La moitié du chemin
(Réformer la Moudawana, cétait bien. Mais il reste beaucoup
à faire pour que les mentalités suivent)
À sa promulgation, la nouvelle Moudawana navait enregistré aucune opposition politique. Mais elle sétait immédiatement heurtée à une très forte opposition populaire. Cela continue aujourdhui, et cela freine considérablement la (bonne) application de la réforme.
Plus rien nempêche la Marocaine, par exemple, de se marier contre lavis de son père. Ce nest certes pas souhaitable, mais il est toujours possible quun père mal avisé entrave injustement le bonheur de sa fille. De tels cas sont légion. Pour autant, avez-vous, ne serait-ce quentendu parler dune fille qui aurait bravé linterdiction parentale, depuis un an que la réforme est applicable ? Celle qui oserait le faire encourrait bien pire que les foudres de la loi : "essakht" (la malédiction) de sa famille. La pression serait tellement insoutenable quaucune, à ma connaissance (et sans doute à la vôtre), na encore essayé.
De même, la "co-responsabilité" des époux, notamment au regard des finances du foyer, est désormais posée en principe juridique. Pourtant, la très grande majorité des Marocaines considère encore quil est du devoir du mari dentretenir sa femme et que même si celle-ci travaille, il est de son droit de disposer de son revenu à sa guise. La très grande majorité des maris pense de même. Et sils font participer leurs épouses aux dépenses communes, cest toujours parce que les conditions économiques du couple lexigent et jamais sans un fond de culpabilité
La loi changera-t-elle la société ? Uniquement si la volonté politique y est. Réformer la Moudawana, cétait bien très bien, même. Mais il reste beaucoup à faire pour que les mentalités suivent. Il faudrait récurer les programmes éducatifs de fond en comble, cest évident. Mais il faudrait aussi voire surtout instrumentaliser massivement la télévision et la radio, seuls médias de masse dans un Maroc encore largement analphabète. Dabord en vulgarisant au maximum les dispositions de la nouvelle loi, ce qui nest pas encore fait. Ensuite en encourageant lautonomisation des femmes par tous les moyens : talk-shows, reportages, programmes de fiction
Mais pour faire tout cela, il ne faudrait plus craindre de "bousculer la tradition". Il ne faudrait plus hésiter à mettre en péril le sacro-saint "équilibre familial", pierre dangle de notre société. Il faudrait, en un mot, que les médias publics cessent dêtre maladivement consensuels.
Il se trouve que le consensus est quasiment une religion, au Maroc. Le casser ne sera envisageable que si une consigne du Palais est clairement émise dans ce sens. Mohammed VI a fait montre dun grand courage en bouleversant le statut des Marocaines lHistoire lui en sait déjà gré. Mais ira-t-il au bout de sa logique, ou choisira-t-il de rester au milieu du gué ? La réponse à cette question sera déterminante pour notre avenir. Au moins autant que la été la réforme.
Pour célébrer la journée mondiale de la femme, TelQuel se féminise pour une semaine jusquà son titre. Libérées ou voilées jusquaux yeux, femmes de pouvoir ou filles de la rue, magistrates ou justiciables, musiciennes, écrivaines ou gardiennes de prison
Tous les sujets de ce numéro sont consacrés à celles que nous considérons, pleinement et en dépit de toutes les résistances, comme les égales des hommes.
Cette édition spéciale leur est dédiée, en hommage à tous leurs combats
passés, présents, et à venir. Comme dit la chanson : Femmes, on vous aime
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