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Par Karim Boukhari
Enquête. Qui est vraiment abdeslam yassine ?
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Yassine a eu une vie avant
Al Adl Wal Ihsane...(DR)
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Son parcours, sa personnalité, sont riches détapes, et de détails, pour la plupart jalousement gardés au secret, qui sont autant de clés pour comprendre son ascension à la tête dune association-épouvantail : Al Adl Wal Ihsane.
Le fabuleux destin de Abdeslam Yassine a commencé doucement, banalement, quand il a vu le jour en 1928 dans la région de Haha, près dEssaouira. Berbère, issu dune famille humble, Yassine a grandi dans une ambiance paysanne, loin des turbulences politiques qui secouent les grandes villes du royaume. Rien ne le distinguait alors de ses congénères de la campagne, si ce nest son aptitude à apprendre vite et ses audaces verbales. Yassine fait lécole coranique avant de poursuivre, à 15 ans, sa scolarité à linstitut de Ben Youssef à |
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Marrakech, connu pour son enseignement religieux, mais qui sert aussi de pépinière pour les enseignants autochtones. Il y reste 4 ans et en sort, en 1949, avec le titre dinstituteur. Il part alors à El Jadida où il enseigne la langue arabe à "madrasat al-aâyane" (littéralement lécole des fils de notables). Yassine emprunte facilement les arcanes de léducation nationale, multiplie les affectations, qui lenvoient à Kasba, près de Béni Mellal, avant datterrir de nouveau à Marrakech, toujours en tant quinstituteur darabe. Politiquement, son engagement est quasi nul. La déposition et lexil de Mohammed V, suivis de lintronisation de Ben Arafa, ne laffectent guère. Alors que beaucoup de jeunes nationalistes, y compris dans le rang des enseignants, boudent lécole, multiplient les gestes de colère ou rejoignent tout simplement la résistance regroupée autour de lIstiqlal, Yassine poursuit tranquillement son bonhomme de chemin. Et il grimpe les échelons. à lindépendance du Maroc, il est promu inspecteur de lenseignement secondaire. Le royaume, à lépoque, gâte ses cadres, pas très nombreux. Yassine fait partie du lot. En 1959, par exemple, il bénéficie coup sur coup de deux stages de formation respectivement en France et aux Etats-Unis, de 45 jours chacun. Yassine, logiquement, fait partie de lélite du jeune ministère de léducation nationale. Il rédige et supervise, en compagnie dautres cadres du département, une bonne partie des programmes de lenseignement primaire. Dans les années 60, on trouvait ainsi des manuels scolaires citant à profusion un certain Abdeslam Yassine
Sur un plan plus personnel, lhomme se distingue par une élégance rare. Toujours rasé, bien habillé, Yassine porte le nud papillon et roule dans de belles voitures. Cest un homme ouvert, marié à une femme dorigine tangéroise et dont le premier enfant, prénommé Nadia, voit le jour en 1961. Cest aussi un homme ambitieux, audacieux, qui nhésite pas, par exemple, quand il dirigeait le centre de formation des instituteurs à Casablanca en 1958, à inclure lenseignement de la musique classique parmi ses priorités ! Lhomme nest pourtant pas un adepte des bouleversements, quils soient dordre idéologique, religieux ou politique.
Un témoin qui la bien connu à lépoque, l'Académicien Mohamed Chafik, résume la pensée de Yassine, dans sa première vie, de la manière suivante : "Cétait un adepte dun adage soufi, et que lon retrouve aussi parfois chez les jésuites : loraison, pas la raison ! (addikrou, la al-fikrou). Pour moi, comme pour dautres personnes qui le côtoyaient, cétait le signe dune fermeture à tout esprit critique".
Le vrai tournant pour Abdeslam Yassine se situe en 1965, quand sa vie bascule du tout au tout. Yassine, daprès des confidences obtenues auprès de son entourage, vit des problèmes personnels. Son mariage, qui lui a déjà donné trois enfants dont deux garçons, ne fonctionne plus. Infidélités conjugales, comme laffirment certaines voix, ou simples désaccords de la vie quotidienne, Yassine en vient à répudier sa femme retournée, depuis, à Tanger. Il se remariera plus tard avec son ancienne servante, devenue sa deuxième femme, qui lui donnera trois nouveaux enfants. Lhomme sest découvert une passion entre temps : la religion. à 37 ans, Yassine embrasse le soufisme, via la tariqa boutchichiya, dont il apprend le B.A-BA à Madagh, près de Berkane, auprès du cheikh Abbès, leader charismatique de la zaouiya. "Ses déboires personnels lont peut-être précipité vers le soufisme, confie ce proche, mais Yassine y fit montre dune telle ardeur quil devint rapidement le bras droit du père spirituel du mouvement, le cheikh Abbes". Humainement, Yassine se retranche sur lui-même à mesure quil plonge dans le mysticisme, et se rapproche du père Abbès. Adieu lhomme ouvert, plutôt bon vivant des années 50. Le nouveau Yassine est un homme renfermé, qui parle bas et se dit de plus en plus "malade". Personne ne saura jamais rien sur la mystérieuse maladie qui semble ronger un Yassine qui fait le grand ménage dans sa vie. Vers 1967-1968, il obtient pourtant une super promotion en rejoignant ladministration centrale du ministère de léducation nationale à Rabat. Entre lui et le cabinet du ministre, il ny a plus quun seul pas, quelques mètres, quil ne franchira jamais. Car Yassine sabsente de plus en plus, invoque inlassablement sa "maladie" et finit, carrément, par claquer la porte, peu après sa promotion. Il dédiera dès lors sa vie au soufisme, plus tard à la "politique". Son étoile grandit vite, et bien, à la zaouiya boutchichiya. Si bien que, à la mort du cheikh Abbes en 1972, Yassine fait partie des favoris logiques pour la succession. Ce nest pourtant pas lui que les boutchichis plébiscitent mais Hamza, le fils de Abbès. "Yassine avait des ambitions légitimes, confie cet homme qui la connu à lépoque, mais, dans le fond, il ne se faisait guère dillusions : Abbes, de son vivant, lui disait toujours dobéir à Hamza, son fils. Il ne lui avait jamais rien promis. Les autres ténors de la zaouiya ne le portaient pas vraiment dans leur cur, lui reprochant ses audaces verbales, surtout vis-à-vis du régime, mais aussi le caractère récent de son engagement dans le soufisme". Abdeslam Yassine est un cheikh surgi de nulle part qui sest fait, en relativement peu de temps, une place au soleil (de la zaouiya). à la mort de Abbes, il prend le "maquis" et quitte la zaouiya. Il emporte dans ses bagages deux "apôtres", fidèles compagnons qui ne le quitteront plus jamais : Ahmed Mellakh et Souleimani Alaoui, deux enseignants comme lui. Sur les raisons de ce départ, Yassine expliquera à ses futurs disciples que "la tariqa sommeille, ses chefs ayant définitivement renoncé au jihad". Dès lannée daprès, en fin 1973, celui quon appelle désormais le cheikh prépare son acte de naissance politique : "Al-Islam aw Attoufane (lIslam ou le déluge)" qui voit le jour en 1974. De quoi sagit-il ? Dune très longue lettre adressée à Hassan II. Yassine alterne la nassiha (conseil religieux) et les ordres au roi. Le ton est étonnamment effronté (nous sommes alors en pleines années de plomb et Hassan II inspire une crainte infinie à tout le monde) mais la teneur politique est tout sauf rationnelle. Le cheikh, en sadressant dans un passage à Hassan II, lui dit, littéralement : "Balaie les partis politiques et viens quon sassoie ensemble : toi, moi et larmée !". Le document est un manuscrit de plus de 100 pages, écrit dans un style parfois approximatif, mais qui ne manque pas de courage. Suicidaire, ou presque. Plusieurs copies sont faites clandestinement et lune de ces copies atterrit dans le bureau du gouverneur de Marrakech, censé la transmettre au roi. La réplique ne se fait pas attendre : Yassine est arrêté presque sans délai. Les fidèles Mellakh et Alaoui aussi. Le trio est convoyé immédiatement à Derb Moulay Chérif où il subit un examen de situation. Lenquête savère infructueuse et la police, sur instructions directes du palais, prend la décision de relâcher les compagnons de Yassine et dexpédier le cheikh à lasile psychiatrique de Marrakech. Une punition à peine plus clémente que le transfert, quelques mois auparavant, des mutins de Skhirat à Tazmamart ! Le cheikh passera en effet 42 mois à lasile, privé de lecture et recevant des visites au compte-gouttes. Une véritable damnation. Jusquà sa relaxation, en 1979, aucun parti, aucune ONG ne se sont jamais portés à son secours. De là est né une cassure entre Yassine et lensemble de la classe politique, voire les ONG humanitaires. Le long exil "chez les fous" a façonné dencore plus près la personnalité de Yassine. Il lui a aussi fait gagner, en contre-partie, de larges sympathies dans lunderground islamiste. à sa sortie en 1979, le cheikh quitte définitivement Marrakech et sinstalle à Salé, pour se rapprocher de laxe Casablanca-Rabat. Il a désormais la carrure dun véritable leader, qui séduit et fédère autant par ses références à Dieu que par ses audaces politiques. Une deuxième "promotion" de disciples se greffe ainsi autour du rescapé. à la tête de ces nouveaux lieutenants, on retrouve un certain Mohamed Bachiri, imam (et enseignant) très connu dans les milieux populaires de Casablanca. En se ralliant à Yassine, Bachiri ramène avec lui une véritable armée de jeunes, chômeurs, ouvriers ou étudiants. Il devient pratiquement le bras droit de Yassine et larchitecte véritable de ce qui deviendra, plus tard, Al-Adl Wal Ihsane.
En 1979, Yassine trouve un nouveau tremplin politique avec la révolution en marche à Téhéran. Khomeiny instaure une république islamique en Iran ; Yassine y puise une raison de croire à lavènement de la khilafat à la place de la monarchie hassanienne et, surtout, un argument pour séduire les foules. Le petit cercle réuni autour du cheikh sagrandit considérablement. Yassine, qui na rien dun tribun, parle peu, ou mal (il sexprime essentiellement en darija), mais on parle de plus en plus de lui. Il écrit beaucoup. Les publications du cheikh se suivent et se ressemblent, vantant les mérites de la révolution iranienne et dénonçant le "mounkar" de la société et du régime marocains. En 1983, lun de ses écrits parus sur un journal éphémère ("Assoubh") lui vaut une nouvelle arrestation. Cette fois, Yassine passe par le tribunal où il écope dune peine de deux ans de prison pour atteinte à la sûreté de létat. Un délice par rapport aux 42 mois de lasile des fous à Marrakech. Yassine passe les deux années de prison entre Rabat et Kénitra, où il côtoie notamment les détenus dIlal-Amam. Malgré quelques approches, jamais le courant ne passera réellement entre lui et les amis de Serfaty, bien au contraire (lire encadré p.22). Deux années après sa sortie de prison, Yassine décide, en septembre 1987, de donner un nom propre à sa jamaâ : Al Adl Wal Ihsane. Lilluminé qui avait osé défier Hassan II en 1974 sest définitivement installé dans la peau dun chef islamiste. Le régime, en tout cas, le prend au sérieux. La preuve, le 30 décembre 1989, la police de Hassan II décide dassigner le cheikh dans sa résidence de Salé, une manière de limiter ses déplacements devenus très importants à travers le royaume. Quà cela ne tienne, Al Adl Wal Ihsane a tissé sa toile aux quatre coins du pays, étendant son réseau à luniversité et même parmi les RME. Le "parti" est solidement installé, fonctionnant sous la direction collégiale dun Majliss Al-Irchad dominé par Bachiri, Fathallah Arsalane, Mohamed Abbadi et quelques autres. De décembre 1989 à mai 2000, Yassine reste assigné à résidence, mais continue de recevoir ses disciples, de plus en plus nombreux, avec ou sans le contrôle des policiers qui surveillent son domicile (lire encadré ci-contre). Ces onze longues années dassignation ne seront interrompues que lespace de quatre jours, en décembre 1995. Que sest-il passé au juste ? La réponse est simple : Hassan II sapprêtait à lépoque à recevoir lIsraélien Shimon Peres. Peut-être pour anticiper sur la colère de la rue, et sans doute aussi pour sonder les intentions de Yassine, le roi avait décidé de lever lassignation. Cétait un jeudi et, le vendredi, Yassine, qui na pas perdu son temps, sest rendu à la mosquée de Salé. Son prêche sonne encore dans loreille des fidèles. "Yassine a dédié son intervention aux Juifs, se souvient un disciple. Il a dit en substance : si nous les recevons ici, les bras ouverts, que fera-t-on du Coran qui nous pousse à les éviter ? Doit-on changer le texte de Dieu ?". Incendiaire ! Le lundi, Yassine est de nouveau "verrouillé" dans sa modeste villa de Salé. Il le restera jusquen mai 2000, sans interruption.
De sa demeure à Salé, Yassine mène de longues négociations avec le régime de Hassan II. Les émissaires du roi proposent au cheikh "un pacte de paix mutuelle et une reconnaissance en tant que parti politique" mais exigent, en retour, que la jamaâ "ne remette jamais en cause le statut de commandeur des croyants dévolu au souverain". Selon un observateur qui a bien connu Yassine, "le cheikh sest déplacé jusquen prison où certains de ses lieutenants du Majliss Al-Irchad étaient détenus au début des années 90, pour les consulter, avant de donner une réponse, déjà arrêtée, aux représentants du roi : ça sera non !". Sur le fond, Yassine et ses hommes refusent de "digérer" le statut de commandeur des croyants tel que Hassan se lest taillé via les différentes Constitutions. Sur la forme, ils refusent de sabaisser pour le baise-main traditionnel, rappelant que "on ne sincline quune fois : devant Dieu" (Et accessoirement devant Yassine, pour ses fidèles). Mais le plus étonnant, dans cette révélation, est que Yassine était censé être en résidence surveillée, interdit de quitter son domicile
Jusquoù sont allées, en fait, ces négociations et est-ce que Yassine a déjà rencontré le roi en personne ? Officiellement, ni lun ni lautre nen ont jamais fait état. Même si certains soutiennent qu'au lendemain du coup détat de 1972, Hassan II aurait accueilli une délégation de boutchichiyines venus lui apporter leur "baraka" et que Yassine en aurait fait partie
à larrivée de Mohammed VI, Yassine se rappelle encore une fois au souvenir des Marocains, et du roi en particulier, en adressant à ce dernier un mémorandum retentissant : "Lettre à qui de droit". Comme avec Hassan II, 26 ans auparavant, le cheikh fait dans la nassiha et les instructions directes, invitant entre autres le jeune souverain "à restituer la fortune amassée (par son père) au peuple". Dans lentourage du cheikh, les moins fidèles laissent entendre que la main de sa fille Nadia nest pas étrangère à la rédaction du texte. Mais dans tous les cas, le cheikh bénéficie dune levée de lassignation à résidence peu après, en mai 2000. Redevenu libre de ses mouvements, Yassine reprend son bâton de pèlerin, effectuant des sauts jusquà son village natal de Haha. Sa villa à Salé, communément appelée Ad-Dar Lakdima (la vieille demeure originelle), où il réside en compagnie de sa femme et de quelques fidèles serviteurs, ne désemplit pratiquement jamais. Le cheikh se rend aussi régulièrement dans les deux villas voisines, qui appartiennent à la jamaâ, et dont lune abrite régulièrement les rencontres dAl Adl Wal Ihsane. Des rencontres où les commentaires politiques le disputent allègrement aux "séances découte" largement dédiées aux rêves, visions et autres illusions optiques. Dans lune de ces séances, par exemple, tenue à la fin 2004, une femme a confié au cheikh avoir vu (en rêve) la tête de Yassine sur le corps de Hassan II. Un rêve qui aurait reçu, par consensus, linterprétation suivante : "La délivrance, via lavènement dun nouveau règne, est proche !". Au cours dune autre séance découte, une fidèle a confié avoir vu, en plein jour, le prophète monter dans un autocar qui faisait escale à Had Soualem, sur son chemin vers Casablanca
Sur un plan plus politique, Yassine continue de tenir les rênes de son "parti", sans doute le plus important (par le nombre) de tout le royaume. Il est secondé par le fameux Majliss Al-irchad, sorte de conseil des sages, regroupé autour de Fathallah Arsalane, porte-parole officiel de la jamaâ, du fidèle Souleimani Alaoui, de Abdelouahed Moutawakil, qui dirige en même temps la daira siyassiya (équivalent dun bureau politique) et surtout de Mohamed Abbadi, responsable pédagogique dAl Adl et premier candidat à la succession de celui que lon appelle "Sidi Abdeslam". Sans oublier la jeune garde dirigée par le tandem Abdessamad Fethi Omar Aherchane. Un grand absent parmi tous ces hommes : Mohamed Bachiri, décédé en 1999, après avoir été éjecté de la jamaâ quelque temps auparavant. Ancien responsable dAl Adl à Casablanca, celui qui a organisé le secteur estudiantin et les finances de la jamaâ, premier rabatteur et véritable poumon du parti, avait fini par dénoncer les méthodes de son maître : "Pour Bachiri, dit aujourdhui lun de ses proches, Yassine a reproduit, sur la fin, les égarements du cheikh Abbes de la zaouiya boutchichiya, en permettant lascension de sa fille Nadia, alias la Chrifa, et en réduisant le principe de la choura au strict minimum". Bachiri était à Yassine ce qu'Elyazghi a longtemps été à Youssoufi : léternel second, qui fait tout et piaffe dimpatience à lombre du chef. Il était aussi la seule voix autorisée qui refusait le penchant pour les "rêves" et les visions, si chers à la jamaâ. Bachiri, qui incarnait dans le même temps laile salafiste dAl Adl, a sans doute payé pour lascension de Nadia Yassine, son plus farouche adversaire. Jusquoù ira Nadia et sera-t-elle encore là à la mort de son père ? Jusquoù iront les apôtres, si le maître au destin fabuleux venait à disparaître ? |
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Prison Laâlou (1983-1984). La méthode Yassine
En décembre 1983, Abdeslam Yassine a débarqué à la prison Laâlou, à Rabat. Lun des pensionnaires du lieu, militant dextrême-gauche, se souvient : "Yassine était placé dans une chambrée où sentassaient plusieurs dizaines de personnes, que lon désignait entre nous par "laile des vieux". Nous, les détenus politiques, on était logés dans une autre aile, dans des conditions nettement plus confortables
Quand on a appris quun certain Abdeslam Yassine, auteur dun manifeste contre le roi, était à Laâlou, on a mis la pression sur la direction de la prison pour le transférer parmi nous, comme détenu dopinion. Ce qui fut fait
Yassine vivait en reclus, parlant peu, ne débattant jamais de quoi que ce soit avec nous. Il semblait ailleurs. Au début, il ne recevait pratiquement pas de visites. Il mangeait avec nous, bénéficiant du système quon avait instauré : la redistribution des paniers de nourriture selon les besoins de chacun, et non pas selon la provenance des paniers
Un jour, Yassine a reçu enfin une visite et un panier. Nous avons inclus son panier parmi les autres, mais il a protesté. Il voulait son panier pour lui tout seul, violant nos règles de fonctionnement et se mettant en dehors de la communauté que nous formions malgré tout. Nous croyions quil avait très faim
En fait, Yassine ne sest presque pas servi du panier, se contentant den redistribuer le contenu à droite et à gauche, parmi des détenus de droit commun. Plus tard, à mesure quil séloignait de nous, on le voyait entouré dune cohorte de disciples pour la plupart jeunes, recrutés sur place, qui lécoutaient, le protégeaient et le servaient. Il navait plus besoin de nous pour les paniers comme pour le reste
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Témoignage. "Jétais disciple de Yassine"
N.I est un commerçant à Casablanca. Il a intégré la jamaâ de Yassine en 1983, et la quittée en 1995. Il a rencontré plusieurs fois le cheikh Yassine à Salé : "Je me suis retrouvé à la jamaâ sans m'en rendre vraiment compte, progressivement, par amis interposés. Je venais de me marier et je navais pas de logement. La jamaâ, par lintermédiaire dun naqib ousra (encadreur de quartier), ma loué un grand appartement, à la condition dy recevoir de temps en temps certaines réunions informelles entre sympathisants
On ma appris, tout au long de ces années, à vénérer la personne du cheikh, que je suis allé voir plusieurs fois à Salé. Une fois je suis allé à son domicile, alors quil était assigné à résidence, et jai pu y pénétrer sans rencontrer le moindre policier à lentrée
Le cheikh ne sexprimait pas beaucoup, sauf lorsquil sagissait de raconter ou dinterpréter les rouâ (rêves, visions). La plupart lui embrassaient les mains, lépaule, parfois les pieds. Le cheikh nappelait pas à cela mais il ny répugnait pas non plus
Jai grimpé les échelons grâce à ma discipline et à mon obéissance. Celui déroge à la règle du samaâ wa attaâ (obéissance totale) au maître nira pas loin, voilà ce quon nous a toujours répété. Avec le temps, on nous expliquait aussi comment le régime était corrompu et ne respectait aucun précepte de lislam. Nous avions toujours été convaincus que la délivrance et le rétablissement de léquité, via un nouveau régime, était proche et quil fallait quon se tienne prêts
Personnellement, jai rejoint le cheikh sous linfluence de Mohamed Bachiri, qui était limam de notre quartier. Jai quitté la jamaâ avec la mise à lécart progressive de Bachiri, jai beaucoup voyagé depuis, visitant dautres pays, dautres cultures. Je nai plus rien à voir avec Yassine et ses hommes, je ne les crois pas porteurs dun projet véritable mais je respecte au moins une chose : la défiance quils manifestent encore vis à vis du pouvoir". |
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