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Propos recueillis par Driss Ksikes
Hommage. Adieu, M. le professeur
| En disparaissant à 72 ans, Rémy Leveau laisse orphelins des générations de chercheurs, étudiants, journalistes
A l'auteur du "Fellah marocain, défenseur du trône, ses élèves tirent leur chapeau, une dernière fois. |
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Le Fellah marocain, cest un peu lhistoire de sa famille
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Par Mounia Bennani-Chraïbi*
Evoquer Rémy Leveau, cest se remémorer ses multiples facettes. Homme de la terre, il a hérité son pragmatisme dune lignée de notables ruraux. Un jour, il ma confié : "Le Fellah marocain, cest un peu lhistoire de ma famille". Catholique de gauche, il savait faire don de lui-même. Expert sans complaisance, il a entre autre contribué à la rédaction de la première Constitution marocaine. Mais, en 1965, dès quil a "senti le roussi", il a quitté le pays.
Intuitif, peu conformiste, cétait lun des rares chercheurs français non jacobins. Avec un double clin d'oeil aux chrétiens démocrates et aux communistes français qui ont intégré politiquement les exclus, il estimait que lislam pouvait servir linsertion des générations dimmigrés et que lislamisme pouvait être une étape vers la démocratisation. Lan dernier, il a aidé ses amis du clergé à ramener la paix dans un de leurs lycées. En plein débat sur la laïcité, il disait avec humour : "En tant que proviseur, je nai pas de problème avec le voile, mais je suis confronté à la mode des nombrils à lair".
Homme de tribu, il ne se contentait pas de former, il tissait des liens par delà les frontières et les générations. Une "communauté Leveau" a fini par se créer à léchelle transnationale.
* Enseignante-chercheuse à Lausanne, Rémy Leveau a dirigé sa thèse à l'école doctorale de Sciences Po, avant de devenir un ami de la famille.
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Il savait que laffaire du Sahara allait traîner
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Par Khadija Mohsen-Finan*
Il a dépoussiéré la recherche sur le monde arabe. Il nous poussait à découvrir la réalité du terrain, à ne pas nous contenter des discussions avec lélite. Contrairement à dautres, il refusait de dresser une frontière entre universitaires et journalistes. Cela lui a valu dêtre accusé de légèreté par ses pairs.
Or, contrairement à eux, Leveau savait anticiper. Lorsquil a décidé de travailler en 1985 sur lislam, il a eu du flair. Lorsquil ma suggéré de faire une thèse sur le Sahara occidental, je ne savais rien à ce sujet. Un de ses collègues ma refroidi, mapprenant que cétait une cause perdue, dont on ne reparlerait plus dans six mois. Leveau ma alors enthousiasmé : "Tu termineras ton travail et on en reparlera encore pendant longtemps". Agissant sur le triptyque islam/immigration/Europe, Leveau avait foi dans les sociétés arabes, portait un intérêt particulier à Al Jazeera. Il na jamais cru à la fatalité du blocage des sociétés arabes.
* Chercheuse à Paris, Rémy Leveau a été son directeur de thèse, puis son collègue à l'IFRI
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Il fréquentait Basri sans être basriste
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Par Mohamed Tozy*
Lorsque je lai contacté en 1984 pour quil siège dans le jury de ma thèse, il revenait pour la première fois au Maroc depuis 1965. Durant la soutenance, il ma longuement reproché de ne pas évoquer le côté entrepreneur du roi. Leveau ne voyait aucune incompatibilité entre servir la décision politique et mener une recherche sur le politique. Il le faisait sans concession sur la rigueur scientifique. Cest ainsi quil pouvait fréquenter Basri sans devenir basriste. Cest ainsi quil sest retrouvé au cur de linstitution la plus proche de la prise de décision politique en France, lIFRI.
Lorsquil a reçu nos jeunes chercheurs à Sciences po, il y a deux ans, il a été dune grande humilité. Il leur a tout raconté, sur ses années passées au ministère de lIntérieur à Rabat. Il assumait tout. Il servait le service public, mais il nétait pas dupe en privé. Tout ce quil collectait comme données, il lécrivait et, fait inédit aux années 60, citait les noms. En cela, il était plus anglo-saxon que français.
* Enseignant-chercheur à Casablanca, Rémy Leveau a été le rapporteur de sa thèse de doctorat
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Il avait quitté Moulay Hassan parce que cétait un lève-tard
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Par Youssef Belal*
Je le voyais déjà dans mon jury de thèse, partageant ses analyses très justes sur le Maroc et ses intuitions prémonitoires sur lavenir du royaume. à Sciences Po, quelques jours après la mort de Hassan II, il nous faisait part de son scepticisme sur le changement de système au Maroc. Il nous racontait comment il avait cessé dêtre précepteur du prince Moulay Hassan parce que ce dernier se levait tard. Pour rejoindre la bâtisse de la rue Saint Guillaume, Leveau parcourait Paris à bicyclette. Dune modestie rare et dune grande discrétion, on lui soutirait parfois des confidences sur son rôle au ministère de lIntérieur marocain de 1958 à 1965. Chercheur éminent, il ne prenait jamais la posture du docte. Jappréciais chez lui le refus de recourir aux explications culturalistes faciles pour expliquer les blocages des sociétés arabes. Il navait pas dà priori sur lislam. Pour lui, le Maroc du Fellah était comparable à la France davant le suffrage universel. En somme, cest un grand humaniste qui nous a quittés.
* Thésard à Sciences Po, Rémy Leveau a été son professeur
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Il savait bousculer les règles
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Par Ahmed R. Benchemsi*
En 1998, en milieu dannée, jai abandonné Paris et mon troisième cycle à Sciences-Po pour intégrer un cabinet ministériel à Rabat. Très vite, jai compris que javais fait une grosse erreur. Cest grâce à Rémy Leveau que jai pu la rattraper. Avec son sourire malicieux, sa voix douce et son énorme autorité morale, il ma suggéré de rester à ce "poste dobservation idéal" pour consacrer mon mémoire de fin détudes quil a accepté de diriger, même sil avait déjà pris sa retraite aux "rapports de pouvoir" dans cette administration marocaine quil avait vu naître. Pourtant, une règle de base de la sociologie politique est de ne jamais être impliqué personnellement dans ses sujets détudes. Mais Rémy Leveau, comme tous les grands professeurs, savait ignorer les règles de base quand il le fallait. Cest grâce à lune de ses légendaires intuitions que jai trouvé le fil conducteur de ma recherche. Et cest grâce à ses ouvrages et articles fondateurs que jai appris, à linstar de plusieurs générations de Marocains, à mieux comprendre mon pays. Plus que tout autre, il en mériterait, à titre posthume, la citoyenneté dhonneur.
* Directeur de TelQuel, Rémy Leveau a été son directeur de recherche à Sciences Po
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Le semeur de talents
Jusquà son ultime soupir, Rémy Leveau, mort le 2 mars 2005, aura été un "passeur didées". Toujours soucieux de vérifier ses thèses sur le terrain, il na jamais cessé détoffer ses réseaux damitiés et de connaissances. Durant ses sept années passées au Maroc (1958-1965), il a vu naître notre sociologie électorale. Initialement venu accompagner sa femme Geneviève affectée au Lycée Descartes, il a vite été propulsé précepteur du prince Moulay Hassan par le rédacteur de la première Constitution marocaine Maurice Duverger, puis conseiller juridique au ministère de lIntérieur. Il est très vite devenu lexpert n°1 du Makhzen. Au point que Driss Basri lui a interdit, pendant longtemps, de revenir au Maroc. Quà cela ne tienne
De Tripoli, Beyrouth, puis du Caire quil quitta en 1983, il ne cessa de correspondre avec ses amis et grands chercheurs anglo-saxons (Waterbury, Geertz, Gellner) venus le relayer au Maroc. Son intuition est légendaire. On ne compte plus les grandes tendances politiques et sociales quil a pressenties bien avant lheure.
Arrivé à lInstitut des Etudes Politiques de Paris (dit "Sciences-Po") en 1984, il y fonda le programme Monde Arabe et Musulman (MAM) et poussa dinnombrables chercheurs, intellectuels et journalistes maghrébins à étudier les acteurs fondamentaux de leurs sociétés (les jeunes, les imams, les entrepreneurs
). Gilles Kepel, qui lui succéda à la tête du programme MAM, lui reconnaît une "vocation de semeur de talents". Le consultant économique Raymond Benhaïm, qui travailla sous sa direction, dit de lui : "il se méfiait des écoles de pensée, même sil a fini par en créer une". Sans doute le plus grand legs du grand professeur quil fût.
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