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Témoignage. Le roi et l'intellectuel
Enquête. Les voleurs de sable
Hassan Iquioussen. Le prêcheur de la discorde
N° 165
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Témoignage. Le roi et l'intellectuel
Enquête. Les voleurs de sable
Hassan Iquioussen. Le prêcheur de la discorde

À Paris, par Inès Bel Aïba

Hassan Iquioussen. Le prêcheur de la discorde

Hassan Iquioussen (g.)
à la mosquée d'Escaudain, près de
Valenciennes (France) (AFP)
Un prêcheur de quarante ans, d’origine marocaine, a fait les gros titres de la presse française il y a quelques mois. Qui est Hassan Iquioussen ? Portrait.


"Il n’y en a que pour les frères", glisse avec ironie une jeune fille voilée de noir, assise en tailleur sur la moquette rayée de la mosquée. "C’est toujours la même chose". Elle est venue écouter un prêche, comme elle le fait souvent, mais elle a bien du mal à entendre tout le discours tant le son est mauvais dans l’espace réservé aux femmes. Il ne lui reste plus qu’à tendre
l’oreille pour saisir les moindres mots du petit homme brun de l’autre côté de la grille en bois. Alerté par l’un des petits garçons qui courent et jouent dans la mosquée que "les femmes n’entendent pas", ce dernier réplique : "Eh bien, qu’elles sortent de leur compartiment et qu’elles fassent une pétition, alors !".
L’homme à la voix jeune et calme, au ton lent et pédagogue, c’est Hassan Iquioussen, un prédicateur d’origine marocaine, proche de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF). "Ne soyez pas des perroquets" exhorte-t-il. "Ne suivez personne, ne faites pas de mimétisme. Vous n’avez pas besoin de maître spirituel". Pendant plus d’une heure, Hassan Iquioussen encourage les quelque quatre-vingts personnes venues l’écouter un samedi soir à La Courneuve à penser par elles-mêmes et à ne pas se fier aux intermédiaires entre elles et leur religion. Tolérance et ouverture d’esprit semblent être les maîtres-mots de son discours ce soir-là : "Votre but, lorsque vous dialoguez avec quelqu’un, ce n’est pas de dénigrer la personne. Il faut se dire : j’estime que mon opinion est vraie, mais elle est sujette à l’erreur".
C’est pourtant le même homme qui s’est attiré les foudres de la presse française il y a quelques mois. Tout a commencé avec un article du Figaro l’accusant, preuves à l’appui, de propos anti-juifs. Le quotidien français résumait "deux heures de pure haine" - une conférence sur le conflit israélo-palestinien, intitulée "Palestine, histoire d'une injustice" -, pendant lesquelles Hassan Iquioussen avait décrit les juifs comme "ingrats" et "avares". Le conférencier avait même affirmé que les sionistes auraient incité "Hitler à faire du mal aux Juifs allemands pour les forcer à partir", parce que "le but des Juifs c'est de faire Eretz Israël, du Nil à l'Euphrate, du sud de la Turquie jusqu'à Médine".
"Ce sont des propos déplacés que je condamne et que j’efface", déclare-t-il aujourd’hui à TelQuel. Il continue pourtant de recommander le boycott "des produits américains et sionistes. Pas parce que le Coca est haram, mais parce que c’est une manière de faire pression pour qu’ils arrêtent leurs exactions en Palestine. Celui qui ne boycotte pas participe directement au génocide du peuple palestinien".
"Moi, je ne suis pas d’accord. Il ne devrait pas dire ce genre de choses aux jeunes, ça attise la haine. Ca n’a rien à voir, c’est de l’amalgame !" s’exclame Jamal, un Marocain habitant en France. Mais d’autres jeunes gens à la sortie de la mosquée trouvent ce discours "très bien, machallah".
Hassan Iquioussen est en effet de plus en plus populaire en France. Inconnu du grand public car pas encore devenu un "client" régulier de la télévision, il sillonne pourtant les villes françaises depuis plus de quinze ans. Né d’un père mineur en 1964 dans le Nord, il continue d’y habiter. "Je suis un ch’ti, moi", dit-il en riant.
Ses cassettes, enregistrées par les éditions Tawhid, également distribuées par Iqrashop, jouxtent celles de Tarik Ramadan sur les étals des librairies islamiques. "La fraternité en Islam", "Les qualités du jeune musulman", "Islam, médias et préjugés"… une quarantaine d’enregistrements en tout, très prisés par les jeunes Français musulmans en quête d’explications et d’identification.
Car la force de Hassan Iquioussen, c’est sa proximité avec son auditoire et son humour. Ses saillies sont souvent drôles et tout au long de ses conférences, il établit un contact constant avec son public. Les "OK ? Ca vous paraît logique ? Vous comprenez ?" ponctuent ses discours. Il parle le langage de ceux qui l’écoutent : l’imam Chafii devient ainsi "cool et zen" et l’épouse ou la jeune fille, "une meuf". Il n’oublie pas de jeter de temps en temps des mots en arabe que tous les Maghrébins peuvent comprendre.
Il lui arrive aussi de tourner en dérision les musulmans qui "montrent patte blanche, à la télé, alors que le journaliste ne leur a rien demandé", ceux qui clament haut et fort qu’ils sont athées et opposés à l’islamisme. Pour Hassan Iquioussen, cela revient à rejeter et à nier leur identité : "Tu es musulman même si tu ne le veux pas, c’est marqué sur ton front".
C’est pourquoi il s’est donné pour objectif d’insuffler chez les jeunes la volonté – et la fierté – d’être à la fois Français et musulmans. Pour lui, s’interroger sur la compatibilité des deux "n’a aucun sens. En tant que Français, je ne peux que vivre concrètement, en même temps, ma citoyenneté et ma religion". À chaque conférence qu’il donne, il tient donc à donner un signal positif à ceux qui l’écoutent : "Soyez fiers d’être musulmans, bon sang ! Soyez fiers de vos particularités culturelles !".
Beaucoup ont dénoncé ce genre de propos, affirmant, comme Tarik Ramadan, que Iquioussen déclare d’ailleurs soutenir "à 2000 %", qu’il s’agit d’un double discours destiné à brouiller les pistes. Faux, selon l’anthropologue Dounia Bouzar, ancien membre du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). Celle qui donnait une image plus que positive des "nouveaux prédicateurs musulmans" lors de la sortie de son livre "L’Islam des banlieues", en 2001, a évolué dans son jugement, mais elle estime toujours que leur impact est au moins en partie positif.
Les discours de Hassan Iquioussen ne manquent en effet pas d’audace. Les thèmes qu’il aborde sont loin d’être consensuels. Ses réponses aussi. A quelqu'un qui lui demande si une femme doit informer son futur mari qu’elle n’est pas vierge, il répond : "Pourquoi ? Est-ce que l’homme informe sa femme qu’il n’est pas vierge ?".
Cependant, affirme Dounia Bouzar, "contrairement à un Tariq Ramadan qui a pu confronter son discours à celui d’universitaires et d’hommes politiques, Hassan Iquioussen n’a pas bénéficié de lieux pour transformer et faire évoluer le sien. C’est une machine à faire des discours".
Une machine bien rodée en tout cas. Titulaire d’une licence d’arabe et d’une maîtrise d’histoire, Hassan Iquioussen parvient à faire en sorte que les jeunes s’identifient à lui. Il ne se prive pas de raconter des anecdotes personnelles qui prouvent que lui aussi a été victime de discrimination ou s’est senti mal à l’aise dans une société qu’il sent souvent hostile.
Selon lui, "c’est devenu un complexe" d’être musulman en France aujourd’hui. Et c’est pourquoi tant de jeunes musulmans tentent ce qu’il appelle "l’intégration par le jambon", une véritable "prostitution culturelle" qui n’empêche pas qu’un jour quelqu’un leur dise : "Vous n’avez pas votre place en France".
Hassan Iquioussen n’a pas la nationalité française. Il se sent pourtant Français jusqu’au bout des ongles. "Je suis né en France, j’ai grandi en France, je rêve en français. Je suis Français", explique-t-il avec énergie. "Toute personne intellectuellement honnête ne peut que penser la même chose". Il n’a pas conservé "d’attaches particulières au Maroc" même s’il y a encore de la famille, à Ait Oued Rim, "un petit village dans les montagnes du sud du Maroc" où il retourne de temps en temps.
Conscient d’être devenu un homme public, ses conférences ayant un impact sur des milliers de personnes, Hassan Iquioussen voudrait malgré tout que les médias "lui lâchent les baskets". Symbole d’une revendication identitaire très forte mêlée à une volonté d’intégration farouche, il ne pourra pourtant pas s’en tenir à l’écart. D’autant plus qu’il risque l’expulsion s’il tient encore des propos considérés comme dangereux.

 
 
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