Léquilibre du mépris
(Lardeur avec laquelle on embrasse la main du "supérieur"
est toujours proportionnelle à celle avec laquelle on gifle "linférieur".)
La dialectique dominant/dominé (ou haggar/mahgour) est un vieux classique, en matière de sciences sociales appliquées au Maroc. Mais il est parfois bon de revisiter les classiques. Cela nous aide à mieux comprendre des choses que nous voyons tous les jours.
Prenons deux Marocains qui se rencontrent pour la première fois. Quoi quils se disent, quelle que soit lattitude de lun envers lautre, ce quils font, au fond, cest se jauger. Lequel est le "supérieur" ? Celui qui cumule le plus de signes apparents de richesse, celui dont le patronyme a une "meilleure" consonance que lautre, celui qui, dune manière ou dune autre, est plus proche dune source dautorité, etc.
Rien de nouveau à tout cela, certes. Mais on limite trop souvent lanalyse à la propension à mépriser, plutôt quà la disposition à se laisser mépriser. Elles sont pourtant le miroir inversé lune de lautre, et toutes deux sont profondément ancrées dans notre inconscient collectif. Pourquoi ? Le Marocain aurait-il un gène qui le prédispose à la servitude ou au mépris ? Évidemment non. Lanthropologue Abdellah Hammoudi donne une explication particulièrement brillante : il sagit dun phénomène de compensation. Lardeur avec laquelle on embrasse la main du "supérieur" est toujours proportionnelle à celle avec laquelle on gifle "linférieur". Cest quasiment de larithmétique. Les deux finissent par sannuler, et cest dans cette drôle déquation que nous finissons par trouver notre équilibre. Comme dans un bilan comptable, où lactif doit forcément séquilibrer avec le passif, le positif avec le négatif.
Dautres sociétés ont trouvé une technique plus simple, plus apaisée, pour satisfaire ce besoin bien humain déquilibre : les gens se sentent égaux à la base. Ils nont pas besoin de compenser la servilité par larrogance, et sils adoptent une des deux attitudes, la société (ne parlons même pas de la loi) les force à faire marche arrière. Mais un tel système ne peut souffrir dexception. Quune seule soit admise, et cest tout lédifice qui sécroule.
Chez nous, cest exactement linverse : lexception est
à la tête du système. Vous me voyiez venir, nest-ce pas ? Mais comment y échapper ? Notre roi est sacré. Par essence, il ne peut pas être légal dun autre Marocain. Du coup, ça irradie, de haut en bas, et lexception devient la règle. Voilà pourquoi le rejet de la sacralité est bien plus quune option politique. Tout à fait sereinement et sans viser Mohammed VI en particulier (ce nest pas lui, de toutes façons, qui a inventé le système),
abolir le principe de sacralité est un pré-requis indispensable à la citoyenneté. Quon abandonne donc cette idée surannée de la supériorité dun seul
et tous les Marocains, bientôt, cesseront de se jauger, et commenceront à se respecter. |