Sujet
Actu Économie
Chroniques. La campagnarde, la superficielle et l'irréductible
Justice. Qui veut la peau de Adil Charkaoui ?
Hommage. Adieu, Mr. le professeur
Reportage. Fès : Le campus maudit
Mémoire. Au souvenir des transsexuels
Société. Speed dating à Casa
N° 167
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Chroniques. La paysanne, la bimbo et la résistante
Affaire. Qui veut la peau de Adil Charkaoui ?
Hommage. Adieu, M. le professeur
Reportage. Fès. Le campus maudit
Mémoire. Au souvenir des transsexuels
Société. Speed dating à Casa

Propos recueillis par Driss Ksikes

Hommage. Adieu, M. le professeur

(DR)
En disparaissant à 72 ans, Rémy Leveau laisse orphelins des générations de chercheurs, étudiants, journalistes… A l'auteur du "Fellah marocain, défenseur du trône, ses élèves tirent leur chapeau, une dernière fois.


Le Fellah marocain, c’est un peu l’histoire de sa famille

Par Mounia Bennani-Chraïbi*

Evoquer Rémy Leveau, c’est se remémorer ses multiples facettes. Homme de la terre, il a hérité son pragmatisme d’une lignée de notables ruraux. Un jour, il m’a confié : "Le Fellah marocain, c’est un peu l’histoire de ma famille". Catholique de gauche, il savait faire don de lui-même. Expert sans complaisance, il a entre autre contribué à la rédaction de la première Constitution marocaine. Mais, en 1965, dès qu’il a "senti le roussi", il a quitté le pays.
Intuitif, peu conformiste, c’était l’un des rares chercheurs français non jacobins. Avec un double clin d'oeil aux chrétiens démocrates et aux communistes français qui ont intégré politiquement les exclus, il estimait que l’islam pouvait servir l’insertion des générations d’immigrés et que l’islamisme pouvait être une étape vers la démocratisation. L’an dernier, il a aidé ses amis du clergé à ramener la paix dans un de leurs lycées. En plein débat sur la laïcité, il disait avec humour : "En tant que proviseur, je n’ai pas de problème avec le voile, mais je suis confronté à la mode des nombrils à l’air".
Homme de tribu, il ne se contentait pas de former, il tissait des liens par delà les frontières et les générations. Une "communauté Leveau" a fini par se créer à l’échelle transnationale.

* Enseignante-chercheuse à Lausanne, Rémy Leveau a dirigé sa thèse à l'école doctorale de Sciences Po, avant de devenir un ami de la famille.



Il savait que l’affaire du Sahara allait traîner

Par Khadija Mohsen-Finan*

Il a dépoussiéré la recherche sur le monde arabe. Il nous poussait à découvrir la réalité du terrain, à ne pas nous contenter des discussions avec l’élite. Contrairement à d’autres, il refusait de dresser une frontière entre universitaires et journalistes. Cela lui a valu d’être accusé de légèreté par ses pairs.
Or, contrairement à eux, Leveau savait anticiper. Lorsqu’il a décidé de travailler en 1985 sur l’islam, il a eu du flair. Lorsqu’il m’a suggéré de faire une thèse sur le Sahara occidental, je ne savais rien à ce sujet. Un de ses collègues m’a refroidi, m’apprenant que c’était une cause perdue, dont on ne reparlerait plus dans six mois. Leveau m’a alors enthousiasmé : "Tu termineras ton travail et on en reparlera encore pendant longtemps". Agissant sur le triptyque islam/immigration/Europe, Leveau avait foi dans les sociétés arabes, portait un intérêt particulier à Al Jazeera. Il n’a jamais cru à la fatalité du blocage des sociétés arabes.

* Chercheuse à Paris, Rémy Leveau a été son directeur de thèse, puis son collègue à l'IFRI



Il fréquentait Basri sans être basriste

Par Mohamed Tozy*

Lorsque je l’ai contacté en 1984 pour qu’il siège dans le jury de ma thèse, il revenait pour la première fois au Maroc depuis 1965. Durant la soutenance, il m’a longuement reproché de ne pas évoquer le côté entrepreneur du roi. Leveau ne voyait aucune incompatibilité entre servir la décision politique et mener une recherche sur le politique. Il le faisait sans concession sur la rigueur scientifique. C’est ainsi qu’il pouvait fréquenter Basri sans devenir basriste. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé au cœur de l’institution la plus proche de la prise de décision politique en France, l’IFRI.
Lorsqu’il a reçu nos jeunes chercheurs à Sciences po, il y a deux ans, il a été d’une grande humilité. Il leur a tout raconté, sur ses années passées au ministère de l’Intérieur à Rabat. Il assumait tout. Il servait le service public, mais il n’était pas dupe en privé. Tout ce qu’il collectait comme données, il l’écrivait et, fait inédit aux années 60, citait les noms. En cela, il était plus anglo-saxon que français.

* Enseignant-chercheur à Casablanca, Rémy Leveau a été le rapporteur de sa thèse de doctorat



Il avait quitté Moulay Hassan parce que c’était un lève-tard

Par Youssef Belal*

Je le voyais déjà dans mon jury de thèse, partageant ses analyses très justes sur le Maroc et ses intuitions prémonitoires sur l’avenir du royaume. à Sciences Po, quelques jours après la mort de Hassan II, il nous faisait part de son scepticisme sur le changement de système au Maroc. Il nous racontait comment il avait cessé d’être précepteur du prince Moulay Hassan parce que ce dernier se levait tard. Pour rejoindre la bâtisse de la rue Saint Guillaume, Leveau parcourait Paris à bicyclette. D’une modestie rare et d’une grande discrétion, on lui soutirait parfois des confidences sur son rôle au ministère de l’Intérieur marocain de 1958 à 1965. Chercheur éminent, il ne prenait jamais la posture du docte. J’appréciais chez lui le refus de recourir aux explications culturalistes faciles pour expliquer les blocages des sociétés arabes. Il n’avait pas d’à priori sur l’islam. Pour lui, le Maroc du Fellah était comparable à la France d’avant le suffrage universel. En somme, c’est un grand humaniste qui nous a quittés.

* Thésard à Sciences Po, Rémy Leveau a été son professeur



Il savait bousculer les règles

Par Ahmed R. Benchemsi*

En 1998, en milieu d’année, j’ai abandonné Paris et mon troisième cycle à Sciences-Po pour intégrer un cabinet ministériel à Rabat. Très vite, j’ai compris que j’avais fait une grosse erreur. C’est grâce à Rémy Leveau que j’ai pu la rattraper. Avec son sourire malicieux, sa voix douce et son énorme autorité morale, il m’a suggéré de rester à ce "poste d’observation idéal" pour consacrer mon mémoire de fin d’études – qu’il a accepté de diriger, même s’il avait déjà pris sa retraite – aux "rapports de pouvoir" dans cette administration marocaine qu’il avait vu naître. Pourtant, une règle de base de la sociologie politique est de ne jamais être impliqué personnellement dans ses sujets d’études. Mais Rémy Leveau, comme tous les grands professeurs, savait ignorer les règles de base quand il le fallait. C’est grâce à l’une de ses légendaires intuitions que j’ai trouvé le fil conducteur de ma recherche. Et c’est grâce à ses ouvrages et articles fondateurs que j’ai appris, à l’instar de plusieurs générations de Marocains, à mieux comprendre mon pays. Plus que tout autre, il en mériterait, à titre posthume, la citoyenneté d’honneur.

* Directeur de TelQuel, Rémy Leveau a été son directeur de recherche à Sciences Po



Le semeur de talents

Jusqu’à son ultime soupir, Rémy Leveau, mort le 2 mars 2005, aura été un "passeur d’idées". Toujours soucieux de vérifier ses thèses sur le terrain, il n’a jamais cessé d’étoffer ses réseaux d’amitiés et de connaissances. Durant ses sept années passées au Maroc (1958-1965), il a vu naître notre sociologie électorale. Initialement venu accompagner sa femme Geneviève affectée au Lycée Descartes, il a vite été propulsé précepteur du prince Moulay Hassan par le rédacteur de la première Constitution marocaine Maurice Duverger, puis conseiller juridique au ministère de l’Intérieur. Il est très vite devenu l’expert n°1 du Makhzen. Au point que Driss Basri lui a interdit, pendant longtemps, de revenir au Maroc. Qu’à cela ne tienne… De Tripoli, Beyrouth, puis du Caire qu’il quitta en 1983, il ne cessa de correspondre avec ses amis et grands chercheurs anglo-saxons (Waterbury, Geertz, Gellner) venus le relayer au Maroc. Son intuition est légendaire. On ne compte plus les grandes tendances politiques et sociales qu’il a pressenties bien avant l’heure.
Arrivé à l’Institut des Etudes Politiques de Paris (dit "Sciences-Po") en 1984, il y fonda le programme Monde Arabe et Musulman (MAM) et poussa d’innombrables chercheurs, intellectuels et journalistes maghrébins à étudier les acteurs fondamentaux de leurs sociétés (les jeunes, les imams, les entrepreneurs…). Gilles Kepel, qui lui succéda à la tête du programme MAM, lui reconnaît une "vocation de semeur de talents". Le consultant économique Raymond Benhaïm, qui travailla sous sa direction, dit de lui : "il se méfiait des écoles de pensée, même s’il a fini par en créer une". Sans doute le plus grand legs du grand professeur qu’il fût.

D.K

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés