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Par Driss Bennani
Reportage.
Fès. Le campus maudit
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Les étudiants sont de Taounate,
Taza, Ghafsay... Des repaires
de la gauche clandestine
des années 70 (DB / Telquel)
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En 2005, des étudiants âgés de 18 à 25 ans citent encore Marx et Lénine comme références. Ils rêvent de révolution rouge et se félicitent des pertes infligées aux forces de l'ordre mais accumulent coups, blessures et arrestations. Reportage dans un campus assiégé.
Dans les couloirs de la faculté des Sciences de Dhar El Mehraz à Fès, une affiche d'un autre âge interpelle les quelques étudiants de passage à ce niveau de l'établissement. On y voit la photo, en noir et blanc, d'un jeune homme et une inscription en gras : |
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"Libérez le camarade Jamal Ousfouri". Le document est signé par Annahj Addimocrati Al Qaîdi (mouvement des basistes, extrême gauche estudiantine apparue au début des années 80). Originaire de Taounate, Jamal Ousfouri a 23 ans, il est étudiant en deuxième année à la faculté de droit. Arrêté alors qu'il assistait au procès de ses collègues au tribunal de première instance, il sera "torturé dans le commissariat de police" avant d'être condamné à trois ans de prison fermes et à 500 dirhams d'amende. Motif : trouble de l'ordre public. Selon les documents officiels, Jamal serait l'un des meneurs du mouvement de protestation qui a secoué le campus fassi ces dernières semaines.
Tout a commencé le 8 février dernier, premier jour d'examens à la faculté de Droit. Plusieurs mois auparavant, les étudiants basistes avaient appelé au boycott de ces épreuves en signe de protestation contre la réforme universitaire, entrée en application il y a deux ans. Ce qui s'est passé ce jour là reste difficile à vérifier. Les étudiants basistes (une quarantaine selon la présidence de l'université), ont-ils empêché les autres étudiants d'accéder à la faculté sous la menace parfois armée ? Ou est-ce que les étudiants ont délibérément suivi le mot d'ordre appelant au boycott des examens ? Mystère. Toujours est-il qu'aucun étudiant ne passera d'examen ce jour là et les amphis resteront vides toute la journée.
Le lendemain, les étudiants résidant à la cité universitaire mitoyenne de la faculté sont réveillés (vers 6h 30) par le vrombissement des véhicules de sécurité venus encercler le campus. Des centaines d'hommes armés, appartenant à différents corps prennent position autour de la faculté, de la cité et des quartiers avoisinants. Très vite, des affrontements éclatent. Contre le jet de pierre et de débris de verre, les forces d'intervention chargent violemment les étudiants présents sur place. Bilan, plusieurs blessés et une cinquantaine d'interpellations. "La présence des forces de l'ordre avait un objectif de dissuasion. L'intervention, que nous ne souhaitions pas, est malheureusement venue en réponse aux attaques de certains étudiants, mais aussi parce quil y avait péril sur le bien public et pour garantir aux étudiants désireux de le faire de passer leurs examens", explique Taoufiq El Ouazzani, président de l'université Sidi Mohamed Ben Abdellah.
Les examens démarrent finalement dans une ambiance très tendue. L'accès à la faculté est désormais soumis au contrôle d'identité et les forces de sécurité ne quitteront le campus que le 7 mars, soit après plus de trois semaines. Les bus - qui ramènent les étudiants du centre ville - changent également de parcours et au besoin, sont escortés par des patrouilles de police. Au 15 février, le nombre d'interpellés atteindra 65 étudiants. Trois seront suspendus d'études pour trois ans, 21 condamnés à trois de prison avec sursis et un étudiant (Jamal Ousfouri) à trois ans fermes.
Maintenant que les examens sont terminés, les cours sont toujours suspendus à la faculté des Sciences (à tous les niveaux), reprennent difficilement à la faculté de Droit (pour les premières années) et plusieurs centaines d'étudiants fassis passent désormais leur journée entre sit-in, cercles de discussion (halaqiate) et manifestations.
Une faculté, une histoire
Au siège de la présidence de l'université de Fès, Taoufiq Ouazzani, le président, ne se fait pas d'idées quant à la difficulté de Dhar El Mehraz (qui regroupe les facultés de Droit, de Sciences et de Lettres). Le jeune ingénieur, diplômé en génie mécanique est clair : "Contrairement aux nouvelles facultés de Saiss, cette faculté a une histoire. Elle est extrêmement politisée et souffre de nombreux problèmes (infrastructures, surpeuplement, enclavement, etc.)". Elle n'en n'est pas à ses premiers "événements". En cinq ans, deux étudiants y ont perdu la vie dans des affrontements entre étudiants et forces de sécurité. Depuis 1984, date du premier grand soulèvement estudiantin à Dhar El Mehraz (qui a pris une dimension nationale), on ne compte plus les interventions des forces de sécurité, les interpellations et les blessés des deux côtés. à l'origine de ces événements, comme des tout récents, les basistes. Un mouvement de gauche radicale né en 1979. Détaché de toute organisation partisane ou syndicale, il a dès le départ limité son champ d'action à l'université. Aujourd'hui, sa présence est presque caricaturale dans la majorité des campus marocains sauf à Fès, et dans une moindre mesure, à Marrakech et à Oujda. Ceci dit, "Même à Fès, ils ne constituent qu'une petite centaine d'étudiants mais ils restent les véritables maîtres du campus", affirme un journaliste local.
La scène se passe près de la cafétéria de la faculté des Sciences à Fès. Une vingtaine d'étudiants, assis en cercle, discutent à voix basse. Les écouter parler renvoie à des dizaines d'années en arrière. Ils s'appellent systématiquement camarade Adil, Arrafiq Mohcine ou Arrafiqa Meryem. Ils ont entre 18 et 25 ans. Tous se disent basistes, militants au sein de l'UNEM. "Quand je suis arrivé à la faculté, certains camarades m'ont aidé à faire mon inscription, m'ont assisté pour le logement, etc. Après, j'assistais à leurs cercles de discussions, aux événements qu'ils organisent... C'est comme ça que j'ai adhéré au mouvement", raconte Mohamed, militant basiste. Comment, en 2005, ces jeunes peuvent-ils encore citer les écrits de Marx et de Lénine en référence ? Où font-ils leur apprentissage gauchiste ? Comment est ce que Dhar El Mehraz a résisté à la vague islamiste, appuyée pourtant au début des années 80 par l'état pour contrer le mouvement gauchiste à l'université ?
Selon plusieurs observateurs, "il n'existe pas d'explication historique ou scientifique à cela. Mais un cumul de plusieurs facteurs à la fois historiques, sociologiques et démographiques".
Il y a d'abord les étudiants, pour la plupart originaires des régions de Taza, Taounate et Ghafsay. Des repaires de la gauche clandestine au milieu des années 70, et qui constituent encore des viviers pour les mouvements socialistes. Puis il y a toute l'histoire de la faculté, avec ses figures emblématiques, ses dates et sa place auto-baptisée par les étudiants "20 janvier" (date des événements de 1984). En vrac, un étudiant peut ici vous citer (fièrement) les noms d'étudiants basistes ayant péri lors des affrontements avec les forces de sécurité. Des noms comme Hafid Bouabid, Zoubida, Ahmed Benaissa... Aujourd'hui présentés comme des héros de la lutte estudiantine. De ces héros qui font rêver une génération en manque de symboles et de repères. Les idoles de ces jeunes ? Ben Barka et Saida Menebhi. Leurs lectures ? "La biographie de Marx", Le guide de la révolution selon Lénine, Glossaire du socialisme scientifique ou Guevara, les uvres complètes. Des livres traduits du russe à l'arabe dans de sombres capitales de l'ex Union soviétique, en Libye ou en égypte sous Nasser. Ils sont vendus à l'hefra (une sorte de librairie en plein air) et rencontrent un vif succès. Ahmed, bouquiniste de son état, a 0lui aussi été étudiant à Dhar el Mehraz. Ce militant d'Annahj Addimocrati est l'un des principaux fournisseurs des étudiants en écrits rouges. "Ce sont des livres très rares. J'en fais des photocopies pour permettre aux étudiants d'en acheter. C'est comme si ces étudiants voulaient rattraper une histoire qu'ils n'ont pas vécu, qu'ils idéalisent à volonté et qui ne se répètera peut être jamais", confie-t-il. Même décor à l'entrée de la cité universitaire, des étalages de livres communistes et - même en cherchant bien - aucune trace d'écrit islamiste. Même pas un manuel de Chariâ.
"Si ça s'embrase souvent, c'est aussi à cause de l'emplacement de la faculté elle-même", note un professeur. Pour résumer, disons que Dhar El Mehraz se trouve à l'extrémité de la ville, loin de tout, enclavée entre des terrains vagues, une caserne militaire et des quartiers difficiles. Le titre foncier appartient d'ailleurs aux militaires. à la cité universitaire (qui risque de s'effondrer à tout moment), ce sont les camarades qui font la loi. Redistribution des "positions", revente de denrées alimentaires achetées au gros, le tout sans aucun contrôle administratif. Sur les murs, les inscriptions à la gloire de l'Unem et de la pensée gauchiste sont visibles aux quatre étages du bâtiment.
Ainsi est Dhar El Mehraz, loin de tout. Et d'abord de la ville, qui se trouve à quelques kilomètres. Une ville aujourd'hui encerclée par des quartiers chauds qui ont fourni un joli pourcentage des détenus islamistes post 16 mai, et où, il y a peu, des fous d'Allah menaient des campagnes sabrées en médina. Ce soir, les basistes "descendent" en ville, soutenir les diplômés chômeurs dans "leur lutte héroïque contre le despotisme et le favoritisme makhzénien". Plus tard, ils décideront des "mesures à prendre" pour défendre leur collègue emprisonné, qui a déjà entamé une grève de la faim. |
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Stratégie. Et les islamistes ?
Ils sont tout aussi présents au sein du campus, mais se font plus discrets. L'année dernière, ce sont eux qui avaient appelé au boycott des examens pour en exiger le report. Ce qu'ils ont finalement eu, sans heurts. Contrairement aux basistes, ils ne sont pas dans une logique de confrontation avec l'état mais dans une logique de dialogue qu'ils veulent constructif. à Fès, ils représentent la force tranquille du campus, celle que les professeurs et responsables de l'université qualifient "d'intelligente" parce que pacifique. Mais beaucoup leur reste à faire pour conquérir Dhar El Mehraz. "A Fès, ils ont raté leur chance au milieu des années 80 alors qu'ils étaient poussés par l'état", note un professeur. Rattraperont-ils le temps perdu ? |
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