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Par Cerise Maréchaud
Mémoire. Au souvenir des transsexuels
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Coccinelle, premier patient du Dr
Burou et star du music hall (DR)
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Sous la férule dun gynécologue mystérieux, Casablanca était, il y a 30 ans, une plateforme mondiale de la chirurgie transsexuelle. Souvenirs dun passé insolite.
On pourrait presque parler dun âge dor, si la cause nen était pas aussi étrange et souterraine. Plus réputée que New York, plus prisée qu'Amsterdam et plus courue que Londres, Casablanca était bien la cité phare, dans les années 60 puis 70, du monde
transsexuel. Dans une clinique médiocre près de la place Mers Sultan, un homme, le gynécologue casablancais |
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Georges Burou, mort il y a près de 18 ans, aura à lui seul fait de sa ville dadoption la première plate-forme mondiale et mondialement connue de "transsexualisation"*, offrant des organes sexuels et un corps de femme à qui vivait psychiquement mal son identité masculine.
Ce visage insolite de Casablanca est inconnu des moins de cinquante ans. Voire incroyable. Quant à ceux qui, de près ou de loin, ont côtoyé le Dr. Burou, ils en parlent comme dun souvenir intime qui ressurgit de nulle part, gardant toujours une part de mystère. Appelé en France, un ami de longue date se souvient : "Cétait un excellent gynécologue qui a mis au monde trois générations. Quant à la chirurgie transsexuelle, il fut le tout premier médecin à pratiquer ce genre dintervention marginale à haut niveau, den faire quelque chose de propre contrairement à tous les charlatans existants. Il faut voir ce qui se faisait au Brésil, en Colombie
des boucheries". Doù la clientèle de tous horizons venant frapper à sa porte pour changer de sexe, de corps, didentité, de "soi", espérant ainsi tuer le mal-être.
Né en Algérie et diplômé de gynécologie-obstétrique à Oran, un déboire sentimental vaudevillesque le mène finalement à quitter le pays pour se poser dans le Maroc voisin, à Casablanca quil ne quittera plus. Après un passage à la clinique Val dAnfa, le Dr. Burou pose ses pénates à la clinique du Parc, au 13 rue Lapébie, derrière lactuel boulevard Hassan II. Comment en est-il arrivé à opérer des transsexuels ? Lorigine de la pratique demeure floue. Pour son ami français, "Ce fut un hasard, lorsque sa seconde épouse Lisa Burou lui présenta un jour un ami très mal dans sa peau, quil a voulu aider, mettant dun coup sa technique en place". Technique chirurgicale par ailleurs applaudie et employée, encore aujourdhui, par des chirurgiens du monde entier. Témoins et documents saccordent cependant sur lidentité de son premier patient, doublement célèbre aujourdhui : le transsexuel Jacques Dufresnoy, opéré en 1958 et devenu par la suite Coccinelle, vedette du music hall parisien aujourdhui installé (installée) dans le sud de la France.
"Il avait une clientèle internationale, poursuit fièrement son ami qui laura aidé, pendant un temps, en faisant office dinterprète tout en gardant une mémoire bien précise du quotidien de ces années là. Son cabinet était celui par excellence de la bourgeoisie franco-marocaine. Au premier et deuxième étage de la clinique du Parc, il y avait les jeunes mamans
et au troisième, les "Coccs", comme on les appelait (du nom du premier patient du Dr. Burou). Il était entouré dune équipe, toujours la même, dont son infirmière en chef, une ancienne fille desclave du Palais de Taroudant
Le prix de ces opérations était très variable
selon la clientèle. De toute façon, cest sa femme Lisa, plus portée sur la chose, qui sen occupait". En cas de problème, il faisait appel à des confrères, sur des "opérations durant à peine plus de deux heures, comme nimporte laquelle de ses interventions", complète lun deux. Un geste devenu bénin pour le docteur, dans le plus grand laissez faire, certes, mais pas dans lillégalité, aucune loi marocaine ninterdisant explicitement ce type de pratique. "Les patients débarquaient du monde entier un soir, et le lendemain matin ils étaient dans la salle", poursuit-il. Selon le Dr. Joris Hage, chirurgien néerlandais dAmsterdam auteur dune recherche sur le Dr. Burou, ce dernier aurait pratiqué jusquà 800 opérations dites "male to female" (le contraire étant rarissime, voire impossible).
En 1973, Georges Burou intervient à un symposium sur la transsexualité à luniversité de Stanford, en Californie. Genre de prestations quil naffectionnait guère, par désintérêt de la célébrité, dautant quil se savait décrié. "Ceux qui le connaissaient ne pouvaient quadmirer le médecin et apprécier lhomme", assure le Pr Theyllaud, anesthésiste. Mais ceux qui ne le connaissaient pas le jalousaient pour son génie chirurgical, estime un confrère. "Je ne lai pas connu de son vivant, explique le Dr. Guessous, chirurgien plasticien à Casablanca. Mais je lui rend hommage, cétait un avant-gardiste, reconnu comme tel par la France tardivement, 30 ou 40 ans après".
Médicalement génial, humainement chaleureux et dune honnêteté intellectuelle sans faille, Georges Burou nen était pas moins parfaitement amoral
et le reconnaissait. "Il ne tenait pas compte du suivi de ses patients, ça lindifférait quon lui prête des principes moraux. Il navait que faire des conséquences psychologiques de ses gestes". Détruire est facile, dit amèrement ce confrère, cest reconstruire qui est un pari. "Ce genre dopération sur des adultes
cest suicidaire". Quant au devenir de ses patients, mystère
Une chose est sûre, tous ces témoins sont unanimes : le Dr. Burou fut un sacré personnage, proche du savant fou, qui aura taillé la réputation de Casablanca comme la silhouette de ses patients, lui valant un portrait dans Paris Match. Il aurait même inspiré un film et un roman. "Il vivait dans sa clinique, se remémore un chirurgien. Il habitait juste au-dessus, et à six heures, tous les matins, il opérait. Invariablement. Il se réveillait, pouvait descendre en tenue de nuit, se laver les mains, puis opérer. Comme il respirait. Quand il nopérait pas, il était dans leau, au port de Mohammedia, à faire du ski nautique, sa deuxième passion". Il est mort à plus de 80 ans, en 1987, noyé sous son bateau que ses opérations transsexuelles, coûtant dans les 3.000 dollars américains, auront financé pendant près de 30 ans. "Cétait un inventeur, répète un confrère. Dans son domaine dorigine, lobstétrique, tout avait été dit ou fait. Lui aimait créer".
* Médicalement, on parle de transsexualité pour toute personne vivant une scission entre son sexe biologique et son sexe psychique.
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Aujourdhui. On dit que ça continue
L'activité mystérieuse pour laquelle Casablanca était mondialement connue se poursuit-elle aujourdhui ? Les avis sont scindés. La plupart des chirurgiens affirment sans ciller quil nen est rien, estimant pour certains que le legs du Dr. Burou était trop exclusif. "Son successeur sy est probablement adonné quelquefois, puis plus rien". ça se saurait, disent-ils. Il est vrai que la législation française, à lépoque drastiquement opposée à la chirurgie transsexuelle, a beaucoup évolué, comme celles dautres pays. Et ce, en partie grâce à luvre étrange du gynécologue casablancais. Aujourdhui admises en France sous des conditions médicales et psychiatriques bien précises ces opérations ne seraient naturellement plus lobjet de fructueuses délocalisations. "A Casablanca, ça se fait toujours, glisse un autre praticien sur un ton confidentiel. Ici et là, jen suis certain
mais je ne peux pas donner de noms. De toute façon les chirurgiens daujourdhui connaissent la technique, alors pourquoi aurait-ce disparu totalement ?" |
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