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Par Chadwane Bensalmia
Rencontre.
La barmaid, la chanteuse et la matonne. Confessions de femmes
Tout les sépare. Lâge, le vécu, le milieu social et lenvironnement professionnel. Elles nont en commun que leur statut de femme. Elles en parlent
simplement.
Si vous deviez regarder avec recul vos rapports avec les femmes, comment les qualifieriez-vous ?
Amina : Normaux (rires). Cest difficile à dire, mais disons que mon travail dans le milieu carcéral, féminin en loccurrence, puisquon parle de femmes, ma appris à être indulgente, à ne jamais porter de jugements. Je mefforce toujours de |
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comprendre
(silence). À vrai dire, dans ma vie de tous les jours, jai plutôt du mal à construire des relations avec des femmes. Mis à part le conventionnel, le souab pour parler marocain, cest le vide. Je dirais, brièvement, que je nai quune seule et unique amie femme, que je fréquente depuis nos années de lycée. Mes amis sont des hommes.
Intissar : Cest encore pire dans mon cas. Je suis totalement incapable davoir des relations simples et spontanées avec des femmes. Je nai pas la tolérance d'Amina et je ne peux pas m'empêcher de penser quelles sont trop superficielles, trop perdues dans les futilités pour avoir des relations sincères et profondes. Jaurais pourtant souhaité en avoir, mais on ne peut pas construire avec une personne qui juge au premier regard, au premier mot, à la simple tenue vestimentaire et à la coiffure de cheveux. Et pire encore, qui refuse de se remettre en question.
Najat : Intissar a oublié de dire quelles jugent aussi d'après le statut social. Je sais de quoi je parle. Je fais partie de celles que les femmes regardent de haut et que tous les hommes jugent. Pensez-vous que je puisse avoir des rapports humains avec des gens qui me traitent comme une maladie ? Alors, non je nai pas de rapports normaux avec des femmes normales, si la normalité se définit ainsi. Les femmes comme moi doivent se faire toutes petites. Elles ne peuvent espérer de respect que de femmes dans la même situation qu'elles
et encore.
Ce nest pas un peu sévère ? Ne pensez-vous pas que cest la conséquence naturelle dune éducation de tabous et dinterdits ? Les hommes ont également leurs jugements, dailleurs.
Amina : Oui, les hommes jugent, ils ont leur à priori, mais ils ont plus de pudeur que les femmes à vous les jeter à la figure. Un homme nacceptera probablement pas que sa petite soeur tienne une cigarette à la main, mais il ne jugera pas pour autant sa collègue de travail parce quelle fume une cigarette après l'autre. Les hommes sont plus pacifistes, plus individuels peut-être. Ils semblent plus compréhensifs, plus tolérants. Les femmes par contre sempressent de se rendre les unes les autres coupables de tout.
Intissar : Elles envisagent tout comme une guerre. Elles sont en rivalité les unes avec les autres, mais jamais pour les bonnes raisons. Léducation, lenvironnement y sont certes pour beaucoup. Mais cest tellement plus simple de tout rejeter sur le dos de la société. Dun côté, elles se dressent en victimes, et de lautre, elles refusent de payer le prix du combat. Elles veulent les mêmes privilèges que lhomme, mais elles tiennent à ce quil paie laddition du restaurant. Cest un peu schizophréne comme attitude, non ?À mon sens, elles se complaisent, pour la majorité d'entre elles, dans ce statut de sous-êtres pour ne pas assumer de responsabilité, pour ne pas renoncer au confort que leur confère leur statut de "simple femme".
Et vos rapports avec les hommes alors ?
Najat : Strictement professionnels (rires). Dans labsolu, je suis la femme parfaite pour nimporte quel homme. Cest vrai ! En y pensant un peu, je suis lécoute parfaite, je peux comprendre et gérer leurs états dâmes et leurs "dérives". Je suis solide, je me suis endurcie à force dêtre confrontée à un monde de dureté et de virilité. Je suis indépendante et jolie (rires). Que demande le peuple ! (rires) Pourtant, aucun ne cherchera mon amitié, ni ne rêvera de me séduire. Cest un peu bizarre, non ?. Cétait juste pour la caricature. Mes amis aussi, pour peu que jen aie, sont généralement des hommes. Mais cest un peu naturel dans mon cas. Dailleurs souvent ce sont des collègues.
Intissar : Je suis plus à mon aise avec les hommes aussi. Ils sont moins susceptibles, moins regardants sur les détails. Et ils peuvent parler d'autre chose que de voitures, de parfums et de leurs petites histoires. Et puis, ils ont le sens de laventure.
Amina : Jaimerais relativiser un peu. Il est vrai que ma préférence va aux hommes. Ceci dit, cest valable uniquement dans les relations amicales, personnelles. Il suffit de se retrouver dans un contexte professionnel pour que la relation amicale se transforme en confrontation. Je ne ressortirai pas le cliché de l'égalité. Il va sans dire qu'un homme aura toujours du mal à tolérer un supérieur femme. Mais ce nest quun symptôme. Le mal est beaucoup plus profond. Le fond de la chose est que les hommes ne prennent jamais les femmes au sérieux. Pour quune femme y parvienne, il lui faut être dure, sévère. Il lui faut être un homme.
Tout ceci revient à dire que les femmes sont plus misogynes que les hommes. Cest bien cela ?
Amina : Finalement, oui. Elles sont aussi beaucoup plus intransigeantes.
Intissar : Jajouterai aussi que jen veux dautant plus aux femmes parce quelles sont toutes sur le même bateau. Mais au lieu de se solidariser, de se battre, elles préfèrent rentrer dans le moule de la norme. Je leur en veux parce quelles ont trop peur dêtre exclues. Je leur en veux parce quelles refusent de faire des choix et de les assumer. Je parle bien sûr de celles qui prétendent ou aspirent à la liberté et à lindépendance.
Que représente le mariage pour vous ?
Amina : Jen ai rêvé à 20 ans. Je racontais partout que je me marierai, que jaurai 12 enfants et que je resterai à la maison pour men occuper. Les années sont passées. Jai gardé ce rêve enfoui au fin fond de moi. Seulement, le jour où jai eu loccasion de le réaliser, je me suis rendue compte que jattendais autre chose de la vie. Javais dautres ambitions, je voulais mépanouir. Et le mariage nallait pas faire mon bonheur, alors jy ai renoncé. Aujourdhui, j'ai plus de quarante ans, je suis toujours célibataire, mais je ne regrette pas mon choix. Je suis heureuse.
Intissar : On a toutes eu ce rêve, à quelques différences près. On a toutes attendu le prince charmant à une période de notre vie. Mais la réalité est à des années lumières du rêve. Le mariage avec tout ce quil représente, la stabilité, la sécurité, la normalité sociale, fait partie de tous ces conforts auxquels on doit être prêts à renoncer sil peut entraver notre route. Je ne me positionne pas contre le mariage, mais je suis triste de réaliser quil est rarement le fruit d'une conviction profonde. Cest désolant de voir des filles jolies, intelligentes, indépendantes financièrement et socialement se pomponner tous les jours pour se vendre. Triste de voir quelles choisissent de renoncer à ce quelles sont, réellement, quelles acceptent de porter un masque pour se trouver un parti. Le mariage oui, mais sans contrainte sociale. La liberté de choisir encore une fois.
Najat : Lêtre humain a naturellement peur de la solitude, peur du lendemain et de linconnu. Lhomme comme la femme répondent à cette règle. La seule différence est lâge auquel lun et lautre prennent conscience de cette angoisse. Alors oui, jai envie de me marier, ou plutôt de me remarier parce que je nai pas envie de vieillir seule. Mais, jai surtout envie de sortir du monde où je vis. Oui, je suis prête à jouer le rôle de la " simple femme ". Je sais de quoi sera fait mon avenir. Et je nen veux pas. Et puis cest mon seul salut.
Amina : Au fond, ce nest pas le mariage qui pose problème, mais le contrat de mariage. Je nai pas fait lexpérience, mais jai l'impression que ce contrat rend malade. Avant le mariage, la femme est tolérante, elle pardonne, peut fermer les yeux sur beaucoup de choses. Mais dès que lacte est signé, son attitude change du tout au tout. Plus la moindre concession. Je ne veux pas généraliser, mais cest en gros ce qui se passe. Et cest valable pour l'homme aussi. Lun comme lautre passent de la prise du risque à la notion ue droit
Intissar : Lorsquune fille vit sous laile protectrice de ses parents, quelle ne quitte la demeure familiale que pour rejoindre le domicile conjugal, sans avoir connu son futur partenaire de vie, on ne doit pas sétonner de léchec. Notre approche du mariage est totalement immature. Alors merci, mais quitte à en faire les frais socialement, je préfère être heureuse plutôt que dêtre mariée.
Et la Moudawana ? Pensez-vous quelle tempèrera tout cela ? Quelle changera la réalité du mariage ? Des femmes ?
Najat : Jai appris dans mon métier que ce que tu ne peux pas arracher par ts propres moyens, personne ne te le donnera. Vous pensez quun juge fera fi de ma profession si je me présente devant lui? Je ne me fais pas dillusions. La Moudawana est faite pour les femmes qui savent et peuvent lutiliser.
Amina : Si on en assure le suivi médiatique, quon travaille sans relâche sur le terrain, oui, elle changera quelque chose. Et on on pourra juger ses apports dans dix ans. Sinon, elle sera vite oubliée.
Instissar : Je suis daccord, on en parlera dans quelques années. On a surtout besoin de faire un travail sur soi. Que les femmes sachent ce quelles veulent exactement. |
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La scène.
Le décor a la simplicité des escapades féminines dautrefois. Lintimité dune maison, du thé à la menthe et une discussion à bâtons rompus. Des femmes anonymes, qui ne se sont jamais rencontrées jusque-là, qui ont évolué chacune dans un monde complètement différent, et qui ont accepté de se livrer au jeu de la confidence.
Amina, la quarantaine entamée, partage sa vie entre le célibat et une carrière dans le carcéral. Elle a dirigé deux ans durant le quartier des femmes à la prison dOukacha et travaille aujourdhui comme assistante sociale dans le centre de réforme de Aïn Sebaâ. Intissar a une quinzaine dannées de moins quAmina. Issue dune famille tétouanaise conservatrice, elle sest rebellée contre le statut de "fille de bonne famille", a plié bagages et est venue sinstaller à Casablanca, en rêvant dune carrière de chanteuse. Elle est aussi journaliste. Najat, elle, a 36 ans. Elle est barmaid depuis près de dix ans. Divorcée, elle a renoncé au "confort social" de la femme mariée, un peu contrainte aussi. Elle a appris à écouter et à gérer les hommes. Loin des débats intellectuels, ces femmes racontent aujourdhui, chacune, sa vie de femme, ses rapports avec les hommes et les femmes. Elles apprécient à leur manière, et de par leur vécu, les relations entre hommes et femmes, lamitié, le mariage, la Moudawana. Mais encore, elles découvrent chacune les opinions de lautre, et réagissent chacune aux jugements de lautre. |
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