Sujet
Actu Économie
Chroniques. La campagnarde, la superficielle et l'irréductible
Justice. Qui veut la peau de Adil Charkaoui ?
Hommage. Adieu, Mr. le professeur
Reportage. Fès : Le campus maudit
Mémoire. Au souvenir des transsexuels
Société. Speed dating à Casa
N° 167
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Chroniques. La paysanne, la bimbo et la résistante
Affaire. Qui veut la peau de Adil Charkaoui ?
Hommage. Adieu, M. le professeur
Reportage. Fès. Le campus maudit
Mémoire. Au souvenir des transsexuels
Société. Speed dating à Casa

Par Cerise Maréchaud

Mémoire. Au souvenir des transsexuels

Coccinelle, premier patient du Dr
Burou et star du music hall (DR)
Sous la férule d’un gynécologue mystérieux, Casablanca était, il y a 30 ans, une plateforme mondiale de la chirurgie transsexuelle. Souvenirs d’un passé insolite.


On pourrait presque parler d’un âge d’or, si la cause n’en était pas aussi étrange et souterraine. Plus réputée que New York, plus prisée qu'Amsterdam et plus courue que Londres, Casablanca était bien la cité phare, dans les années 60 puis 70, du monde… transsexuel. Dans une clinique médiocre près de la place Mers Sultan, un homme, le gynécologue casablancais
Georges Burou, mort il y a près de 18 ans, aura à lui seul fait de sa ville d’adoption la première plate-forme mondiale et mondialement connue de "transsexualisation"*, offrant des organes sexuels et un corps de femme à qui vivait psychiquement mal son identité masculine.
Ce visage insolite de Casablanca est inconnu des moins de cinquante ans. Voire incroyable. Quant à ceux qui, de près ou de loin, ont côtoyé le Dr. Burou, ils en parlent comme d’un souvenir intime qui ressurgit de nulle part, gardant toujours une part de mystère. Appelé en France, un ami de longue date se souvient : "C’était un excellent gynécologue qui a mis au monde trois générations. Quant à la chirurgie transsexuelle, il fut le tout premier médecin à pratiquer ce genre d’intervention marginale à haut niveau, d’en faire quelque chose de propre contrairement à tous les charlatans existants. Il faut voir ce qui se faisait au Brésil, en Colombie… des boucheries". D’où la clientèle de tous horizons venant frapper à sa porte pour changer de sexe, de corps, d’identité, de "soi", espérant ainsi tuer le mal-être.
Né en Algérie et diplômé de gynécologie-obstétrique à Oran, un déboire sentimental vaudevillesque le mène finalement à quitter le pays pour se poser dans le Maroc voisin, à Casablanca qu’il ne quittera plus. Après un passage à la clinique Val d’Anfa, le Dr. Burou pose ses pénates à la clinique du Parc, au 13 rue Lapébie, derrière l’actuel boulevard Hassan II. Comment en est-il arrivé à opérer des transsexuels ? L’origine de la pratique demeure floue. Pour son ami français, "Ce fut un hasard, lorsque sa seconde épouse Lisa Burou lui présenta un jour un ami très mal dans sa peau, qu’il a voulu aider, mettant d’un coup sa technique en place". Technique chirurgicale par ailleurs applaudie et employée, encore aujourd’hui, par des chirurgiens du monde entier. Témoins et documents s’accordent cependant sur l’identité de son premier patient, doublement célèbre aujourd’hui : le transsexuel Jacques Dufresnoy, opéré en 1958 et devenu par la suite Coccinelle, vedette du music hall parisien aujourd’hui installé (installée) dans le sud de la France.
"Il avait une clientèle internationale, poursuit fièrement son ami qui l’aura aidé, pendant un temps, en faisant office d’interprète tout en gardant une mémoire bien précise du quotidien de ces années là. Son cabinet était celui par excellence de la bourgeoisie franco-marocaine. Au premier et deuxième étage de la clinique du Parc, il y avait les jeunes mamans… et au troisième, les "Coccs", comme on les appelait (du nom du premier patient du Dr. Burou). Il était entouré d’une équipe, toujours la même, dont son infirmière en chef, une ancienne fille d’esclave du Palais de Taroudant… Le prix de ces opérations était très variable… selon la clientèle. De toute façon, c’est sa femme Lisa, plus portée sur la chose, qui s’en occupait". En cas de problème, il faisait appel à des confrères, sur des "opérations durant à peine plus de deux heures, comme n’importe laquelle de ses interventions", complète l’un d’eux. Un geste devenu bénin pour le docteur, dans le plus grand laissez faire, certes, mais pas dans l’illégalité, aucune loi marocaine n’interdisant explicitement ce type de pratique. "Les patients débarquaient du monde entier un soir, et le lendemain matin ils étaient dans la salle", poursuit-il. Selon le Dr. Joris Hage, chirurgien néerlandais d’Amsterdam auteur d’une recherche sur le Dr. Burou, ce dernier aurait pratiqué jusqu’à 800 opérations dites "male to female" (le contraire étant rarissime, voire impossible).
En 1973, Georges Burou intervient à un symposium sur la transsexualité à l’université de Stanford, en Californie. Genre de prestations qu’il n’affectionnait guère, par désintérêt de la célébrité, d’autant qu’il se savait décrié. "Ceux qui le connaissaient ne pouvaient qu’admirer le médecin et apprécier l’homme", assure le Pr Theyllaud, anesthésiste. Mais ceux qui ne le connaissaient pas le jalousaient pour son génie chirurgical, estime un confrère. "Je ne l’ai pas connu de son vivant, explique le Dr. Guessous, chirurgien plasticien à Casablanca. Mais je lui rend hommage, c’était un avant-gardiste, reconnu comme tel par la France tardivement, 30 ou 40 ans après".
Médicalement génial, humainement chaleureux et d’une honnêteté intellectuelle sans faille, Georges Burou n’en était pas moins parfaitement amoral… et le reconnaissait. "Il ne tenait pas compte du suivi de ses patients, ça l’indifférait qu’on lui prête des principes moraux. Il n’avait que faire des conséquences psychologiques de ses gestes". Détruire est facile, dit amèrement ce confrère, c’est reconstruire qui est un pari. "Ce genre d’opération sur des adultes… c’est suicidaire". Quant au devenir de ses patients, mystère…
Une chose est sûre, tous ces témoins sont unanimes : le Dr. Burou fut un sacré personnage, proche du savant fou, qui aura taillé la réputation de Casablanca comme la silhouette de ses patients, lui valant un portrait dans Paris Match. Il aurait même inspiré un film et un roman. "Il vivait dans sa clinique, se remémore un chirurgien. Il habitait juste au-dessus, et à six heures, tous les matins, il opérait. Invariablement. Il se réveillait, pouvait descendre en tenue de nuit, se laver les mains, puis opérer. Comme il respirait. Quand il n’opérait pas, il était dans l’eau, au port de Mohammedia, à faire du ski nautique, sa deuxième passion". Il est mort à plus de 80 ans, en 1987, noyé sous son bateau que ses opérations transsexuelles, coûtant dans les 3.000 dollars américains, auront financé pendant près de 30 ans. "C’était un inventeur, répète un confrère. Dans son domaine d’origine, l’obstétrique, tout avait été dit ou fait. Lui aimait créer".

* Médicalement, on parle de transsexualité pour toute personne vivant une scission entre son sexe biologique et son sexe psychique.



Aujourd’hui. On dit que ça continue…

L'activité mystérieuse pour laquelle Casablanca était mondialement connue se poursuit-elle aujourd’hui ? Les avis sont scindés. La plupart des chirurgiens affirment sans ciller qu’il n’en est rien, estimant pour certains que le legs du Dr. Burou était trop exclusif. "Son successeur s’y est probablement adonné quelquefois, puis plus rien". ça se saurait, disent-ils. Il est vrai que la législation française, à l’époque drastiquement opposée à la chirurgie transsexuelle, a beaucoup évolué, comme celles d’autres pays. Et ce, en partie grâce à l’œuvre étrange du gynécologue casablancais. Aujourd’hui admises en France – sous des conditions médicales et psychiatriques bien précises – ces opérations ne seraient naturellement plus l’objet de fructueuses délocalisations. "A Casablanca, ça se fait toujours, glisse un autre praticien sur un ton confidentiel. Ici et là, j’en suis certain… mais je ne peux pas donner de noms. De toute façon les chirurgiens d’aujourd’hui connaissent la technique, alors pourquoi aurait-ce disparu totalement ?"

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés