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N° 165
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Finance. Moulay Hafid Elalamy, portrait d’un raider

Moulay Hafid Elalamy (E&E)
L’achat de la CNIA par le groupe Saham a braqué les projecteurs sur Moulay Hafid Elalamy. Mais surprise, le microcosme de la finance de Casablanca se remémore la période trouble de l'affaire Agma.


Désarçonnant, déroutant, insaisissable, brillant, simple, les adjectifs ne manquent pas quand les gens parlent de Moulay Hafid Elalamy. L’homme a pris de court le microcosme casablancais par son option d’achat sur la compagnie d’assurance CNIA. Du coup, les langues se sont déliées. Pour
les uns, c’est une opération d’apparence anodine, mais qui cache un montage machiavélique. Pour les autres, ce sont des retrouvailles avec un amour d’adolescence. Entre l’une et l’autre version se dessine le parcours d’un homme qui a rapidement intégré le club fermé des très grandes fortunes marocaines. Le parcours du nouvel actionnaire de la CNIA a été façonné par son astrologie. Né sous une bonne étoile, la vie lui a offert des opportunités rares qu'il a su exploiter ; elle est constituée d'étapes diverses ponctuées de mariages et divorces dans des milieux influents.

De l’informatique aux finances
Moulay Hafid Elalamy a grandi à Marrakech dans le quartier Dar El Baroud. Ceux qui l’ont côtoyé depuis sa tendre enfance, lui attribuent des penchants pour la banque. Il voulait être banquier comme son père. À l’époque, il se cherchait à peine, son objectif majeur étant de trouver le moyen de se payer des études à l’étranger. Après un baccalauréat à la mission française, il plie bagage pour l’université de Sherbrooke au Canada d’où il sort avec un diplôme d’ingénieur en système d’information. Cette parenthèse l’a rapproché des futurs capitalistes du pays (style Akhennouch le patron du groupe Akwa), mais aussi l’a initié aux affaires. Il était là pour étudier et pour gagner de l’argent. Le système de formation alternée le permet. Après des mois d’études, Elalamy décroche le poste de conseiller du ministre des Finances du Québec. Ses études terminées, le jeune Marocain met le pied dans sa première compagnie d’assurance, la Saint-Maurice. En trois ans, il est propulsé directeur des systèmes d’information de la compagnie. Et peu de temps après, le groupe d'assurances "Solidarité unique" le débauche pour occuper le poste de vice-président. Entre temps, le jeune homme, gonflé à bloc par ce parcours, tente sa chance dans l’entreprenariat. Avec une bande de copains, il lance un site Web qui connaît un développement rapide. À partir de cette époque, son nom commence à attirer l'attention de gros bonnets du Maroc. L’un d’entre eux l’approche alors qu’il était en vacances, en 1988. Une première proposition prenait forme ; elle émanait du groupe ONA. Fouad Filali séduit Moulay Hafid en lui offrant le poste de directeur général de la Compagnie Africaine d’Assurance.
Agma, un fait d’arme très contesté
"C’est surtout sa compétence et sa vivacité qui lui ont valu ce poste. Il était déjà en prospect pour revenir au Maroc, l’ONA lui ouvre ses portes ; il ne pouvait pas rêver mieux pour faire carrière au pays", témoigne un publicitaire qui l’a longuement côtoyé. Cette précision est importante car, jusqu’à présent des rumeurs émanant de salons casablancais, attribuent son recrutement par l’ONA à l’amitié qui le liait à Fouad Filali, et par ricochet, au Palais. Surtout qu’au bout de quatre ans, My Hafid Elalamy commence à prendre du galon au sein de l’ONA. A partir de 1994 et jusqu’en 1996, il cumule et la direction de la Compagnie Africaine et le secrétariat général du groupe. La confiance de Fouad filali va loin. Lorsque l’armée veut souscrire un contrat pour toutes ses polices d'assurances, c’est Moulay Hafid Elalamy qui le négocie directement avec les généraux et obtient le contrat. Mais l’embellie a des limites. Le président de l’ONA décide de nommer un directeur général français pour piloter le groupe. My Hafid Elalamy n’apprécie pas cette nomination et claque la porte. Selon les témoins de l’époque, à sa sortie de l’ONA, il avait en poche 700.000 dirhams en stock options (des actions ONA). La somme est assez ronde mais pas assez grosse pour un nouveau départ. Il y ajoute tout de même ses dernières économies et met le cap sur Agma, une société de courtage en assurance (conseil, assistance…). Elalamy met toute son énergie dans cette affaire. Les négociations avec l’ONA qui en était l’actionnaire à 100% tournent au vinaigre. Filali demande 21 millions de dirhams à son ancien collaborateur contre 35% du capital. Le prix est jugé excessif, mais ne dissuade pas le prétendant. Abdelhak Bennani, ex-PDG de l’ex-Wafabank lui ouvre une ligne de crédit pour l’acquisition d' Agma. Mais ce n’était pas suffisant. Lorsqu’on a un peu d’intelligence, il faut éviter de montrer ses maigres biceps à un colosse. Moulay Hafid Elalamy l’a compris. Il attire Othmane Benjelloun, président de l’ex groupe BMCE-Bank au tour de table d'Agma. ça fonctionne. Benjelloun était de taille à freiner les élans de l’ONA et Moulay Hafid Elalamy avait les mains libres dans l’affaire. La roue tourne bien et les dividendes tombent chaque fin d’année. Mais, l’affaire Axa fait capoter cette entente. Le groupe ONA se heurte à Benjelloun pour l’achat de la compagnie Axa. Bien que cette opération soit étrangère à Agma, ces séquelles sont présentes lors des conseils d’administration de la société de courtage. Hafid Elalamy se trouve pris dans son propre piège et n’a qu’une seul sortie : vendre ses parts. Il prépare soigneusement son coup. En l’espace de six mois, Agma prend de l’allure, elle absorbe le cabinet SIA (Service International d’Assurance) et s’ouvre à l’international en attirant Marsh, le leader mondial du courtage en assurance et en réassurance. Deux opérations qui se concrétisent en un seul mois (juillet 1998). Trois mois après, Agma est introduite en bourse à 425 dirhams l’action. Moulay Hafid se retire du capital en empochant 125 millions de dirhams de plus-value. Le marché crie au scandale. La cagnotte est tellement inattendue que des observateurs parlent de manipulation de cours et de complicité entre Fouad Filali et Moulay Hafid Elalamy. Selon cette thèse, la CFG aurait été sous pression, le poussant à manipuler le cours, aurait gonflé la cagnotte sous le regard complaisant du gendarme du marché (CDVM). La plus-value dégagée de cette opération aurait, selon les mêmes analystes, été partagée entre Filali et Elalamy, les maître concepteurs de cette transaction historique. Ce qui est sûr, c’est que le palais n’a pas apprécié que l’ONA décaisse autant d’argent pour racheter des parts qu’elle a elle-même vendu à Elalamy. Une enquête a été lancée, mais ses conclusions n’ont abouti à rien. Les proches d’Elalamy, jurent sur l’honneur que l’opération a été menée dans les règles de l’art. Et avancent que Moulay Hafid a su prendre sa revanche sur Filali en le mettant devant le fait accompli. Il est parti le voir en ayant l’offre de Marsh en poche. L’ONA ne pouvait que s’aligner sur l’offre du courtier international pour se renforcer dans une affaire juteuse.

La CNIA : Le coup de maître
La page est tournée. Elalamy a fait peau neuve. Il ouvre le bal des centres d’appels en off shore. Phone assistance voit le jour. En l’espace de cinq ans, l’affaire fleurit. Elle compte actuellement 1200 emplois et partenaire au capital d’un géant allemand. Puis vient le tour de la distribution. Le prêt-à-porter, les gadgets, rien n’échappe au bonhomme. Pendant l’euphorie de la bulle Internet, il intègre le capital de Cap Info, une société spécialisée dans l’intégration des systèmes d’information. Mais là, il connaît son premier revers. Son intention du départ est d’attirer des partenaires financiers et technologiques pour un développement régional. Mais l’éclatement de la bulle Internet freine son élan. Des partenaires du Golfe qui devaient intégrer le capital font marche arrière (des sources affirment qu’il a été trop gourmand). L’opération est actuellement en stand-by. Puis survint l'affaire de la CNIA.
Au milieu de février 2005, un communiqué officiel annonce le rachat par le groupe Saham de 67% de la compagnie d’assurance. Ce fut une grande surprise. Tout le monde s’attendait à un rapprochement entre la Banque Centrale Populaire et la compagnie. Elalamy surgit de nulle part et kidnappe la mariée, laissant Noureddine El Omary, patron de la BCP, dans l’expectative. C’est la version apparente et qui a été renforcée par la réaction de la BCP : la banque a décidé de retirer son portefeuille à la compagnie. Cela représente une perte de chiffre d’affaires de 200 millions de dirhams selon les estimations du marché. Mieux encore, d'aucuns attribuent à Elalamy un rôle machiavélique. Selon une thèse très en vogue sur le marché, Moulay Hafid ne serait qu’un prête-nom. Il a réalisé cette opération pour bloquer la BCP. L’objectif est double. D’abord tirer le tapis de sous les pieds de la banque pour préparer le terrain à Attijariwafa bank. Cette dernière serait, selon la même thèse, intéressée par la CNIA pour consolider sa croissance dans le pôle assurance. Et ensuite, pousser la BCP à négocier le rachat d’Axa, considérée comme une épine dans le pied de l’ONA. Trop fort comme spéculation ! Les proches d’Elalamy en rient. Selon eux, le rapprochement entre Arig, l’actionnaire bahreïni désirant céder ses parts dans la CNIA, date de trois ans. Et pour faire les choses dans les règles, des contacts ont été établis entre le groupe Saham et la BCP pour sonder les intentions de la banque. Selon des sources proche du dossier, El Omary a été clair à l’époque, il ne voulait pas de la CNIA. Mais d’autres étaient dans la course. Et pas des moindres. La CDG en faisait partie. Entre temps, le groupe Saham approche d’autres compagnies, surtout la Zurich. Même Axa n’a pas été épargnée. "Cela prouve au moins que le groupe cherche à se positionner sur l’assurance depuis trois ans et que la CNIA n’était pas la seule opportunité potentielle", explique un financier de la place. L’automne 2004, les choses devenaient de plus en plus claires, les hésitations de Arig se sont dissipées et Elalamy se trouvait là au bon moment. Le marché parle de 500 millions de dirhams, dont 50% en endettement, pour le rachat de l’assureur. Les proches du groupe Saham n’en révèlent rien. La valorisation est toujours en cours. Et preuve d’anticipation, la valorisation prendra en compte la perte d’un ou de deux gros clients. La fuite en avant de la BCP ne servira que les intérêts d’Elalamy. Et là, il n’y a pas de connivence possible…



Stratégie. Gagner de l’argent

Le groupe Saham a nourri sa réputation d’opportuniste. Son patron aime acheter, restructurer, développer et vendre. Peu importe le secteur et la synergie entre les pôles. Les analystes trouvent du génie dans cette approche. Selon eux, la particularité du groupe est qu’il fonce vers les créneaux nouveaux, là où on peut gagner rapidement de l’argent. Peu importe la synergie, il faut juste maintenir un dosage équilibré entre les pôles. Ce qui explique l’option de la distribution et surtout des centres d’appels. Alors que le marché parle des difficultés du groupe dans ce pôle, des proches d’Elalamy annoncent le doublement du chiffre d’affaires et des effectifs en 2006 et promettent pour la CNIA, un développement exemplaire dans le cadre d’une stratégie à moyen et long terme. Attendons pour voir.

 
 
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