgés dérangent-ils réellement ? Difficile à croire. Seul exemple récent qui montre une frilosité de lEtat à leur égard, cet incident enregistré au Sahara. La tribu des Rguibat, maîtres absolus dans la région, mettait trop en avant, dans les années 80, la descendance idrisside de son ancêtre, Sidi Ahmed Rguibi. Réaction immédiate, le gouverneur Aïssa Zemrag leur apprend que le fait dafficher leur nasab idrisside nest pas très bien vu en haut lieu. De quoi Hassan II avait-il peur ? "Dune légitimité idrisside qui revendique sa souveraineté sur un territoire contesté", répond ce spécialiste. Le Sahara mis à part, les chorfa ont aujourdhui perdu leur capacité de nuisance. Que sest-il passé, entre temps ?
Une force domestiquée
Pour mieux comprendre, repassons en revue la politique chérifienne durant les années Hassan II. Au début, les rabitat de chorfa fonctionnent encore comme des groupes de pression. Ils ont commencé par faire de la résistance à une campagne de promotion nationale à laquelle ils ont refusé de participer parce quils se sentaient au dessus du lot. Petit à petit, le discours nationaliste prend le dessus sur la notabilité religieuse. Allal El Fassi, issu dune famille "anodine", se dit "chérif de cur" par opposition à son rival, chérif de descendance, Thami El Ouazzani. Plusieurs chorfa du parti Choura passent à la trappe dans cette période trouble. Lacte traître du duo Kettani-Glaoui étant encore vivace dans les mémoires, on assimile trop facilement "chérif" à "collabo". LÉtat est circonspect. Le contrôle des mausolées cruciaux (Moulay Abdeslam, Moulay Idriss
) est dorénavant centralisé. En 1984, le Makhzen ressuscite linstitution de niqabat et la met sous la coupe du ministère de lIntérieur. La rabita des Alaouites est dissoute. Quant à celle des idrissides, elle continue mais son secrétaire général est au service de Driss Basri. A lépoque, Moulay Ahmed Alaoui, conseiller officieux du roi, joue le rôle de Monsieur chérifisme. Il relance les moussems, ne rate jamais celui de Moulay Abdeslam et utilise Le Matin du Sahara pour effectuer un révisionnisme culturel dévastateur. La frontière entre vrais et faux chorfa est plus que jamais brouillée.
Dans les coulisses, laffiliation chérifienne donne accès à des privilèges. Exemples, parmi tant dautres, Moulay Ismaîl Alaoui (SG du PPS), dont le père est enterré au mausolée Moulay Hassan, na droit, à son retour dun congrès des partis communistes, à Moscou, quà 15 jours de prison. Il nest pas traité sur le mêmepied dégalité que son camarade, Ali Yata, qui en a eu pour 10 mois. On est alors autorisé à croire que le rang social a plus joué que le rang partisan. Autre exemple, plus absurde, Mahmoud Archane a reçu, à la veille des élections législatives en 1997, un arbre généalogique lélevant brusquement au rang de chérif idrissi. Dans sa petite bourgade berbère de Tiflet, largument a dû lui valoir quelques voix en plus. Dernier exemple, les frères Mansouri (Ben Ali, lex-ministre, et Moumen, le chef de la garde royale) reçoivent du roi en 1993 un dahir de taqdir wa ihtiram (estime et respect). Cette relique, que lon croyait enterrée avec le protectorat, intime lordre aux autorités locales de Nador, de traiter les titulaires du dahir avec plus dégard que le commun des mortels. Or, le féodalisme nest rien moins que cela.
Il est vrai quavec la paupérisation de la population, les chorfa ne sont pas épargnés actuellement. Mais ne loublions pas, même dans le traitement des plus démunis, les chorfa reçoivent une once de privilèges. La preuve, ces maisons de chrifat, à Marrakech et à Fès. Vous y trouvez des femmes, ayant tout juste lhonneur et la baraka pour capital, prises en charge (modiquement certes) par le Palais. Tant mieux pour elles, mais on est encore loin de léquité. |
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Dynasties. En quête de chérifisme
Nos sultans, à lextrême occident de lislam, ont toujours eu une obsession : être des califes à la place du calife (de Bagdad). Chaque dynastie a cherché à prouver quelle méritait, par filiation, le titre de Amir Al Mouminine, renforçant au passage la religiosité béate des Marocains. Quand certaines ont su démontrer que le prophète était leur ancêtre direct, cétait du pain bénit.
Idrissides. Lorsque Idriss Ier arrive au milieu du 8ème siècle, fuyant les Abbassides, il se réfugie chez les Aoureba et y est proclamé imam. Personne ne conteste aux idrissides leur descendance de Ahl Bayt, sauf les andalous qui les traitaient de "berbères". La preuve tangible du chérifisme des idrissides ? Un testament de successeurs aux omeyyades attestant quIdris Ier était dorigine qoraïchite (tribu du prophète).
Almoravides. Ayant plus une origine tribale (Lemtouna, Senhaja
), cette dynastie a surtout joué la carte du sunnisme orthodoxe contre ce quelle considérait comme des hérésies (lislam berbère des Berghouata en tête). Ne cherchant pas spécialement à concurrencer Amir Al Mouminin de Bagdad, ses sultans sen distinguent par le titre de "Amir Al Mouslimin". La preuve, la monnaie almoravide met en effigie, le calife de Bagdad sur une face et celui de Marrakech sur lautre.
Almohades. Encore plus rigoriste que ses prédécesseurs, la dynastie baptisée par Ibn Toumert (un Amghar, dorigine berbère ?) met en avant le mahdisme (avènement du rophète pressenti) et prône lunification du pays au nom dun islam des origines. Spécialement expansionnistes, les sultans almohades sont les premiers Oumaraâ Al Mouminine au Maroc.
Mérinides. Àleur avènement, les Mérinides (dorigine Zénatie) ont deux obsessions : Se démarquer du Mahdisme de leurs prédécesseurs et tenir tête à la dynastie chérifienne de Bani Abdelouahed, qui régnait en Algérie. Le sultan mérinide Abou Ayoub est tellement obsédé par la légitimité califale quil conquiert Tlemçen et reçoit enfin la beya du Hijaz. Quant à ses successeurs, ils sattelleront à réhabiliter les chorfa idrissides, longtemps pourchassés. Mieux, ils feront de la dynastie idrisside, chiite à lorigine, la base du "chérifisme sunnite marocain". Depuis, ce gros mensonge historique a eu la peau dure.
Saadiens. Installés dans la vallée du Draa depuis le 12ème siècle, les Saâdiens revendiquent un statut de chorfas. Les historiens de la cour, à lépoque, prouvent que leur aïeul avéré est un certain Al Qasim, arrière petit fils de Hassan (Ibn Ali). Dautres les présentent comme des idrissides, réfugiés au Sud. Dautres encore, sceptiques, pensent quils ont fabriqué leur chérifisme pour détenir une légitimité face aux ottomans.
Alaouites. Réputés être des chorfas descendants de Ali, les Alaouites se sont installés dans le Tafilalet depuis le 14° siècle. Le fondateur de la dynastie, Moulay Ali, a gagné ses galons de chérif, en effectuant un pèlerinage et en allant au jihad en Andalousie. Les sultans les plus puissants de la dynastie : Moulay Ismaïl et Mohamed Ibn Abdellah ont effectué un recensement des chorfas pour identifier leurs vrais relais dans la société et leur offrir des privilèges. |
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Administration. Comment on devient cherif
L'identification des chorfa est, au plus haut de la pyramide, une affaire du Palais. Veillant au grain, lhistoriographe officiel, Abdelouaheb Belmansour, tient les archives des familles authentifiées ou faites chorfa. Cest également lui qui prépare, pour approbation royale, les dahirs dits de "Tawqir Wa Ihtiram" (vénération et respect) remis à des personnalités dites chorfas pour quelles puissent bénéficier dun traitement exceptionnel de la part des autorités locales (lire ci-contre). Le Palais a longtemps fait croire que cette pratique, faisant de certains Marocains des super-citoyens, est devenue obsolète. Vérification faite, Hassan II en a usé jusquaux dernières années de sa vie. Venons en maintenant aux chorfas de rang moindre. Quiconque désire attester quil est réellement charif (ou désire le devenir par un quelconque subterfuge) est en contact avec le naqib de sa branche, appelé également mezouar. Ce syndic, chargé de veiller sur la pureté du nasab (appréciez le racisme) auquel il appartient, est censé attester de la généalogie du demandeur. Moyennant quoi ? "Tout dépend de la vertu du naqib", nous répond ce fin connaisseur. "Il nous arrive parfois de le faire sans trop insister sur les détails, quand un haut responsable nous lordonne", reconnaît cet ancien naqib. Sil sagit de produire un arbre généalogique (eh oui, il y en a encore qui y tiennent), il le fait faire par deux adouls. Comme il peut recourir au service royal, lorsque la personne exige le sceau chérifien sur son document. "Il y en a même qui font la fête une fois le papier reçu", raconte un des leurs. Le naqib est par ailleurs soumis à la tutelle du ministère de lIntérieur. A chaque fois quune personne (voulant attester son affiliation charif) sollicite létat civil, le naqib tient lieu de moqaddem (non pas du quartier mais de lappartenance familiale). En plus de larbre généalogique, dûment signé, le charif a droit à une carte "blanche". Longtemps utilisée comme un passe-droit, cette dernière porte, tout de même, une mention qui restreint les abus : "cette carte est délivrée pour fixer le nasab. Son titulaire est tenu de respecter les lois en vigueur", lit-on au verso du document. Certes, les attributs de Sidi, Moulay et Lalla ne sont plus dusage dans les documents didentité officiels. Mais le passage par le naqib est obligatoire pour permettre à des personnes, souvent nécessiteuses, de percevoir des revenus, à titre de chorfa. Il sagit de la rbia (caisse partagée entre familles chorfa). En cas de litige entre bénéficiaires, le naqib a des comptes à rendre à la nidarat du ministère des Habous. Mais le contrôle se fait-il réellement ? Cela commence à peine. Et quand les naqibs disparaissent ? Il faut attendre que la famille désigne un remplaçant, que la nidarat en valide le choix et que le ministère de lIntérieur ladoube ou au moins lapprécie. Bref, ce nest pas le chemin de croix, mais une pratique tortueuse qui se perpétue depuis le Moyen âge. |
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Origines. Qui est qui ?
Difficile dêtre exhaustif sur les familles chorfas, dautant que lauthenticité du titre est parfois incertaine. Mais quelques définitions permettraient de clarifier cet embrouillaminigénéalogique.
Ahl Al bayt. Avant les omeyyades, on appelait "Ahl Al Bayt" tout descendant de la grande famille du prophète, dont son oncle Abbas ou encore la fille dAli, Zaynab (sur de Hassan et Housseïn). La version des chiites, dits zaïdites, ayant prévalu, seuls les descendants des jumeaux mâles, Hassan et Housseïn, ont eu droit de cité. Idris Ier était justement un zaïdite. Résultat, son interprétation restrictive la remporté au Maroc.
Housseïnides. Les descendants de Housseïn, le martyr de Karbala, sont plutôt rares au Maroc. Il sagit à la base des Sqalli (venus de Sicile), Tahiri et Mseffer, initialement installés à Sebta puis à Fès mais aussi à Tadla.
Hassanides. Les descendants de Hassan, le fils conciliant qui avait abandonné le pouvoir aux Omeyyades, moyennant une pension confortable, sont les plus nombreux. Il sagit de trois sous branches (Qadiri, Idrissi et Alaoui) qui ont donné lieu plus tard à plusieurs familles, identifiées soit par des noms à part, des noms doubles ou des patronymes.
Qadiriyyin. Venus de Bagdad, les descendants de Moulay Abdelkader Jilani se sont installés initialement à Oujda. LÉmir algérien Abdelkader en fait partie. Aujourdhui, la tariqa Boutchichiyya leur donne une aura surdimensionnée.
Idrissiyyin. Ils ont essaimé, depuis leur capitale (Fès), dans tout le territoire. À la base de cette diaspora interne, les fils de Idriss II qui ont partagé le territoire entre eux : El Kacem (Tanger, Sebta), Omar (Le Rif ou pays des ghomara), Daoud (Taza, Miknassa, Basse Moulouya et Est du Royaume), Abdallah (le Souss, Aghmat, Nfis), Yahia (Asilah et Larache), Aissa (Salé, Azemmour, Tamesna), Hamza (Oualili et région). Les familles chorfa les plus réputées descendants de la première dynastie, sont les Jouti, Amrani, Alami, Ouazzani, Kettani, Debagh etc. Pourchassés depuis le 11ème siècle par Moussa Bnou Abi Al Afia, les Idrissides ont longtemps caché leur identité, ce qui créera plus tard beaucoup de confusion entre vrais et faux idrissides.
Alaouiyyin. Basés à lorigine à Sijelmassa, on en compterait actuellement, dynastie régnante oblige, quelque 1.500.000. Mis à part les chorfa du sérail, il est difficile de les identifier par leur lieu dorigine (Tafilalet) ni de les reconnaître par leur nom. Dailleurs les Filala en sont une branche distincte. Plusieurs portent, en guise didentité, un patronyme (Mohammedi, Belghiti, Ismaïli, Abdellaoui, Soulaïmani, etc). Qui est charif et qui ne lest pas ? Difficile à savoir. Les Alaouites sont juge et partie, dans lhistoire. |
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Confusion. Quel lien avec les zaouiyas ?
Le regain dintérêt pour les zaouiyas et le mysticisme profite-t-il aux chorfa ? Il ny a pas de raison. Pourtant, la confusion est toujours cultivée au Maroc. La population (pas uniquement la masse illettrée) ne fait pas le distinguo entre vertu individuelle et lignage "sacré". À travers les mythes perpétués par les zaouiyas, le Marocain croit le chérif doté de capacités surnaturelles, de baraka et de vision (ruya). Mais tout saint nest pas chérif et vice versa. Démêlons lécheveau. Il y a dabord les cas irréfutables : les mausolées des deux Moulay Idriss (à Fès et Zerhoun) et celui de Moulay Ali Chérif (à Sijelmassa). Légitimés par le règne, ces zaouiyas servent aujourdhui à entretenir une population indigente qui saccroche au chérifisme pour survivre. Il y a ensuite, les cas historiquement vérifiés de leaders soufis, qui avaient en même temps une descendance chérifienne. Citons-en trois. Moulay Abdeslam Ibn Machich, dont le sanctuaire se trouve à Jbel Laâlam, Moulay Abdellah Chérif à Ouezzane, tous deux indiscutablement idrissides, ainsi que Moulay Abdelkader Jilani, un Qadiri, représenté aujourdhui par plus de vingt zaouiyas. Viennent ensuite de grandes zaouiyas berbères comme Ahensal et Tamesloht, qui se sont dotés dune généalogie idrisside, encore controversée. Ils nont pas perdu de leur aura pour autant, puisque le mythe du prétendu chérif est vivace. Suivent, enfin, des zaouiyas, à mi-chemin, dont les fondateurs se revendiquent dune descendance qoraïchite, considérée vaguement chérifienne. Il en est ainsi de Sidi Mohamed Ben Naceur, ancêtre des Nassiryin, dont le sanctuaire principal se trouve à Tamegrout, et qui serait un descendant de Zaynab, la petite fille du prophète. Quant à Bouabid Cherqi, aïeul des Cherqaoua, enterré à Bejaad, il serait tout juste un descendant du compagnon Omar Ibn Khattab. Les exemples prouvant le flou artistique entre sainteté et chérifisme abondent. Et le Palais maintient la confusion des genres. Ainsi, un don royal annuel de quelques 40.000 DH est-il versé, indistinctement, aux uns et aux autres, pas à tous et pas forcément à ceux dont la lignée est la plus sûre. Bref, le Makhzen a ses raisons. |
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Nos sources
Marthe et Edmond Gouvion, Aâyane Al Maghrib Al Aqsa ; Ed. Frontispice (Casablanca) & Geuthner (Paris)
Abdelahad Sebti, Villes et figures du charisme ; Ed. Toubkal
Abdellatif Agnouche, Les chorfa face à lEtat de droit dans le Maroc contemporain ; CNRS
Mohamed Kably, Contribution à lhistoire de la genèse des saâdiens ; in Revue la facuté des lettres et des sciences huaines, Rabat (n° 3 et 4, 1978)
Fatima Harrak, Sharifism and the sharifs in the reign of Muhammad Ibn Abdallah ; in Hespéris Tamuda (Vol.XXX Fascicule 2 1992)
Halima Ferhat, Chérifisme et enjeux du pouvoir au Maroc ; in Oriento Moderno (n°2- 1999) |
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