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Témoignage. Le roi et l'intellectuel
Enquête. Les voleurs de sable
Hassan Iquioussen. Le prêcheur de la discorde
N° 165
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Témoignage. Le roi et l'intellectuel
Enquête. Les voleurs de sable
Hassan Iquioussen. Le prêcheur de la discorde

Par Hassan Hamdani

Enquête. Les voleurs de sable

(DR)
Sidi Bouksibat était une superbe plageau nord de Larache. En deux ans, le business du sable l'a totalement ravagée. Histoire d’un crime organisé.


Mercredi 16 février 2005, la carrière de sable de Sidi Bouksibat, déclarée illégale, est fermée par des membres de la direction régionale de l’Équipement de Larache, du port de Larache, de la province et du caïd local. Cet empressement soudain à faire respecter la loi est surprenant, aux antipodes de la cécité qui a frappé toutes ces autorités pendant près de 3 ans. Entre
septembre 2002 et cette fermeture soudaine, Sidi Bouksibat a été vidée de son sable sans que ces dernières n’interviennent pour mettre fin à ce scandale écologique et économique. Les marchands de sable passaient, tout le monde dormait à poings fermés.
Le pillage commence en septembre 2002, quand les exploitants de la plage de Sidi Abderrahim, à l’entrée de Larache, sont transférés à Sidi Bouksibat. Raison de la migration : la future station balnéaire de Khemiss Sahel, prévue par le plan Azur, doit être construite à Sidi Abderrahim. Il faut donc déménager. Une route de 12 kilomètres, traversant des terres agricoles et le domaine public forestier, est donc tracée afin que les camions puissent accéder aux dunes et à la plage de Sidi Bouksibat. Des centaines de chênes lièges sont abattus sans que les Eaux et Forêts n’interviennent. Les camions chargés de sable embouteillent bientôt la route entre Larache et Asilah. L’Inspection de l’Aménagement du Territoire de Tanger-Tétouan diligente une première enquête en octobre 2003. L’illégalité de l’exploitation, qui dure depuis un an, est notée en présence d’un représentant de la Wilaya. Le rapport est transmis à toutes les administrations chargées de veiller au grain, sans mauvais jeu de mots. Aucune réaction de leur part. Le procès-verbal établi par l’Inspection de l’Aménagement du Territoire en octobre 2003 indique que le site est fréquenté (illégalement) par 150 camions/jour. Ils chargent du sable en plein domaine maritime public dont la surveillance relève de la direction régionale de l’Equipement. Ils pillent également les dunes dont la préservation relève des Eaux et Forêts. Officiellement, le volume moyen extrait serait de 1000 m3 par jour. Un chiffre largement en dessous de la réalité, selon les exploitants de sable de la région. Le jour des inspections, les camionneurs étaient en effet prévenus. Ils ralentissaient alors la cadence d’exploitation, et cessaient d’embouteiller "l’autoroute forestière". Mais les jours sans inspection, l’exploitation était intensive. 6000 m3 de sable étaient en réalité extraits quotidiennement à raison de 10 voyages par jour et par camion minimum.
C’est ainsi que le sable de Sidi Bouksibat a vite inondé le marché, désorganisant un secteur aux règles de fonctionnement déjà très opaques. Il est en effet revendu à un prix très compétitif : 75 DH le m3, soit 10 DH de moins qu’à Tanger. Sidi Bouksibat alimente surtout les cimentiers locaux. Il est vendu jusqu’à Chaouen à un prix bien inférieur à sa valeur réelle, puisqu’il est volé et ne suit pas le circuit légal. Fès, Meknès et Sefrou sont également touchés :"Le sable de Sidi Bouksibat est un peu plus cher que le sable de concassage local, mais il a l’avantage d’être utilisable directement sans être tamisé" explique Mhamed Azelmad, président de l’association des exploitants de carrières de sable de Fès. Soit, mais le coût du transport ne le rend-il pas plus cher ? Théoriquement, cela devrait être le cas. Sauf que pour amortir les frais de transport, un circuit de distribution se met en place sur l’échangeur autoroutier de Sidi Yamani. Et c’est du "tout bénéf" : les camions viennent de Fès, chargés de gravette, une denrée précieuse introuvable à Larache. Puis ils en repartent chargés du sable du Sidi Bouskirat, très compétitif comme on l’a vu.
Bref, un marché parallèle se met en place sans que personne n’y trouve à redire. La cécité est régionale, mais aussi nationale. Ainsi, d’octobre 2003 à mars 2004, Olaf Guerrand-Hermès, un riche homme d’affaires français vivant près du site d’extraction et au carnet d’adresses gros comme le Télécontact multiplie les courriers officiels (autorités régionales, ministres…), dénonçant le "scandale" de Sidi Bouksibat. Personne ne lui répond, à l’exception de Mohamed El Yazghi. Dans un courrier daté du 7 avril 2004, le ministre de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement dépêche une nouvelle inspection sur les lieux. Un rapport est de nouveau transmis aux autorités. Mais le site n’est toujours pas fermé pour autant. Le 5 mai, l’inspecteur local relevant d’El Yazghi demande la réunion de la commission préfectorale de "suivi des affaires de carrières" afin d’étudier les doléances de Guerrand-Hermès. Cette commission, présidée par le gouverneur local, est la seule habilitée par la loi à autoriser l’exploitation de carrières de sable.
C’est juste après ce courrier de l’inspecteur que les événements s’accélèrent d’une manière troublante. La commission dont il avait demandé la réunion se réunit très vite… sans lui ! Moins d’un mois plus tard, Ali Biougnach, gouverneur de Larache, signe l’autorisation d’exploitation de Sidi Bouksibat en faveur de la coopérative des camionneurs, qui exploitait déjà le site depuis 2 ans d’une manière illégale. Légalement, il aurait fallu, pour que cette signature soit valable, une étude d’impact environnemental en bonne et due forme. Il y en a bien eu une, mais elle aurait été faite auprès d’un bureau d’études de Larache en un temps record : un mois. Or, "une étude d’impact effectuée en un délai aussi court si près du front de mer est une utopie" selon Najib Cherfaoui, ingénieur des Ponts et Chaussées, spécialiste en gestion portuaire.
Autre problème : le statut de la carrière. Tel qu’il est stipulé sur l’autorisation d’exploitation, la carrière est assimilée à une "terre collective" ("ard al joumoû"). Ce n’est pas l’avis de Ahmed Kassouh, président de la commune de Khemiss Sahel, dont relève Sidi Bouksibat. Tour de passe-passe juridique ? En tous cas,
l’appellation "terres collectives" a permis de contourner les directives du ministère de l’Équipement qui n’accorde plus aucune autorisation d’exploitation sur le domaine maritime depuis 1986. L’autorisation a en effet été accordée pour un périmètre d’exploitation de 200m2. Mais à partir de ce mouchoir de poche, les camionneurs se sentent libres de piller les zones mitoyennes au site autorisé, à savoir les dunes et la plage. Selon le dossier d’autorisation, l’exploitant est également censé réaménager le site à l’identique, après exploitation. Une plaisanterie de mauvais goût, vu les dégâts irrémédiables, facilement constatables de visu : des dunes de 50 mètres, un véritable trésor naturel, ont été rayées de la carte du Maroc. Autre incohérence du dossier, Kassou affirme avoir lui-même déposé une demande d’autorisation d’exploitation au nom de la commune. Or la loi stipule que les collectivités locales ont priorité pour l’exploitation des carrières situées sur leur territoire. Mais toujours selon Kassouh, le gouverneur Biougnach aurait fait en sorte qu’aucune décision concernant cette carrière ne soit prise sans l’en aviser. Et c’est la coopérative des camionneurs qui a finalement remporté le morceau.
Le gouverneur Biougnach est omniprésent dans le dossier Sidi Bouksibat. Plusieurs articles publiés dans la presse arabophone ont dénoncé ses interventions en faveur de Mustapha Benhamdan, président de la coopérative des camionneurs, alors en conflit avec d’anciens membres de la coopérative qui se jugeaient spoliés. Aujourd’hui exclus de la coopérative, ils affirment qu’aucun bilan comptable ne leur a été présenté de 1994 à 2001 – période pendant laquelle l’exploitation battait son plein. Selon eux, les sommes non déclarées s’élèveraient au bas mot à 50 millions de dirhams pour cette période. Où est passé cet argent ? Difficile de le savoir : comme pour toutes les carrières du Maroc, les camionneurs qui chargent le sable de Sidi Bouksibat paient en liquide, donc ne laissent aucune trace. La somme des paiements du sable pendant cette période correspondrait à ces 50 millions manquants.
Au-delà de ces malversations réelles ou supposées, un point essentiel est à noter : le caractère illégal de l’exploitation à la date des faits. Une situation qui a toujours été connue – et couverte – par le gouverneur Biougnach. Par lui seul ? "A Tanger, le sable est devenu le deuxième business après le haschich" affirme Jamal Amiar, directeur de la publication "Nouvelles du Nord". "Sidi Bouksibat est un dossier chaud" chuchote un fonctionnaire de l’Équipement de Larache. "Interventions à Rabat" rajoute t-il avant de se fermer comme une huître. La suite de l’entretien informel se fera par hochements de tête pour confirmer ou infirmer les informations en notre disposition, comme dans un mauvais film policier de série B. Quand l’omerta touche à ce point une fonction publique aveugle, on peut parler sans crainte de mafia du sable.


Danger. Le nord bouffe ses plages

Les dunes et les plages du littoral entre Tanger et Larache sont les principales sources d’approvisionnement en sable pour le secteur de la construction. Or, Tanger consommedu ciment à tout va depuis quelques années. Aujourd’hui, la ville du détroit arrive même en deuxième position après Casablanca. Cette situation entraîne une pression sur le littoral sans précédent. Ainsi, les besoins journaliers en sable sont passés de 5000 m3 à 6500 m3 en moins de 2 ans, selon la Fédération du Bâtiment de Tanger. Qui paye les pots cassés ? L’écosystème marin dont les plages disparaissent à vue d’œil. Pourtant, des solutions de substitution existent, mais se heurtent aux contraintes du marché local. Le ministère de l’Equipement soutient le sable de dragage, mais les professionnels du secteur n’en veulent pas car il est trop chargé en sel et en éléments organiques. D’ailleurs, 30 tonnes de sable de dragage végètent depuis 3 ans dans le port de Larache n’ayant pas trouvé preneur. Autre option possible : le sable concassé. C’est la solution défendue par la fédération du bâtiment de Tanger. Mais là aussi, cette option se heurte à la loi du marché. Pourquoi payer un sable concassé à 90 dh le m3 alors que le sable marin se négocie à 85 dirhams ? Ou bien, quand on peut carrément le voler sur la plage. C’est un exercice de style dans la région.

 
 
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