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Musique. Hardrockeuses aux doux visages
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Musique. Hardrockeuses aux doux visages

Par Cerise Maréchaud

Musique. Hardrockeuses aux doux visages

Mystik Moods (CM / Telquel)
Onze fées noires surgissent avec rage (et grâce) dans le cercle déjà controversé des hardrockeurs marocaines. Mystic Moods et Glam Insane déploient leurs ailes pour, surtout, ne pas atterrir. Portraits en noir et blanc.


Les ongles noirs d’Anaïs filent soigneusement le long d’une guitare au profil torturé. à côté, parmi les fils, Kenza cherche le jack de sa basse avant de s’accorder avec l’imposante batterie de Alya, entre deux plaintes aigues d’ampli et de tests micro. Dans un garage casablancais, cinq lycéennes aux looks
éclectiques s’affairent à leurs instruments, au grand dam du voisin d’en face. "Juste une petite heure", lui a-t-on demandé poliment. Pareille aux fées noires dessinées sur les murs du garage, Rita, taillée comme une ballerine, boute-entrain, lâche soudain ses cordes vocales et fend l’air de la pièce blafarde sur des notes électrisantes. La voix tantôt divine tantôt d’outre-tombe, cristalline ou caverneuse, la lycéenne aux mille bracelets plaqués le long du bras entame, sans faille, la première "compo" des Mystik Moods, fignolée avec rage mais application. Jusqu’à se faire "mal à la voix"…
Nés hier à peine – 2003 pour les Mystic Moods et juin dernier pour les Glam Insane – les deux groupes déploient déjà leurs ailes. Onze pionnières dans le "rock mâtiné de féminité", (cinq Casablancaises et six Rbaties) aux yeux sombres fédérées sous des noms étranges mais hautement référencés… "Mystik Moods (ou humeurs mystiques…) – avec un K, insiste Anaïs – c’est notre hommage à deux chansons de Bob Marley : "Natural mystik" et "Mellow Moods"". Quant aux déjantées glamoureuses, leur nom, Glam Insane, s’inspire d’un David Bowie à ses débuts, "c’est-à-dire pas "dark" mais plus excentrique". Et si ça sonne bien…
"Avant de créer le groupe, explique Houda, bassiste de Glam Insane, ça faisait un moment que l’on baignait dans le rock, soirées DVD de Sleepnot avec des potes etc". Toutes se réclament d’influences différentes, de "trip" perso : du grunge au "gotik" en versant dans le triphop de Bjork et le "progressif metal" estampillé Dream Theater, chacune apporte son miel. "Quand on fait nos compos, on pense pas vraiment au style, chacune avance son idée et on se laisse aller". Un moyen comme un autre, créativité en plus, de "zapper", de ne penser à rien d’autre. Si les Mystik Moods s’en tiennent à un trio instrumental de base, tout en mettant la voix en avant, les Glam Insane jouent la carte de l’éclectisme avec, en plus du strict minimum rock, la flûte de Ayla et la synthé de Hanna. "Le tout, c’est d’extérioriser l’intériorisation", philosophe Anaïs, guitariste des Mystik, passée, comme elle le clame en riant, "par tous les styles, punkette, dark, hippy, gothique. Selon les humeurs…"
"C’est vrai mes parents ont pas mal tiqué que je m’y sois mise juste l’année du Bac… se souvient Meryem. La première fois qu’on a annoncé la couleur à des amis, ils ne nous ont pas prises au sérieux. Jusqu’à en scotcher plus d’un sur les sièges de la salle Allal El Fassi de Rabat lors du premier concert. Malgré le stress… Enfin on pouvait voir des nanas postées juste devant la scène, alors que souvent, avec 5% de filles dans les concerts et festivals, l’ambiance est un peu rédhibitoire".
Hardrockeuses de Rabat ou de Casa, les filles tirent leur révérence à l’entraide qui prévaut parmi les musiciens. Syncop, le groupe de métal rbati vainqueur du dernier Boulevard des jeunes musiciens, est venu en renfort de Glam Insane en leur réservant la première partie d’une de leurs prestations, idem pour les Casablancais Reborn qui couvent avec bienveillance leurs amies des Mystic Moods. Sensibilité artistique et solidarité urbaine se marient bien. "Notre existence, c’est un choc pour les uns, une ouverture d’esprit pour les autres, dit Ayla en toute simplicité. C’est un avis, une voix en plus, une approche féminine de la tristesse et de la folie engendrées par les problèmes actuels".
Non contentes d’avoir dépassé le stade du "C’est bien… pour des filles", compliment mi-figue mi-raisin trop tenté de coller à la peau des "groupes de nanas", elles reconnaissent cependant que l’originalité séduit, et ouvre des portes, mais "il faut bosser". Car, hardrockeur ou rockeuse, tout le monde est dans le même bain, finalement. "Voyez Syncop, rappelle les Glam Insane : avant leur victoire au Boulevard, 2M leur avait produit un clip pour une émission de Nadia Larguet… Il a été diffusé une fois, deux fois, puis rien, la cassette est chez eux à prendre la poussière".
Aujourd’hui, les deux groupes sont en lice pour le Boulevard des jeunes musiciens de juin prochain et peaufinent, après s’être rodées sur des reprises, leurs compositions personnelles, en anglais et peut-être prochainement en arabe, en attendant les résultats de la sélection. "On vient juste de poser notre dossier, photos et enregistrement DVD d’une répét, malgré le manque de matos, on s’est débrouillées". De leur côté, les Mystik ont déjà prévu leur tenue de scène, assez sexy… Débrouillardes et obstinées, Mystik Moods et Glam Insane affichent des progrès aussi fulgurants que les sons qu’elles extirpent dans le garage d’une de leursgrands-mères ou dans une salle du lycée. Si la musique et le rêve de jouer coulent dans leurs veines depuis l’aube de l’adolescence, le passage à l’acte date à peine d’hier et chacune ne caresse, gratte ou frappe son instrument que depuis un an et des poussières.
Elèves nanties de Descartes ou de Lyautey, ces fées noires du hardrock marocain sont certes loin d’être malmenées par le système et ne tiennent pas à donner dans le politique ni à prôner du girl power. "On est pas chiennes de garde, précise Kenza, cependant on tient à demeurer une formation de filles, car ce ne sont pas les mêmes choses qui ressortent". Mais plus que d’un genre, Mystic Moods et Glam Insane sont la voix d’une génération. Génération qui, il y a tout juste deux printemps, vivait le séisme incohérent et ses répliques paranoïaques de "l’affaire". Interpellées pour port de guitare, incitée à la délation antisataniste par la ronde de flics à la sortie des cours, questionnée pour un bracelet à pics… "Parcequ’on était des filles "bien éduquées"… Les souvenirs sont vivaces. "À l’époque, explique Ayla, nous avions fait passer des pétitions pour secouer les élèves, mais quelques fois des réactions infectes fusaient… "Malki, toi aussi t’es sataniste ?". Même si, personnellement, je n’adhère pas trop au trip gothique, je comprends que ce soit une manière d’être qui relève du contrôle de soi, tout en ayant une part de mystère pour cacher trop de frustration, pour se détacher de la masse, et ne pas laisser au temps le temps de vous happer…".
"ça nous a cassées, mais après ça l’envie de provoquer n’en est que plus forte", assure Meryem, peu encline à courber l’échine devant les fossoyeurs d’identité en tout genre. Prétendre que noyre style est perverti, ou n’est que frustration de la mode occidentale, c’est faux. Reborn, Nekros, Overdose, Syncop… Les "métalleux" sont en majorité marocains et de tous les milieux, poursuit celle qui, une fois le Bac décroché en juin dernier, est maintenant apprentie journaliste à l’ISIC de Rabat. Mais au final, ce qui compte, pour Glam ou Mystik : "Faire du rock tout simplement parce qu’on aime ça, que l’on s’y retrouve, que cette identité nous convient et nous a aidé, pour certaines, à aller de l’avant. Ce qui me donne le plus la rage au Maroc ? De ne pas pouvoir, justement, rager en toute quiétude".

 
 
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