Sujet
Économie
Portraits. Des femmes d'influence
Rencontre.Confessions de femmes
Littérature. Elles (d)écrivent le corps
Émigration clandestine. Le calvaire des harragate
Musique. Hardrockeuses aux doux visages
N° 166
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

La moitié du chemin
(Réformer la Moudawana, c’était bien. Mais il reste beaucoup
à faire pour que les mentalités suivent)

À sa promulgation, la nouvelle Moudawana n’avait enregistré aucune opposition politique. Mais elle s’était immédiatement heurtée à une très forte opposition populaire. Cela continue aujourd’hui, et cela freine considérablement la (bonne) application de la réforme.
Plus rien n’empêche la Marocaine, par exemple, de se marier contre l’avis de son père. Ce n’est certes pas souhaitable, mais il est toujours possible qu’un père mal avisé entrave injustement le bonheur de sa fille. De tels cas sont légion. Pour autant, avez-vous, ne serait-ce qu’entendu parler d’une fille qui aurait bravé l’interdiction parentale, depuis un an que la réforme est applicable ? Celle qui oserait le faire encourrait bien pire que les foudres de la loi : "essakht" (la malédiction) de sa famille. La pression serait tellement insoutenable qu’aucune, à ma connaissance (et sans doute à la vôtre), n’a encore essayé.
De même, la "co-responsabilité" des époux, notamment au regard des finances du foyer, est désormais posée en principe juridique. Pourtant, la très grande majorité des Marocaines considère encore qu’il est du devoir du mari d’entretenir sa femme et que même si celle-ci travaille, il est de son droit de disposer de son revenu à sa guise. La très grande majorité des maris pense de même. Et s’ils font participer leurs épouses aux dépenses communes, c’est toujours parce que les conditions économiques du couple l’exigent – et jamais sans un fond de culpabilité…
La loi changera-t-elle la société ? Uniquement si la volonté politique y est. Réformer la Moudawana, c’était bien – très bien, même. Mais il reste beaucoup à faire pour que les mentalités suivent. Il faudrait récurer les programmes éducatifs de fond en comble, c’est évident. Mais il faudrait aussi – voire surtout – instrumentaliser massivement la télévision et la radio, seuls médias de masse dans un Maroc encore largement analphabète. D’abord en vulgarisant au maximum les dispositions de la nouvelle loi, ce qui n’est pas encore fait. Ensuite en encourageant l’autonomisation des femmes par tous les moyens : talk-shows, reportages, programmes de fiction… Mais pour faire tout cela, il ne faudrait plus craindre de "bousculer la tradition". Il ne faudrait plus hésiter à mettre en péril le sacro-saint "équilibre familial", pierre d’angle de notre société. Il faudrait, en un mot, que les médias publics cessent d’être maladivement consensuels.
Il se trouve que le consensus est quasiment une religion, au Maroc. Le casser ne sera envisageable que si une consigne du Palais est clairement émise dans ce sens. Mohammed VI a fait montre d’un grand courage en bouleversant le statut des Marocaines – l’Histoire lui en sait déjà gré. Mais ira-t-il au bout de sa logique, ou choisira-t-il de rester au milieu du gué ? La réponse à cette question sera déterminante pour notre avenir. Au moins autant que l’a été la réforme.


Tellequelle

Pour célébrer la journée mondiale de la femme, TelQuel se féminise pour une semaine – jusqu’à son titre. Libérées ou voilées jusqu’aux yeux, femmes de pouvoir ou filles de la rue, magistrates ou justiciables, musiciennes, écrivaines ou gardiennes de prison… Tous les sujets de ce numéro sont consacrés à celles que nous considérons, pleinement et en dépit de toutes les résistances, comme les égales des hommes.
Cette édition spéciale leur est dédiée, en hommage à tous leurs combats
passés, présents, et à venir. Comme dit la chanson : Femmes, on vous aime…

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés