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N° 165
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

L’équilibre du mépris
(L’ardeur avec laquelle on embrasse la main du "supérieur"
est toujours proportionnelle à celle avec laquelle on gifle "l’inférieur".)

La dialectique dominant/dominé (ou haggar/mahgour) est un vieux classique, en matière de sciences sociales appliquées au Maroc. Mais il est parfois bon de revisiter les classiques. Cela nous aide à mieux comprendre des choses que nous voyons tous les jours.
Prenons deux Marocains qui se rencontrent pour la première fois. Quoi qu’ils se disent, quelle que soit l’attitude de l’un envers l’autre, ce qu’ils font, au fond, c’est se jauger. Lequel est le "supérieur" ? Celui qui cumule le plus de signes apparents de richesse, celui dont le patronyme a une "meilleure" consonance que l’autre, celui qui, d’une manière ou d’une autre, est plus proche d’une source d’autorité, etc.
Rien de nouveau à tout cela, certes. Mais on limite trop souvent l’analyse à la propension à mépriser, plutôt qu’à la disposition à se laisser mépriser. Elles sont pourtant le miroir inversé l’une de l’autre, et toutes deux sont profondément ancrées dans notre inconscient collectif. Pourquoi ? Le Marocain aurait-il un gène qui le prédispose à la servitude ou au mépris ? Évidemment non. L’anthropologue Abdellah Hammoudi donne une explication particulièrement brillante : il s’agit d’un phénomène de compensation. L’ardeur avec laquelle on embrasse la main du "supérieur" est toujours proportionnelle à celle avec laquelle on gifle "l’inférieur". C’est quasiment de l’arithmétique. Les deux finissent par s’annuler, et c’est dans cette drôle d’équation que nous finissons par trouver notre équilibre. Comme dans un bilan comptable, où l’actif doit forcément s’équilibrer avec le passif, le positif avec le négatif.
D’autres sociétés ont trouvé une technique plus simple, plus apaisée, pour satisfaire ce besoin – bien humain – d’équilibre : les gens se sentent égaux à la base. Ils n’ont pas besoin de compenser la servilité par l’arrogance, et s’ils adoptent une des deux attitudes, la société (ne parlons même pas de la loi) les force à faire marche arrière. Mais un tel système ne peut souffrir d’exception. Qu’une seule soit admise, et c’est tout l’édifice qui s’écroule.
Chez nous, c’est exactement l’inverse : l’exception est… à la tête du système. Vous me voyiez venir, n’est-ce pas ? Mais comment y échapper ? Notre roi est sacré. Par essence, il ne peut pas être l’égal d’un autre Marocain. Du coup, ça irradie, de haut en bas, et l’exception devient la règle. Voilà pourquoi le rejet de la sacralité est bien plus qu’une option politique. Tout à fait sereinement et sans viser Mohammed VI en particulier (ce n’est pas lui, de toutes façons, qui a inventé le système),
abolir le principe de sacralité est un pré-requis indispensable à la citoyenneté. Qu’on abandonne donc cette idée surannée de la supériorité d’un seul… et tous les Marocains, bientôt, cesseront de se jauger, et commenceront à se respecter.

 
 
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