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N° 167
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Les Arabes et nous
(Ce n’est pas parce qu’une partie des réformes a été
réalisée qu’il faut renoncer à réclamer l’autre partie)

Ces derniers mois, j’ai eu la chance d’être invité à divers colloques, en Europe et en Amérique, sur la démocratie dans le monde arabo-islamique. Le schéma est toujours le même : pendant quelques jours, 15 à 30 intervenants venus de divers pays arabes et/ou musulmans discutent à bâtons rompus pour comparer les expériences de leurs pays respectifs. Et ce devant un parterre de spécialistes occidentaux qui, le plus souvent, représentent les ministères des Affaires Etrangères de leurs pays. De tous ces colloques (le dernier auquel j’ai participé s’est tenu près de Londres, du 7 au 11 mars), j’ai gardé la même impression : en matière de progrès et d’ouverture, le Maroc est largement perçu comme un leader, sinon le leader arabo-musulman.
Le premier argument est bien entendu les élections. Les nôtres sont unanimement perçues comme transparentes et démocratiques, alors que quasiment tous les autres intervenants se plaignent de fraudes, voire de l’absence d’élections dans leurs pays. Ce qui suscite le plus d’admiration de la part de nos "frères arabes", surtout, c’est notre vieille tradition de multipartisme. Beaucoup d’entre eux en font tout juste l’expérience, après des décennies de parti unique. Pour d’autres, soit leur opposition est fantoche, soit elle est durement réprimée par le pouvoir en place… soit elle est tout simplement interdite. Je m’arrêterai à ces quelques exemples, même s’il est encore beaucoup de domaines (liberté de la presse, émancipation de la société civile…) où notre leadership est remarqué, et complimenté.
Constater tout cela – c’est le cas à chaque nouveau colloque – me rend évidemment fier. Mais cette fierté reste relative ; probablement parce que je connais mieux que mes confrères arabo-musulmans les ressorts intimes de l’"avance" du Maroc. Nos élections sont libres, oui, mais tant que le populisme et le commerce des voix en resteront les moteurs, cela ne signifiera pas grand-chose. Le multipartisme est sans doute vivace chez nous, mais tant que le véritable pouvoir restera concentré au Palais et nulle part ailleurs, je continuerai à penser – et à écrire – que notre démocratie manque dramatiquement de "sens".
Suis-je mauvais joueur ? Je ne le pense pas. Ce n’est pas parce qu’une partie du chemin a été parcourue avec succès qu’il faut renoncer à réclamer l’autre partie. D’accord, le Maroc est considéré comme le meilleur parmi ses "pairs". Mais quand on voit l’état de la plupart d’entre eux, il n’y a franchement pas matière à s'en glorifier. Qu’il s’agisse de démocratie ou de développement, mon espoir est plutôt que le Maroc, comme la Turquie par exemple (qui n’est jamais citée dans des colloques comme ceux auxquels on m’invite), commence à être comparé à l’Europe. Quitte à troquer "l’avance" contre du "retard". Mais la référence aura changé, et elle sera plus stimulante. Quand ce temps viendra, ma fierté, comme celle de tous les Marocains, sera alors entière.

 
 
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