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Par Karim Boukhari
Tatouées par les années de plomb
Elles appellent "tatouages" leurs souvenirs les plus marquants de la prison et de la torture pendant les années noires. Victimes des préjugés de la société, elles commencent à peine à lever le voile sur l'aspect féminin des années de plomb.
"Quand jai vu lune de mes amies à la télévision, je me suis dit : "ça y est, elle au moins, elle va tout dire
". Elle a beaucoup dit, mais elle en a beaucoup gardé pour elle-même. Tout le côté intime, le harcèlement sexuel et tout le reste a été mis de côté. Jai trouvé cela dommage, jai beaucoup pleuré mais, à la |
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réflexion, je me suis dit que moi-même, à la place de mon amie, je ne serais pas allée plus loin dans mes révélations devant les téléspectateurs marocains
". Cest en ces mots que Fatna El Bouih commente le témoignage télévisé, devant les commissions de lIER, dune ancienne co-détenue politique. 23 ans après avoir quitté les geôles du royaume, celle qui reste (avec Saïda Menebhi) la figure la plus connue des détenues dopinion marocaines, continue de panser ses plaies, faute de pouvoir les refermer une bonne fois pour toutes. Ce nest pas faute davoir essayé. Fatna a tout tenté pour exorciser le mal, lextirper, le dompter. Le jour de la première audition, désormais historique, de lIER, en décembre 2004, elle sest retrouvée nez à nez avec son ancien bourreau. Cétait à lentrée de la salle même des auditions où le fonctionnaire, un haut-gradé de la hiérarchie policière, se tenait debout, en civil, surveillant discrètement le lieu. "Pour moi, sa vue me replonge dans un trou sans fin. Cest lui qui mavait arrêtée, plutôt enlevée en 1977. Et cest lui qui se déplaçait de Rabat jusquà Casablanca pour, selon le jargon, soccuper spécialement de moi là où jétais, à Derb Moulay Chérif. Comment voulez-vous que je prenne le fait de le retrouver, encore et toujours, le jour où le Maroc annonce quil se réconcilie enfin avec son passé". Fatna nen est pas à sa première rencontre avec son geôlier. En 2000, déjà, à loccasion de la marche pour la femme, elle lavait croisé, parmi les "militants" de la cause féminine, dûment badgé. Elle : "Hey, cest moi Fatna El Bouih que tu as
". Lui : "Ah bon", et puis silence radio. Fatna garde encore des anecdotes, des faits sur sa propre histoire, notamment les cinq années de détention entre 1977 et 1982. Ils sont éminemment personnels, à peine effleurés en public. Mais ils existent, impossible de les effacer. Ce quelle appelle "un tatouage sur le corps et au fond de lâme". Des histoires sur la surabondance soudaine des menstrues pendant quon linterrogeait brutalement. Sur les viols ou le harcèlement sexuel continu auxquels étaient soumises des co-détenues. Ou encore sur cette femme violée, qui tentait désespérément de cacher sa grossesse, et qui finit par accoucher devant les yeux de son bourreau et probablement violeur
"Je comprends, reprend-t-elle, la pudeur des témoignages de femmes qui témoignent aujourdhui dans le cadre des auditions de lIER. On ne peut pas, comme cela, sans préparation, sans soutien et suivi psychologique, surgir des oubliettes, vider toutes ses tripes et retourner à lanonymat comme si de rien nétait". Comme dautres femmes, Fatna El Bouih na pas oublié que ses bourreaux ont été exclusivement des hommes. "Une humiliation de plus, quand on connaît tous les conflits culturels existant, déjà à létat de liberté, entre les deux sexes
".
La grande absente des auditions publiques (Fatna El Bouih a repoussé linvitation de témoigner) est pourtant lune des rares femmes à avoir bénéficié de la reconnaissance du statut de détenue politique. Un "privilège" quelle partage dailleurs avec une Latéfa Jbabdi, aujourdhui membre de lIER et dirigeant politique. Les deux femmes ont dû batailler pour imposer leur statut à leurs propres camarades hommes ! Un combat de plus pour des femmes livrées à elles-mêmes. "Nous étions considérées comme de simples égéries, des lycéennes agitées, raconte encore Fatna El Bouih. Il a fallu que lon plonge dans les horreurs des années de plomb pour que lon daigne nous considérer autrement". Aussi surprenant que cela puisse paraître, jamais, avant Fatna El Bouih, Latifa Jbabdi et surtout Saïda Menebhi, décédée en pleine détention en 1978 des suites dune grève de la faim, les femmes nétaient considérées comme des détenues politiques. Elles ont pourtant fait les frais de rafles, enlèvements, détentions illégales et tortures, bien avant les années 70. Parce que les services de la police les ont toujours traitées sur le même pied dégalité que les hommes ! Lexemple le plus frappant est celui de mère Fama, de son vrai nom Fatema Aazair, Fama a connu les geôles du protectorat pour ses activités de résistance avant de traverser cinq décennies de lindépendance dans les milieux de la gauche radicale. "Elle était très aimée, se souvient aujourdhui un dirigeant de la GSU. Elle assistait aux congrès, se battait pour toutes les causes mais, politiquement, elle nétait pas prise au sérieux. Cétait une injustice culturelle envers cette femme à lengagement phénoménal". La femme sans toit, qui décéda en 2004, bénéficiera pourtant de courtes périodes d"observation" au commissariat, au même titre que la plupart des hommes. Une chance, peut-être, dont ne bénéficieront pas des centaines de Marocaines à partir des années 60. "La plupart de ces cas, admet une source à lIER, sont des femmes peu connues, proches de militants politiques, enlevées et enfermées pour des périodes relativement courtes, parfois dans le pays profond". A Figuig, Errachidia (ancienne Ksar-Es-Souk), Khénifra ou Laâyoune, on sen souvient encore. Les événements de Moulay Bouazza, notamment, ont donné lieu à la plus grande vague denlèvements dans lhistoire du Maroc. Comme nous lexplique Abdelilah Benabdeslam de lAMDH, "la plupart des victimes étaient des femmes, surs ou mères de militants ou supposés comme telles. Certaines étaient juste accusées davoir abrité quelquun, un jour, sous leur toit, ou davoir servi à manger à un homme recherché". On peut imaginer les dégâts. Cest dans ce Maroc loin de tout, au fond de lAtlas ou dans le Sahara, que les exactions les plus terribles et sans doutes les plus difficiles à reconstituer, ont été commises. Inutile de demander à lIER, ou à nimporte quelle ONG des droits de lhomme de le faire. Il nexiste guère de statistiques sur le phénomène. La police marocaine a dautant mieux dissimulé les faits que les décès restaient tout de même rares. Officiellement, et comme nous le confirme une Fatma El Bouih, deux femmes seulement sont mortes en détention : Fatéma Ouherfou en 1973 et Saïda Menebhi en 1977. Aucune na jamais été portée sur les listes, officielles ou officieuses, des disparus dont le sort na jamais été déterminé, et qui se monte probablement à quelques centaines. "Elles nétaient peut-être arrêtées que quelques jours ou semaines, apprend-t-on auprès du Forum Vérité et Justice, mais ce quelles y ont subi est terrible
Même après, à leur sortie, elles sont mises en quarantaine par la population qui les fuit comme des pestiférées, et les partis politiques qui ne les considèrent pas comme détenues politiques". Dans la plupart du temps, ces femmes sont enlevées le soir, chez elles, et enfermées dans des commissariats darrondissement. Très peu de femmes sont passées par les fameux points fixes qui ont fait la triste renommée de la police secrète du royaume. À Dar El Mokri, on se souvient, vers 1963, du passage dune certaine Medkouri, membre de la famille de la cèlèbre Habiba Medkouri, connue pour avoir été, à lépoque, une militante de lUNFP, le parti de Mehdi Ben Barka
Quand lIER a entamé le feuilleton des auditions publiques, linstance na guère eu besoin de fixer les "limites" des témoignages des femmes. La plupart des cas retenus étaient des mères ou des proches des personnes enlevées ou portées disparues. Des victimes indirectes en quelque sorte des années de plomb. Khadija Rouissi, sur du célèbre militant Abdelhak Rouissi, disparu en octobre 1964, apporte un éclairage particulier sur la question : "Pendant très longtemps, tout ce quon a connu des années de plomb se résumait à des paroles de femmes, nos mères principalement. Cest grâce à elles que le fil de lespoir na pas été rompu et que le dossier des disparus est resté ouvert pendant toutes ces décennies. Nos mères ont été, par la force des choses et malgré la faiblesse de leur niveau dinstruction, des pionnières dans la lutte pour les droits de lhomme au Maroc". La mère de Khadija Rouissi a en effet vu ses enfants disparaître lun après lautre, tous victimes de la police au fil des années 60, 70, 80. Un seul nest jamais réapparu : Abdelhaq. "Pour elle, se souvient sa fille Khadija, le plus dur a été larrestation, à son domicile, de mon frère Jamal en 1973. Ma mère, à lépoque, durant neuf longues années, a attendu chaque jour le retour de Abdelhaq. Et voilà quon enfonce le clou en venant enlever, sous ses yeux, son autre fils Jamaleddine. Par fierté, elle na pas pleuré et na pas prononcé un seul mot devant les bourreaux de ses enfants. Elle a entendu leur départ pour pleurer, sans témoin, toutes les larmes de son corps
". La mère apprendra quelques mois plus tard lenlèvement dun autre de ses fils : Si Mohamed. En 1985, cétait au tour de sa fille Khadija. Et voilà comment une femme au foyer se forge dun destin dexception, par la force dun vécu hors du commun. "Elle a fini par acquérir une culture politique et par se tenir au courant de toutes les actualités marocaines". Madame Rouissi, de son nom de jeune fille Fatéma Sqalli, décéda en 2003 sans jamais connaître le sort de son fils Abdelhaq. Une autre mère symbolise à merveille ce combat de femmes à lombre des hommes et de la grande histoire officielle : Hajja Khadija Chaou Manouzi. Elle aussi a connu lenlèvement de la plupart de ses enfants, et même de certains neveux (au début des années 70, la famille comptait 18 détenus politiques !). Elle aussi attend, aujourdhui encore, de connaître le sort du dernier disparu de la famille, Houcine Manouzi, enlevé en 1972 déjà
Toutes ces histoires de femmes ne font que commencer. Un premier pas a été effectué avec les auditions de lIER. Dautres pas ont suivi. En févier dernier, lAMDH a entamé ses auditions parallèles par des récits de femmes venues du sud. "Pour la première fois, raconte ce dirigeant de lassociation, une femme (ndlr : El Ghalia Idjini, originaire de Laâyoune) est allée loin dans la description des horreurs vécues, notamment les viols subis par des centaines, des milliers de femmes en silence. Et dans limpunité la plus totale". Le 12 mars, lAMDH sapprête dailleurs à rendre hommage, à sa manière, à la femme, en organisant des audiences dédiées exclusivement aux femmes : les victimes directes, les proches et, surtout, les mères. |
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Victimes. Torture au féminin
Tous les témoignages sont catégoriques. Les femmes victimes des années de plomb ont toutes eu des hommes pour bourreaux. Aucune femme na jamais figuré parmi les tortionnaires, bien que certaines aient travaillé comme geôlières ou agents secrets. Interrogatoires musclés, insultes et mauvais traitements étaient le lot quotidien réservé à la plupart des victimes. Cependant, les cas de décès étaient rares et exceptionnels (deux seulement). Lautre raison tient au fait qu'aucune de ces femmes, nétait mêlée à une activité politique denvergure et nétait détentrice dun quelconque secret dÉtat. Le constat est le même à lIER, à lAMDH ou au FVJ, "la torture féminine était une sorte de vengeance contre ces femmes qui ont protégé leurs hommes, ou qui ont eu quelques activités estudiantines ou syndicales". Cétait aussi un moyen pour intimider le plus grand nombre et créer partout un climat de peur. Mais, dans le lot des victimes, certaines ont eu moins de chance. Les viols collectifs ont surtout été commis dans lAtlas (Khénifra et région) dans les années 70, à un degré moindre dans les provinces du Sud dans les années 70-80. À signaler, enfin, que la plupart des femmes qui avaient une réelle activité politique sont passées, à un moment ou à un autre, par le célèbre commissariat de Derb Moulay Chérif, avant de finir à la prison civile de Kénitra. |
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