Les Arabes et nous
(Ce nest pas parce quune partie des réformes a été
réalisée quil faut renoncer à réclamer lautre partie)
Ces derniers mois, jai eu la chance dêtre invité à divers colloques, en Europe et en Amérique, sur la démocratie dans le monde arabo-islamique. Le schéma est toujours le même : pendant quelques jours, 15 à 30 intervenants venus de divers pays arabes et/ou musulmans discutent à bâtons rompus pour comparer les expériences de leurs pays respectifs. Et ce devant un parterre de spécialistes occidentaux qui, le plus souvent, représentent les ministères des Affaires Etrangères de leurs pays. De tous ces colloques (le dernier auquel jai participé sest tenu près de Londres, du 7 au 11 mars), jai gardé la même impression : en matière de progrès et douverture, le Maroc est largement perçu comme un leader, sinon le leader arabo-musulman.
Le premier argument est bien entendu les élections. Les nôtres sont unanimement perçues comme transparentes et démocratiques, alors que quasiment tous les autres intervenants se plaignent de fraudes, voire de labsence délections dans leurs pays. Ce qui suscite le plus dadmiration de la part de nos "frères arabes", surtout, cest notre vieille tradition de multipartisme. Beaucoup dentre eux en font tout juste lexpérience, après des décennies de parti unique. Pour dautres, soit leur opposition est fantoche, soit elle est durement réprimée par le pouvoir en place
soit elle est tout simplement interdite. Je marrêterai à ces quelques exemples, même sil est encore beaucoup de domaines (liberté de la presse, émancipation de la société civile
) où notre leadership est remarqué, et complimenté.
Constater tout cela cest le cas à chaque nouveau colloque me rend évidemment fier. Mais cette fierté reste relative ; probablement parce que je connais mieux que mes confrères arabo-musulmans les ressorts intimes de l"avance" du Maroc. Nos élections sont libres, oui, mais tant que le populisme et le commerce des voix en resteront les moteurs, cela ne signifiera pas grand-chose. Le multipartisme est sans doute vivace chez nous, mais tant que le véritable pouvoir restera concentré au Palais et nulle part ailleurs, je continuerai à penser et à écrire que notre démocratie manque dramatiquement de "sens".
Suis-je mauvais joueur ? Je ne le pense pas. Ce nest pas parce quune partie du chemin a été parcourue avec succès quil faut renoncer à réclamer lautre partie. Daccord, le Maroc est considéré comme le meilleur parmi ses "pairs". Mais quand on voit létat de la plupart dentre eux, il ny a franchement pas matière à s'en glorifier. Quil sagisse de démocratie ou de développement, mon espoir est plutôt que le Maroc, comme la Turquie par exemple (qui nest jamais citée dans des colloques comme ceux auxquels on minvite), commence à être comparé à lEurope. Quitte à troquer "lavance" contre du "retard". Mais la référence aura changé, et elle sera plus stimulante. Quand ce temps viendra, ma fierté, comme celle de tous les Marocains, sera alors entière. |