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Par Driss Ksikes
Littérature. Elles (d)écrivent le corps
Le roman féminin est encore balbutiant. La place du corps y est encore timide, mais la libération des murs littéraires va crescendo. Etat des lieux dun tabou à peine dépassé
"J'ai commencé à écrire des nouvelles. Je voulais décrire un couple ayant atteint losmose dans sa relation. Dès que jai senti que je mimpliquais personnellement, ça ma brûlé les doigts. Jai arrêté". Quoique réputée "sociologue ès sexe", Soumaya Naâmane Guessous a hésité au moment où elle voulait signer un récit charnel qui limpliquait. Aujourdhui |
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penchée sur son premier roman, elle fait endosser à un personnage de prostituée ce quelle na pu décrire à la première personne. "Cest ma manière de me déculpabiliser", avoue-t-elle. Fatéma Mernissi, longtemps au chevet du harem en tant que sociologue, a sauté le pas de lauto-fiction, sans détour. Après des années de gestation, elle a écrit en 1994 un beau récit, mi-pudique, mi-voyeur, "Rêves de femmes". Elle a puisé dans sa mémoire pour dévoiler le poids écrasant de la tradition sur des corps en éclosion. Quant à Ghita El Khayat, psychologue prolixe et libre penseur sur la question féminine, son audace littéraire a été plus prononcée mais est longtemps passée inaperçue. "En 1995, jai été marquée par "LAmant" de Marguerite Duras. Je voulais en faire un pastiche et jai fini par écrire franchement sur le corps de la femme. Je lai écrit comme un psychiatre, introduisant toutes formes de perversion. A lépoque, javais une fille sur le point de se marier. Pour la ménager, je lai signé Tywalyn (mes prunelles, en berbère)". Aujourdhui, débarrassée de toute raison de sauto-censurer, elle réédite "La liaison" (titre original du roman) en lassumant de bout en bout. Chacune de ces trois auteurs sest longtemps réfugiée derrière le masque de la rigueur scientifique pour parler du corps féminin avant de découvrir la subversion du roman.
Pour lancer un pavé érotique dans la mare, lauteur de "LAmande" (lire p38 et 39) a choisi, quant à elle, le masque de lanonymat. Paru lannée dernière en France sous le prête-nom de Nedjma, ce roman constitue une première littéraire. Son propos : Lhistoire intime dune femme qui a décidé de jouir à satiété sans en rougir. Son audace littéraire, sans précédent, ne la pas empêché de se voiler la face. "Parce quon croit encore que dévêtir le corps dune femme dans un texte revient à se mettre à nu en public", explique Zohra Mezgueldi, spécialiste de littérature maghrébine. "Les femmes ont peur dêtre comparées à ce quelles écrivent, que leurs récits se retournent contre elles", estime Noamane Guessous. Étant dans une société voyeuriste, tout le monde fait une fixation sur lidentité cachée de lauteur. Le microcosme littéraire spécule abondamment à ce sujet. Mais lessentiel est ailleurs. Avec ce texte, un seuil est franchi, la norme pudique jusque là de rigueur est brisée. Les autres femmes écrivains devraient elles pour autant sy mesurer pour prouver quelles sont affranchies ?
Pas forcément. "LAmande" est parue en France. La distance évite souvent aux auteurs féminins de sauto-censurer. Cest le cas de lAlgérienne Nina Bouraoui, et de la marocaine installée en Suisse, Bouthaïna Azami-Tawil. "Ici, le chemin pour se réapproprier son corps est long. Il y a toujours un voile que les femmes narrivent pas elles-mêmes à soulever", estime Zohra Mezgueldi, en écho à Assia Djebbar. Historiquement, lacte de se dévoiler sest fait par étapes. A la fin des années 70, le fait de libérer la parole féminine avait déjà valeur de révolution, la voix de la femme ayant, traditionnellement, une connotation sexuelle. Plus tard, le vécu féminin sest petit à petit dévoilé. Premier réflexe, que lon retrouve en 1987 dans "Lenfant endormi" de Noufissa Sbaï, par exemple, la description du corps violenté. Dautres auteurs, comme la défunte Houria Boussejra, ont abordé le corps sous l'angle du supplice, de la blessure originelle. Dautres auteurs ont choisi dinsister sur le corps de la femme comme réceptacle dune tradition religieuse et inhibante. "En général, le corps est présent dans un sens négatif, avilissant ou culpabilisant", résume Zohra Mezgueldi. Rares sont celles qui choisissent de célébrer le corps féminin. Quand elles sy autorisent, elles encensent leur texte de métaphores mystiques, le drapent de la vapeur du hammam ou linondent de lumière. Manière de noyer le poisson ou de sublimer lobjet du désir.
Au-delà de ces tendances globales, chaque auteur suit son cheminement. Quelques unes osent dorénavant transgresser le tabou sexuel. Chez Bahaa Trabelsi, le passage d"Une femme tout simplement" à "Une vie à trois" a auguré de textes plus exhibitionnistes. Dans le deuxième roman de Noufissa Sbaï, "Lamante du Rif", actuellement sous presse, le corps comme jouissance nest plus en reste. Mais chez lune comme chez lautre, le langage est encore frileux et la texture inachevée. Chez dautres, "le fait décrire par allusions et sous-entendus prouve que leur écriture na pas encore mûri", estime Zohra Mezgueldi. Dautres encore écrivent plus par urgence, pour assouvir un besoin dexpression maisrarement pour mener une quête décrivain. Mais même quand le sexe est absent dans leur texte, elles finissent par leffleurer. La conquête du corps passera peut être par lécriture. |
Le corps mal aimé
Parcourant la littérature féminine, on découvre peu de passages où le corps est au centre du récit. Extraits (rares) dune littérature qui se libère à peine.
Le poids écrasant de la famille
"Toutes ces femmes portaient dans la texture de leur peau le poids dune religiosité ricanante
Elles avaient pris place sur les divans comme on sinstalle au tribunal. Or laccusée, le soir de ces noces, était une véritable flamme à la gloire de lamour
Sa grâce féline dévoilait insidieusement la morne et corrosive vertu des femmes illusoirement sages et prudes".
Rajae Benchemsi, Marrakech, lumière dexil ; Ed. Sabine Weispieser (2001)
La découverte des seins naissants
"À douze ans, Sarah navait déjà plus rien dune enfant. On voyait pointer ses seins sous ses habits, son corps muait, son visage se creusait. Elle passait de plus en plus de temps devant le miroir. Un jour, alors quelle avait passé plus dune heure à se contempler, elle ma dit en riant : Il faut que je minspecte longtemps tous les matins ; jai peur de ne plus me reconnaître".
Bouthaina Azami Tawil, La mémoire des temps ; LHarmattan (1998)
La tentation dêtre maîtresse
"Le mari de Maïlouda navait jamais eu dattention pour elle
Il allait toujours droit à lessentiel
Le raïss, au contraire, était à la fois tendre et attentif
Sa main avait caressé sensuellement ses jambes et cheminé lentement vers le haut. Tout était silencieux autour deux. La pièce aux fenêtres closes semblait les inviter à succomber au plaisir
Les sens flattés jusquau paroxysme, elle sétait abandonnée entre ses mains expertes dans un gémissement de bête prise au piège. Ce quelle craignait, par dessus tout venait de se produire
elle était devenue sa maîtresse".
Damia Oumassine, LArganier des femmes égarées ; Ed. Le fennec (1998)
Le choc dune nuit de noces
"Adam sapproche delle, hésitant. Il sait quil va falloir coucher avec elle. Il nest pas excité. Tout juste attendri par cette gamine au regard effarouché qui est maintenant sa femme (
) Dans lobscurité, le corps chaud et menu de Rim soffre aux mains dAdam. Concentré sur ses fantasmes, il finit par la pénétrer brutalement. Ses mouvements de va et vient dans la chair de Rim sont violents. Son érection dure peu de temps. Il se retire et sécroule sur le lit abattu par son effort
Quand Rim entend le souffle dAdam devenir régulier, elle se lève pour essuyer les perles de sang de son hymen avec le séroual et len imprégner. Est-ce suffisant, sinterroge-t-elle paniquée à lidée de décevoir sa famille".
Bahaa Trabelsi, Une vie à trois ; Eddif (2000)
La brûlure dun viol légal
"Le feu entame sa chair. La mère du berger vise les traces laissées sur la peau par le sang séché de lhymen déchiré. Entre ses cuisses écartées, Chouhayra voit son sexe souvrir comme une bouche qui crie. Elle plonge avec la femme dans ses souvenirs denfant légalement violée à douze ans par un époux qui en a quarante. Elle lutte avec elle pour circonscrire le brasier dans sa mémoire. Elle prend le feu de son corps pour lempêcher dincendier le forêt, le village, la terre entière. Les tisons
séteignent, elle perd connaissance".
Souad Bahéchar, Ni fleurs ni couronnes ; Ed. Le Fennec (2000)
Lhistoire dune mère castratrice
" Leïla lui raconta pour la première fois lhistoire de lautre femme (sa mère) qui la prit de force et violenta son petit corps de sept ans. Lautre, car elle a oublié son nom et ce à quoi elle ressemblait, lavait enfermée dans une petite chambre, et lui apprit les plaisirs du corps dans des douleurs extrêmes. Les femmes du quartier sétaient vite rassemblées autour de la mare de sang qui coulait chaud le long de ses jambes. Leïla ne ressentait plus rien, ne voyait plus rien, tellement elle avait le sentiment dêtre ailleurs. Elle avait limpression de regarder un film où se jouait son propre destin ".
Houria Boussejra, Le corps dérobé ; Ed. Afrique Orient (1999)
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Le sexe fort
C'est lexception qui confirme la règle. Sous couvert danonymat, "LAmande" est le premier récit résolument érotique dune Marocaine. Extraits (publiables).
Lenfance
"Jen voulais à Imchouk qui avait associé mon sexe au Mal, mavait interdit de courir, de grimper aux arbres ou de masseoir les jambes écartées. Jen voulais à ces mères qui surveillent les filles, vérifient leur démarche, palpent leur bas-ventre et épient le bruit quelles font quand elles pissent pour être sûres que leur hymen est intact. Jen voulais à ma mère qui avait failli me blinder le sexe et mavait mariée à Hmed".
Ladolescence
"De retour à la maison, jai mis la tête sous les couvertures, tiré ma culotte et regardé le petit triangle, lisse et rond qui a reçu lhommage dune main inconnue mais que je savais aimante. Jai refait son parcours dun index rêveur. Paupières closes et narines palpitantes, jai juré davoir un jour le plus beau sexe du monde et dimposer sa loi aux hommes et aux astres, sans pitié ni répit. Simplement, je ne savais pas à quoi pouvait ressembler un tel objet une fois arrivé à maturité".
Adieu, la virginité
"Il ne ma pas laissé le temps de reprendre souffle, a guidé mes mains vers sa braguette et ma regardée la défaire (
) Combien de fois suis-je revenue à la bouche de Driss en cette nuit où jai fait ma première fugue de chez Tante Selma ? Vingt, trente fois ? Tout ce que je sais, cest que jy ai perdu ma virginité. La vraie. Celle du cur. Depuis, mon âme nest quun quai de gare où je me tiens debout à regarder les hommes tomber".
Bilan dune impatiente
"Il fut un temps où je variais les amants au rythme des saisons. Un tous les trois mois. Jaurais voulu quun homme bloque le tourniquet, ralentisse mon moteur trop puissant pour ma carcasse. Jaurais voulu rencontrer un homme patient. Pour limpatiente que je suis, rien nest plus impressionnant que les gens qui savent attendre. Mais personne na jamais attendu que je me calme, que je me pose sur sa plus haute branche et commence à pépier. Les hommes sont trop pressés, trop accélérés : bouffer, bouger, éjaculer, oublier. En cela, ils me ressemblent et je ne leur en veux pas".
Nedjma, Lamande (récit intime) ; Plon (2004)
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