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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Émigration clandestine. Le calvaire des harragate
Musique. Hardrockeuses aux doux visages

Par Abdellatif El Azizi

Émigration clandestine. Le calvaire des harragate

Une victime rejetée par la mer (AFP)
Elles partagent le rêve de l’Eldorado avec leurs compagnons de patera, subissent leur lot de tragédie mais vendent souvent leur chair pour monter à bord. Reportage d’un drame qui se féminise aussi.


Monique est Ghanéenne. Émigrée clandestine, elle a réussi à joindre Tanger au prix de mille astuces, dont bien entendu, la moindre, fut de vendre soncorps à plusieurs reprises à des chauffeurs de camion sans scrupule.
Cette ancienne bonne de trente quatre ans a échappé par
miracle à la rafle opérée il y a un mois de cela à Rabat. Quelques 188 émigrés subsahariens clandestins ont été appréhendés à Rabat dans la nuit du 1er février 2005. Cinquante femmes et deux enfants faisaient partie du lot. "Les policiers ont débarqué au Douar Hadja, situé dans la banlieue rbatie en pleine nuit, armés de gourdins. On croyait qu’ils allaient nous tabasser. Heureusement, ils n’ont pas fouillé la baraque dans laquelle nous étions cachés, moi et quatre autres clandestins. Face à la hargne des policiers, je crois que même ma carte de réfugiée, délivrée par le HCR n’aurait servi à rien !"
Le regard perdu, elle se rappelle "Imaginez, nous étions 37 dont 16 femmes sans compter les enfants. Quand nous sommes arrivés à Rabat, nous n’étions plus que 12, dont quatre femmes. Quelques-uns de mes compagnons ont été arrêtés aux frontières, d’autres ont péri dans le désert et la plupart des femmes ont été violées, ou plus, séquestrées pour les intégrer dans les circuits de la prostitution". Elle explique d’ailleurs que les femmes sont plus en danger parce qu’elles font l’objet de convoitises sexuelles, en plus.
Aujourd’hui, volontairement enfermée pour des raisons de sécurité, elle ne sort pratiquement jamais et partage une chambre misérable dans la vieille médina à quelques mètres du bâtiment de la légation américaine. Moyennant un loyer quotidien de 30 dh, elle a droit à un lit à condition de ne pas sortir. Elle a eu la chance de rencontrer deux Marocaines qui partagent le même rêve, celui de rejoindre l’Eldorado européen au plus vite.
Cette rencontre lui permet de limiter au maximum ses déplacements puisque ses amies d’infortune se chargent d’aller chercher la nourriture. Elle a perdu pratiquement tout ce qu’elle avait dans la traversée du désert algérien, il lui reste juste quelques gros billets en euros qu’elle avait réussi à cacher dans ses parties intimes. Monique n’est pas la seule à tenter l’aventure, d’autres venues du Niger, du Nigeria, du Zaïre, du Cameroun, du Sénégal, du Burkina-Faso... mais également des régions pauvres du Maroc, ont fait cette traversée du désert exténuante pour débarquer dans le nord du pays, au plus près de l’Eldorado.
"Nous crevons de faim et personne ne se soucie de nous. La misère touche notre région plus qu’ailleurs et personne ne bouge le petit doigt pour faire quelque chose pour nous", raconte cette jeune femme originaire des montagnes d’El Hajeb. Mère de quatre enfants qu’elle a laissés à sa mère, elle a débarqué à Tanger il y a deux ans de cela. Au fur et mesure que les mois se sont écoulés, la traversée du détroit est devenue de plus en plus hypothétique et le maigre pécule résultant de la vente d’un lopin de terre est parti en fumée. Résultat, Zhor se sent pratiquement interdite de retour "Je n’ai plus le courage de revenir auprès de ma famille. Depuis le jour où mon mari a déserté le foyer, toute la famille a mis ses espoirs dans ce voyage. Pour eux, aujourd’hui, je dois me trouver quelque part en Europe en train de faire fortune" rappelle-t-elle entre deux sanglots. Ce que Zhor ne dit pas, c’est qu’elle est contrainte de faire le trottoir dans des conditions proches de l’esclavage.
Pour la plupart des candidates au départ, c’est le seul créneau en dehors du travail domestique qui permet de survivre en Europe. Celles auxquelles la chance sourit et qui auront à poursuivre l’impossible traversée du détroit, en compagnie bien sûr de passeurs dont l’intention n’est, naturellement, autre que celle d’exploiter leurs corps, se retrouvent installées irrémédiablement sur le chemin sans retour de la prostitution.
C’est ce qui ressort d’ailleurs de la plupart des rapports effectués sur cette question par la société civile européenne. Le rapport "Femme, immigration et travail" réalisé par l’association "IOÉ au profit du gouvernement espagnol l’année dernière est édifiant à cet égard. Cette étude fait état d’un grand nombre de femmes marocaines qui vivent en quasi-état d'esclavage sexuel en Espagne. Choquées par la cruauté de cette réalité, les autorités espagnoles avaient d’ailleurs décidé de ne pas rendre publics les résultats de cette enquête.
L’émigration clandestine au féminin, voilà un phénomène qui prend aujourd’hui, de l’avis des spécialistes, des proportions alarmantes. Une partie des migrantes subsahariennes qui ont survécu aux dures traversées du désert se concentrent dans des abris de fortune au fin fond des forêts de Mesnana à Tanger, de Belyounech à Tétouan et de Gourougou à Nador. Particulièrement réprimées comme leurs compatriotes masculins, les femmes n’ont que le choix de la clandestinité. Même les taxis ont consigne de ne pas embarquer des ressortissants sub-africains, "C’est pour empêcher qu’ils circulent en toute liberté car ils traînent avec eux toutes sortes de maladies !" explique, la conscience tranquille, ce vieux policier.
Au niveau de Tanger et de Tétouan, ces prétendantes au "paradis" se comptent par centaines. Comme les autorités ne disposent pas de chiffres officiels, d’une manière globale, il reste difficile d’estimer le phénomène au féminin. Pour ce policier affecté dans le village de Fnideq, situé à quelques kilomètres de Sebta, la tendance est d’autant plus difficile à cerner que les femmes, surtout les Marocaines, qui sont installées dans une logique d’émigration se coulent plus facilement dans la population. Il y en a qui se font engager comme bonnes au sein de familles locales, d’autres font le plus vieux métier du monde et les plus chanceuses vivent en concubinage avec les nombreux célibataires que comptent les différents corps d’autorité affectés dans la région. Le phénomène s’est accentué principalement pendant la dernière décennie durant laquelle la police a été pendant trop longtemps occupée à pourchasser les réseaux terroristes, ne faisant plus attention aux flux migratoires massifs.
En fait, si les premiers flux de populations à destination de l’Europe ont été enregistrés au début des années 80, et ce, en raison essentiellement de la sécheresse et des difficultés financières qui sévissaient aussi bien dans des régions comme la Chaouia ou les Sraghnas ou plus bas, dans les régions sahéliennes, le phénomène de l’émigration clandestine féminine est plus récent. Il y a juste une décennie, il était pratiquement impossible de trouver une femme dans la cohorte des candidats à l’exil doré.
Face à la recrudescence du phénomène, Khalid Jemmah, le président de l’Association des amis et des familles des victimes de l’émigration tente une explication. Il assure que le phénomène est en hausse constante. Pour lui, "il s’agit d’une tendance relativement nouvelle puisqu’il y a à peine dix ans, il était pratiquement impossible de dénicher une femme parmi les harraga. Aujourd’hui, la pression de la pauvreté est telle que des femmes, parfois enceintes ou même accompagnées de leurs enfants tentent la traversée. De plus, le changement des mentalités dans le Maroc profond a fait que l’homme n’a plus l’exclusivité de subvenir aux besoins de sa famille".
"Qui craint de souffrir souffre déjà de ce qu’il craint", la fameuse maxime de Montaigne s’applique à merveille à ces candidates solidaires de leurs compatriotes mâles, attendant fébrilement la nuit propice pour braver la mer dans des embarcations de fortune.
Sauf que si, ici, on se fiche royalement de leur condition, de l’autre côté de la Méditerranéenne, en plein eldorado, ils sont désormais attendus de pied ferme. Dixit le ministre français de l’Intérieur. Interrogé sur le rapport de la commission du Conseil de l’Europe le samedi 26 février 2005, sur France-inter, Dominique de Villepin, s’est longuement étalé sur les projets de l’Europe en matière d’immigration clandestine.
Au menu, la création d’un office de lutte contre le travail illégal, d’une police de l’immigration, d’un service central de l’immigration. Un tout répressif qui ne s’attaque jamais aux problèmes de fond et qui ignore totalement le calvaire féminin en la matière. Le deuxième sexe est oublié, même dans le drame.



Prostitution forcée. Les chiffres de la honte

Le rapport commandé en 2003 par le gouvernement espagnol au collectif "IOÉ" est basé sur des statistiques officielles de la Garde civile espagnole et porte sur plus de 150.000 femmes immigrées exerçant la prostitution et dont plus de 10% sont marocaines. L'étude du groupe IOÉ insiste sur le fait que la plupart des Marocaines sont obligées de se prostituer dans des motels sur les autoroutes espagnoles. Le document a exploré tous les secteurs d'activité : travail domestique, service de nettoyage, hôtellerie, administration, professions libérales et prostitution.
Journées de travail de quatorze heures, salaires de 76% inférieurs à celui des Espagnoles, prostitution intensive, dans toutes ces activités, les enquêteurs qui ont signalé des abus et des discriminations, vont jusqu’à qualifier d’esclavagistes ces pratiques.
D’une manière générale le secteur de la prostitution occupe beaucoup de femmes immigrées clandestines du fait qu’elles restent taillables et corvéables à merci. L’actualité des réseaux de prostitution européens où sont impliquées des Marocaines fait souvent l’objet d’une attention toute particulière d’ONG espagnoles comme L’IOÉ ou l’ACSUR. Des ONG qui s’accordent à reconnaître que les réseaux abusent ainsi de la vulnérabilité de ces immigrées clandestines en raison de la féminisation de la pauvreté et surtout de la difficulté de trouver du travail. La vulnérabilité quand elle est aggravée par un séjour illégal contraint ainsi un nombre non négligeable de femmes à travailler au noir, ou pire à s’adonner à la prostitution.

 
 
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