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Montréal, par Mehdi Sekkouri Alaoui

Affaire. Qui veut la peau de Adil Charkaoui ?

Adil Charkaoui avec sa mère
à sa sortie de prison (M.S)
Il est devenu, au bout de 21 mois d’incarcération sans preuves, le prisonnier le plus célèbre du Canada. Victime, jusqu’à preuve du contraire, des lois draconiennes post 11 septembre, Adil Charkaoui retrouve sa liberté, sous condition. Enquête sur une affaire entourée de mystères.


Il est 21 heures ce vendredi 18 février. Dans un froid lacérant, un attroupement inhabituel, pour la plupart des journalistes, se forme très rapidement devant la prison Rivière des Prairies, au nord-est de Montréal. Vu l’ampleur des moyens mobilisés par
ces derniers, on peut imaginer tous les scénarios. Il faut dire que ce centre pénitencier regorge de célébrités. Nos confrères ne se sont déplacés ni pour ce célèbre producteur québécois condamné pour pédophilie, ni pour ces deux présumés membres de l’ETA en instance de déportation, ni pour ce parrain de la mafia montréalaise… Aujourd’hui c’est plutôt un Marocain qui est derrière toute cette agitation.
Souvenez vous : Adil Charkaoui, c’est ce jeune Casablancais de 31 ans soupçonné par les autorités canadiennes d’être un agent dormant du réseau Al Qaïda. Si aujourd’hui il suscite autant d’intérêt, c’est qu’il est devenu, sans le vouloir, un symbole pour plusieurs organisations de défense des droits de l'homme et personnalités publiques canadiennes, qui ne cessent de dénoncer l'arbitraire des certificats de sécurité. Ces procédures exceptionnelles, qui ont vu le jour au lendemain des attentats du 11 septembre, permettent aux autorités d’arrêter un individu soupçonné d’être une menace à la sécurité nationale, et de le déporter vers son pays d’origine sans porter d’accusation contre lui.
Adil, qui vient de retrouver sa liberté, en a fait les frais, puisqu’il a été détenu pendant 21 mois. Durant toute la procédure, il n’a jamais eu accès à l’ensemble du dossier ni aux preuves retenues contre lui. La seule chose dont il est sûr, c’est qu’ils n’ont rien contre lui. "Je mets au défi n’importe de détenir une preuve contre moi".

Soupçonné de…
Son histoire a débuté quelques jours après les attentats de Casablanca (coïncidence ?). Installé à Montréal depuis 1995 où il est propriétaire d’une pizzeria et enseigne le karaté, Adil se fait arrêter le 21 mai 2003 au cours d’une opération policière spectaculaire alors qu’il se rendait à l’université de Montréal où il poursuit une maîtrise en enseignement. Il est alors placé en détention sous le coup de ces fameux certificats de sécurité. L’accusation se fonde sur les dires de Ahmed Ressam, un Algérien arrêté aux états-Unis à bord d’un véhicule bourré d’explosifs alors qu’il s’apprêtait à faire exploser l’aéroport de Los Angeles lors du passage à l’an 2000. Selon Ressam et Abu Zubayda, lui aussi détenu par les américains et qualifié de proche de Ben laden, ils auraient rencontré Adil Charkaoui dans des camps terroristes en Afghanistan. Ils l’auraient identifié, dans les deux cas, grâce à une photo datant de plusieurs années qu’on leur aurait présentée. "Ma mère n’a pas réussi à me reconnaître quand elle a vu cette photo", ironise Adil.
Autre accusation, venant du Maroc. En avril 2004, les révélations d’un présumé émir du GICM (Groupe Islamiste Combattant Marocain) détenu par les autorités marocaines et condamné à 20 ans pour les attentats de Casablanca, arrivent comme par enchantement à un journal marocain. L’homme en question, Nouredine N'fiaa, aurait révélé que Adil Charkaoui, alias Abou Zoubir le Canadien, aurait suivi un entraînement militaire en Afghanistan en 1998. La famille Charkaoui s’empresse alors de rejeter ces nouvelles allégations "qui sont sans doute le fruit de déclarations faites sous la torture". Ils souligneront, au passage, qu’un des parents de N’fiaa avait déclaré le 21 avril au journal Attajdid que le présumé émir considérait les accusations en vertu desquelles il avait été condamné, comme un abus. Les avocats de Adil disent même avoir entre les mains un papier signé des mains de N’fiaa lui-même, dans lequel il rejette toutes les déclarations qu’on lui attribue. Difficile à confirmer.
Entre temps, Adil a tenté à trois reprises d’obtenir une remise en liberté, mais en vain. Cette situation, devenant de plus en plus inconfortable, le menait tout droit à la déportation avec tout ce que cela implique. Ce qui d’ailleurs a renforcé encore plus l’implication des associations et des militants des droits humains qui pouvaient imaginer l’accueil qu’on lui réserverait à son retour au Maroc. Il faut dire que, en plus des rapports devenus depuis des références (Amnesty, Human rights watch…), concernant l’état des droits de l’homme dans le royaume, Immigration Canada en est arrivé à la même conclusion : Adil Charkaoui "risque la torture, une menace contre sa vie et un traitement cruel et inusité s’il est déporté au Maroc". Du fond de sa cellule, Adil clamant haut et fort son innocence n’a jamais demandé à être libéré mais à être jugé équitablement. Et de ses quatre passages au détecteur de mensonge, il est sorti indemne.

Enfin libéré, mais…
Il a fallu attendre le 17 février pour voir le juge qui instruit l’affaire, Simon Noël, accorder une libération assortie d’un certain nombre de conditions très sévères, notamment le port d’un bracelet permettant de le localiser en tout temps, ne pas utiliser d’ordinateurs ni de portables, ne pas communiquer avec certaines personnes… en plus de 50.000 dollars canadiens de caution. De nombreuses associations et personnalités publiques se sont proposées de payer la caution.
Le juge estime aujourd’hui que le danger pour la sécurité nationale qu’a pu représenter Adil Charkaoui s’est atténué, au point d’être maintenant neutralisé. Mystère… Ce dernier, qui a eu accès aux preuves secrètes, aurait-il libéré Adil si elles étaient aussi compromettantes que l’affirment les renseignements canadiens ?
à sa sortie de prison, Charkaoui a pu finalement serrer sa femme et ses deux enfants dans ses bras, avant de "remercier tous les Canadiens et tous les Québécois pour tout ce qu'ils ont fait pour moi". Mais l’affaire n’est pas close et la bataille, loin d’être finie. Face à des autorités canadiennes qui le soupçonnent toujours, Adil devra revenir devant le juge qui se penchera durant les prochaines semaines sur la validité du certificat de sécurité et décidera s’il risque la torture en cas de déportation.
D’ici là, il devra apprendre à vivre avec le regard des autres qui voient en lui un bras d’Al Qaïda. Les séquelles du 11 septembre et la crainte du terrorisme contribuent à alimenter le doute. Les Canadiens ignorent si les accusations lancées contre lui sont fondées ou pas. Nous avons pu le constater dans l’immeuble où il vit :"Dorénavant ma porte sera toujours fermée, dira une voisine, ces affaires-là d'Al-Qaïda, je n'aime pas trop ça".


Suspense. Extradera ? Extradera pas ?

Lors d’une interview accordée à un journaliste canadien, Mohamed Bouzoubaâ a annoncé qu’il y avait bien un mandat d’arrêt international lancé par le Maroc contre Adil Charkaoui.
Le lendemain, les autorités canadiennes annonçaient que c’était un autre Charkaoui qui était recherché par Interpol, mais aussi qu’il n y avait aucune trace de demande d’extradition du Maroc.
Deux jours après avoir contredit les propos de Bouzoubaâ concernant une éventuelle demande d’extradition, les Canadiens ont révisé leur position. Le Maroc aurait bien émis en septembre un mandat d’arrêt contre Adil Charkaoui. Le procureur en charge de l’affaire affirme que le mandat n’est pas exécutable sur le sol canadien. "Il n’a pas été rempli selon les règles d’Interpol" ajoutant qu’il ne pouvait révéler les motifs de cette demande du Maroc. étrange, c’est bien le moins que l’on puisse dire.

 
 
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