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Par Karim Boukhari
Témoignage. Le roi et l'intellectuel
Abdellah Laroui, un des plus grands penseurs marocains et arabes, revient, enfin, sur un sujet qui la toujours hanté et sur lequel il sétait longtemps tu : Hassan II.
C'est en 2002, au lendemain des premières élections sous Mohammed VI, que lon entendit parler "dun livre critique de Abdellah Laroui sur les années Hassan II". Ceux qui connaissent bien lintellectuel le disent "déçu, quelque peu aigri" par la nomination surprise, en dehors de la logique démocratique, de Driss Jettou à la Primature. Laroui prend |
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même la parole, lors dun débat public organisé par Alternatives, pour exprimer son dépit. Un "tout ça pour ça" distillé tranquillement, diplomatiquement, mais qui na pas échappé à lil des observateurs. Comme dautres défenseurs de lalternance décidée par Hassan II en 1998, Laroui craint de voir dilapider les acquis dun pacte signé au forceps, au bout dune attente qui a duré près de quatre décennies. Et il se met plus que jamais à lécriture. Ce quon appelle la transition démocratique nourrit les écrits autobiographiques du penseur et philosophe. Cela tourne à lobsession. Laroui expédie des chroniques rassemblées en trois livres (les "Khawatir assabah", dont le troisième volet est paru en janvier 2005) et peaufine le livre que tout le monde attend de lui. Raconter Hassan II. Ce nest quen 2003 que le résultat commence à circuler dans un cercle damis triés sur le volet. Le manuscrit sappelle alors "Le Maroc de Hassan II". Laroui sonde ses proches et approche des éditeurs, au Maroc comme en Europe. Les mois défilent et le suspense se prolonge. Personne ne sait si, enfin, Laroui se décidera à éditer son livre. Lécrivain entretient le doute sur ses intentions réelles et retouche, entre-temps, le texte. Les changements apportés, bien que techniquement anecdotiques, modifient le concept du tout au tout. Le Maroc de Hassan II devient en définitive "le Maroc et Hassan II", comme si Laroui voulait adoucir ce qui pouvait ressembler à tort à une charge contre lancien monarque. Le livre, sorti il y a deux semaines, na rien dun réquisitoire, bien au contraire. Difficile de vérifier les raisons de cette longue hésitation, de ces changements de dernière minute, tant lintéressé se fait méfiant et discret. Même son passage, dans le dernier salon du livre à Casablanca, ny a rien changé. Laroui, à loccasion, sest fait attaquer par un autre écrivain, Sami El Jaï : "Pourquoi ce livre aujourdhui, alors quon lattendait, quon lespérait, du vivant de Hassan II ?". La réponse, la seule, existe peut-être dans le livre lui-même : elle apportera de l'eau au moulin aux adeptes de Laroui et aux détracteurs. Mais qui a au moins le mérite dexister. Et de rester, de bout en bout, instructif tant sur Hassan II, le Maroc que sur Laroui lui-même.
Cest donc à un voyage dans lhistoire tumultueuse du Maroc indépendant que Laroui nous convie. Pas de révélations inédites. Lauteur de "Lhistoire du Maghreb" ou "Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain" retrace la longue histoire à la lumière de réflexions tirées danecdotes ou danalyses, scrupuleusement choisies. Hassan II est au cur de tout. Le roi défunt est présenté distinctement, selon plusieurs étapes chronologiques : le prince ambitieux des années 50, qui tirait les ficelles derrière son père, le roi et zaïm entre 1961 et 1965 qui a assumé toutes les fonctions à la fois, le "zaïm dabord" jusquen 1974 et le "roi dabord" depuis lunion nationale consécutive à laffaire du Sahara, jusquà nos jours. Autant Laroui semble lucide, et critique, envers le Hassan II des débuts, autant il semble, sur la fin, lui accorder beaucoup de circonstances atténuantes. Le philosophe, de toute évidence, a toujours été fasciné par ce roi qui la, comme il lécrit, "reconnu", mais ne la jamais admis parmi ses courtisans. Sans aller jusquà réhabiliter le défunt roi, Laroui livre une analyse qui heurtera sans doute ses adversaires dhier : ceux qui ont toujours considéré Laroui comme le penseur des élites, voire de Sa Majesté. En plus de ceux qui considèrent son travail comme le filet de sécurité de la pensée (et de la politique) libérale au royaume. Laroui na pas que des amis, tant sen faut. Hier, ses adversaires se recrutaient dabord dans les partis où il a grandi : lIstiqlal, et lUNFP. La gauche radicale fustigeait Laroui, accusé davoir "tué Marx". Les panarabistes lui reprochaient sa vision peu avantageuse de la pensée arabe contemporaine. Les islamistes, pour finir, voyaient en lui cet "intellectuel qui nous éloigne encore plus de Dieu".
Ce qui est sûr, cest que, avec "Le Maroc et Hassan II", lécrivain va plus loin et assume mieux que jamais. Les clés quil livre, au fil des chapitres, permettent une relecture intéressante du parcours et de la personnalité de Hassan II, bien sûr, mais aussi dun certain nombre de personnalités, dont un Ben Barka, un Allal El Fassi ou un Moulay Ahmed Alaoui. Laroui atténue considérablement limage du "roi geôlier" qui a longtemps collé à lancien monarque. Il lenrichit en expliquant comment Hassan II inventait des concepts bien à lui : exemples du partage qui devient "faire appel aux compétences du mouvement national tout en combattant son idéologie", la cooptation érigée en mode gouvernance ou de lalternance réduite à "lélargissement du cercle des collaborateurs". Le penseur sexplique sur lescirconstances qui lont conduit à occuper des fonctions honoraires auprès de Hassan II (conseiller pour le Sahara), la façon dont il a été reçu à lacadémie du royaume ou encore ses différents rapports avec les Basri, Osman, Bouabid et les autres. Concernant Hassan II, la surprise, au final, vient du ton et des termes choisis par lécrivain pour décrire certains épisodes de la récente histoire marocaine : le livre de Gilles Perrault ("Notre ami le roi", 1990) présenté comme une simple conséquence de laccrochage entre Hassan II et Mitterrand deux années auparavant, les critiques émises sur la personne du roi et sa gestion du pays qualifiées de "campagnes de dénigrement". Une terminologie parfois surprenante, qui contraste, dans tous les cas, avec la peinture extra-lucide dun Mehdi Ben Barka, finalement présenté comme un rêveur qui a sous-estimé les capacités de son adversaire, qui est resté aveugle devant les manipulations dont il pouvait faire lobjet et qui avançait avec beaucoup didées générales. Un traitement qui ravivera la polémique qui a toujours existé sur les rapports véritables entre Laroui et Ben Barka (le premier a collaboré, au début, avec léquipe qui entourait le deuxième)
Il reste que Abdellah Laroui est sans conteste lun des esprits les plus brillants du royaume, voire du monde arabe et africain. Il a pénétré très profondément les structures mentales, sociales, culturelles et politiques du Maroc et du monde arabe. Ses recherches sur le rapport au marxisme et à Dieu figurent parmi ce qui sest fait de mieux sur le sujet. Son nouveau livre, donc, sur Hassan II, comble une attente de plusieurs décennies et constitue un outil de plus pour mieux relire les pages de notre histoire. |
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Extraits. Hassan II (et les autres) vu par Abdellah Laroui
Des funérailles pour le peuple
Les funérailles de Mohammed V se déroulèrent dans la plus grande confusion. Cela ne dérangea personne dans la mesure où les scènes dhystérie collective ne franchirent pas les frontières du pays ; la télévision nétait pas encore ce quelle est devenue aujourdhui, avide dimages fortes, choquantes même, et pressée de les diffuser aux quatre coins du monde. Peut-être même y avait-il, de la part des responsables, une certaine complaisance à laisser une foule déchaînée exhiber son désespoir (
). Le message adressé à ceux, Marocains ou étrangers, qui assistèrent aux obsèques, était clair : voici le peuple quil nous faut gouverner, vous et moi ; arrêtons de rêver.
Les erreurs de Ben Barka
Ben Barka ne plaçait pas le prince héritier (futur Hassan II) au premier rang de ses adversaires ; il na jamais soupçonné que ce dernier pouvait les résumer en sa personne Pour lui, ils nétaient que des pantins actionnés de loin par cette force sans visage quil appelait le néocolonialisme. Sest-il jamais interrogé sur le rôle de la tradition, de lislam, de la monarchie dans la politique marocaine ? Je me le demande toujours (
). Ben Barka nétait pas le seul à saveugler ainsi. Tous les militants de gauche, à lépoque, totalement allergiques à lhistoire et à la sociologie, se laissaient guider par des idées générales. Un seul homme sidentifiait à la réalité marocaine aidé en cela par sa position, par son intérêt, par ses convictions, profondes. Cet homme, cétait le prince Moulay Hassan
Le baise-main
Le baise-main nest ni une pratique arabe, puisquil est inconnu en Orient, même en Jordanie où la dynastie régnante est pourtant dascendance hashimite, ni islamique puisquil peut être interprété comme une forme de shirk (associationnisme). Le Coran fait référence à une baya du prophète sans en préciser la forme ; on en donne, pour justifier précisément le baise-main, une interprétation qui est contestable. Le plus probable est quil sagit dune pratique persane, donc païenne, introduite du temps des Abassides et justifiée par la théologie imamite. Dans la personne du calife, cest donc limam quon vénère et non le souverain, le chef politique.
Régner ou gouverner ?
Pour remplir convenablement son rôle de symbole et de garant du pacte national, dantidote à tous les poisons de guerre civile, la monarchie doit se placer résolument sur le plan des valeurs, et se retirer de celui des utilités, des transactions, qui est par définition le domaine exclusif dun gouvernement, choisi et étroitement contrôlé par un Parlement librement élu. La monarchie ne gagne rien à être présente dans les deux. Comme lavait écrit Ibn Khaldoun, elle ne peut sauver son prestige, son caractère sacré, si elle concurrence tous les jours les marchands. Il est indéniable que Hassan II naimait pas ce genre de distinction. Il navait une confiance totale dans aucun de ses collaborateurs, tant il leur était, pour lessentiel, supérieur.
Les qualités dun roi
Pendant la période 1974-1981, le Maroc fit un véritable bond en avant, comparable à celui que lui fit faire ladministration du Protectorat entre 1920 et 1930. Et en même temps, il retrouvait son visage dantan. En Hassan II réapparaissaient certains caractères de ses ancêtres directs : lesprit de décision du sultan Abderrahman, quon comparait à un lion, la curiosité et louverture desprit de Mohammed IV, enclin au réformisme, la prudence de Hassan Ier, père de la bureaucratie marocaine
etc
Adversaires ou serviteurs ?
Chacun servait indirectement le roi en se trompant chaque fois dadversaire. Les "résistants" affaiblirent les syndicats qui affaiblirent Ben Barka qui affaiblit Abderrahim Bouabid qui affaiblit Allal El Fassi qui affaiblit Ahmed R. Guédira, dernier rempart contre un pouvoir sans partage et sans contrôle.
Le contre-pied hassanien
Si le Hassan II de 1996 est le même que celui de 1960, si son but, comme celui de tous les despotes depuis quon écrit lhistoire, est de forcer lindividu à choisir entre le pain et la liberté, alors la tension permanente avec lAlgérie, la crise à répétition avec lEspagne, la guerre au Sahara étaient voulues, autant que la sécheresse et la pénurie dénergie. Devrait-on en conclure quau moment où le roi demandait aux Marocains de prier dans les mosquées pour la pluie, il priait en privé pour la persistance du beau temps ? Quand il annonçait précipitamment la découverte de gisements de pétrole, souhaitait-il secrètement dêtre rapidement démenti ? Il ne montrait aucun empressement à combattre lanalphabétisme, la pauvreté, lassujettissement des femmes, lexploitation des enfants, les malversations des haut-fonctionnaires civils et militaires, dites-vous, mais alors pourquoi éprouva-t-il tout à coup le besoin de fustiger publiquement la bureaucratie, de plaider pour la libre concurrence, pour la suppression des monopoles, des quotas, des licences, des agréments (
) Personne ne pouvait nier quil prenait le contre-pied de ce quil avait fait jusqualors.
La personne du roi est sacrée et le restera
On reproche aux Marocains de se laisser gouverner par un monarque qui sappelle Hassan II. Là, nous nous sentons réellement humiliés. Ce procès est fondé sur lignorance et le mépris. Ceux qui mettent en cause la personne du roi, et en quels termes ! croient peut-être nous rendre service. Comment ne se rendent-ils pas compte quen toute hypothèse, quils soient entendus ou non, ils font le jeu de labsolutisme ? Ils nous reprochent de nous plier à ce quils sobstinent à renforcer. Comment ne voient-ils pas que le seul progrès durable passe nécessairement par les institutions quel que soit leur degré de représentativité aujourdhui ? Il vaut mieux que les violations des droits de lhomme soient discutées devant ces instances, même si la discussion naboutit pas rapidement, plutôt que dêtre effacées, sous la pression étrangère, par un acte de souveraineté. Cest pour cette raison que les démocrates marocains en sont venus à demander que la personne du roi soit toujours hors de cause, car ils pensent que cest le meilleur moyen, à long terme, de laïciser le champ politique.
Dieu, le golf et le makhzen
Un jour quon devisait en sa présence sur les règles du golf, sport quil aimait pratiquer, je me mis soudain à penser au problème que se posaient certains théologiens : comment faire pour ne pas sennuyer au paradis ? Il me semblait que linventeur du golf, sil a vraiment existé, essayait de répondre précisément à cette question car, singéniant à le rendre simple en théorie et à impossible à maîtriser en pratique, il espérait bien quon ne sen lasse jamais. "Cest un sport créé par Dieu ou par le
", commençai-je à dire, avant que Hassan II ne minterrompe en souriant. Certains mots peuvent bien se présenter spontanément à lesprit, mais ils ne doivent jamais être ni prononcés ni entendus. Cétait cela lesprit du makhzen
Le comment dune cooptation
Le roi avait besoin de techniciens et dexécutants, plutôt que didéologues et de conseillers. Il y eut donc une première alternance, dans le sens qua toujours donné à ce mot Hassan II, cest-à-dire dun élargissement du cercle de ses collaborateurs. Comment gagner ceux qui semblaient aptes à sintégrer au système ? En faisant appel à leur patriotisme. Parlent-ils de lintérêt du pays ? Offrons-leur loccasion de passer à laction. Préfèrent-ils emprunter dautres voies ? Disons-leur que leur collaboration nest que momentanément requise ; le danger passé, ils pourront retourner à leur jeu favori. Cest ce langage qui me fut implicitement tenu (
). Le roi ne demande pas conseil, il se laisse conseiller. Il ne sollicite pas quon le serve, il agrée une offre de service. Tous ceux qui ont servi, contrairement à ce quils prétendent, ont fait le premier pas. Si lun de ses sujets sobstine à ne pas faire ce geste, après quon le lui a suggéré à maintes reprises, il ne reste plus quà le mettre dans une situation qui le force à franchir le pas. Cest la tactique que Driss Basri, ministre de lIntérieur, adopta à mon égard.
Le lavage de cerveau
Pour Ahmed Alaoui (ndlr : ancien patron du groupe Maroc-Soir, plusieurs fois ministre dÉtat et ami personnel de Hassan II), les convictions des individus dépendaient du contenu de leur mémoire, et celle-ci pouvait être modifiée à volonté.
Un roi, un système : qui a créé lautre ?
Hassan II naimait pas ceux de ses sujets qui avaient vécu trop longtemps à létranger ou qui prétendaient avoir des idées originales. Bien quil eut affirmé à plusieurs reprises quil navait pas besoin de "voix de son maître", il ne se sentait à laise que parmi les techniciens, ceux qui se contentent de trouver des solutions aux problèmes quil leur posait ingénieurs, juristes, médecins
etc. Il sentendait aussi bien avec les Oulémas traditionnels qui étaient également, à leur manière, des techniciens du verbe et de la manipulation psychologique (
). Chaque fois que jai eu loccasion de le voir en tête-à-tête, que jai pu observer de près son mode de pensée et de décision, je suis sorti de lentrevue en me posant toujours la même question : est-ce lui qui a créé le système sous lequel nous vivons, que nous critiquons souvent mais que nous finissons par accepter, ou est-ce le Maroc de toujours, sil est vrai quil existe, qui la produit et dont il a été, autant que nous tous, la victime consentante ? |
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