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Par Salma Mestiri
Tunisie. Du rififi chez Ben Ali
La colère gronde en Tunisie. Lannonce de la venue de Ariel Sharon à un sommet de lONU à Tunis, les manifestations éstudiantines réprimées dans le sang et la mort du "cyberdissident" Zouhaïr Yahyaoui secouent le petit monde de lopposition.
"Fini lanonymat !". Au lendemain de la mort de Zouhaïr Yahyaoui, dit "Ettounsi" ( le tunisien), des fidèles du site créé par le jeune Tunisien en 2001 ont décidé de sortir de lombre en révélant leur véritable identité. "Au moment-même où notre |
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ami, frère et camarade (
) est enterré", déclarent-ils, "nous décidons que la peur est derrière nous". Un hommage au plus connu des cyberdissidents tunisiens et un véritable défi lancé aux autorités.
Ettounsi, qui aurait eu 38 ans dans quelques mois, a été terrassé dimanche 13 mars par une crise cardiaque. "Cétait quelquun qui rassemblait, un véritable modèle pour les cyberdissidents du monde entier" explique Julien Pain, le responsable du bureau Internet et libertés de Reporters sans frontières (RSF).
Zouhaïr avait découvert Internet et son potentiel en 2000. "LInternet signifiait pour moi la liberté et la diversité, jusquà ce que je découvre qu'il était contaminé par la dictature et ses méfaits", disait-il il y a quelques semaines à Genève. Il sy était rendu sous la bannière de RSF pour dénoncer lenfer carcéral tunisien et la tenue dun sommet de lONU sur linformation dans lun des pays les plus verrouillés du monde.
TUNeZINE, un site très apprécié pour son forum et ses informations inédites, se distingue dès ses débuts par son langage cru et mordant, mélange darabe dialectal tunisien et de français. Il connaît un succès immédiat parmi les jeunes avides de lire autre chose que les médias officiels. De quoi provoquer lire des autorités tunisiennes. Car Internet, cest le dada de Ben Ali. Que quelquun vienne le combattre sur son propre terrain ? Impensable. Pendant un an, la redoutable police tunisienne traque Ettounsi, cet opposant virtuel qui ose se moquer du petit père du peuple aux cheveux teints et gominés
Les meilleurs spécialistes tunisiens de lInternet sont à ses trousses. Zouhaïr finit par tomber le 4 juin 2002.
Emprisonné, il subit les pires humiliations. Après plusieurs heures de torture, il livre les codes daccès du site. La police sempresse de tout effacer. Mais Zouhaïr a des alliés : les quelques membres du noyau dur de TUNeZINE et surtout sa compagne, Sophie, qui reconstruit le site depuis Paris. Ettounsi, lui, ne peut rien faire : il nest libéré que le 18 novembre 2003.
Sil a été lobjet dun tel acharnement, cest parce que "Zouhaïr a frappé le pouvoir au cur de lun de ses fleurons : lavancée technologique et lInternet", explique lopposant tunisien Khemais Chammari. "Et cest pour cela quil a contribué à ébranler la citadelle du régime et le confort de lestablishment".
La Tunisie est en effet lun des pays africains les mieux équipés en matière dinformatique et dInternet. Et ZABA, comme lappelait Zouhaïr, tient à cette image. Cest pourquoi, après des années de lobbying acharné, il a réussi à obtenir de lONU que la Tunisie organise le Sommet mondial sur la société de linformation (SMSI) au mois de novembre prochain.
"Un sommet sur linformation à Tunis, cest comme une conférence sur le développement durable au cur dune centrale nucléaire", martèle Khemais Chammari, en reprenant les termes dHélène Flautre, la présidente de la Sous-Commission des droits de lhomme au Parlement européen.
Mais cest une autre nouvelle, directement liée au SMSI, qui a fait leffet dune bombe en Tunisie. Depuis quon a appris que Ben Ali a invité Sharon à assister au sommet, le bateau tangue. Les étudiants tunisiens, plutôt dépolitisés après des années de lavage de cerveau, se sont cette fois rebiffés. Partout dans la république, les universités se sont déclarées en grève. Mais dans la Tunisie "terre de sérénité", comme le dit la publicité, il ne fait pas bon sopposer au pouvoir.
Myriam, étudiante à Tunis, en frémit encore. "Cest grave, cest très grave", répète-t-elle comme une litanie. "Cétait un vrai film dhorreur. Il y avait du sang partout. Ils ont lâché les chiens sans muselière sur les manifestants
Ils ont matraqué tout le monde, sans distinction, et ils ont saccagé les amphis".
De ces scènes de cauchemar, on ne retrouve aucune trace dans les médias tunisiens. "Le matin, tu te réveilles pour écouter les infos, et tout ce que tu entends à la radio et à la télé, cest le même leitmotiv : tout va bien", raconte Myriam.
Aucune trace, non plus, de larrestation de Mohammed Abbou, avocat et membre du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT). Lhomme, déjà fiché pour une violente dénonciation de la torture il y a plusieurs mois, sen est pris aux méthodes de Ben Ali quil estime être les mêmes que celles de Sharon. Une comparaison qui a forcément déplu à ZABA. Le 1er mars, Mohammed Abbou a été inculpé, notamment, pour propagation de fausses nouvelles et diffamation.
Trois jours plus tard, cest au tour de la célèbre avocate Radhia Nasraoui dêtre victime dune expédition punitive. Elle est agressée par trois sbires du régime en pleine rue et en plein jour. Résultat : nez fracturé, visage tuméfié et ecchymoses sur tout le corps.
"Maintenant, et même avec le recul, je narrive pas à comprendre ce qui ma poussé à maventurer dans ce monde plein de brutalité et de cruauté. Est-ce mon inconscience ou mon insouciance ?", sinterrogeait Zouhaïr à Genève. "Peut-être un besoin de me venger du régime qui me prive de tous mes droits".
Tout cela nempêche pas Ben Ali de dormir. Celui qui a marié sa fille en grande pompe au mois de septembre et qui vient enfin davoir un fils semble prêt à tout sauf à faire des concessions. Il devrait pourtant se méfier : si la menace ne vient pas du peuple tunisien, elle risque de venir des états-Unis. ZABA sest en effet fait tancer par George Bush et Colin Powell, qui lui ont "ordonné" de lâcher du lest et de libéraliser la presse.
En attendant, lopposition tunisienne a promis, en hommage à Ettounsi, que le 13 mars deviendrait la journée de la liberté dexpression sur Internet. Sophie, sa compagne, espère quelle aura la force de continuer à faire vivre TUNeZINE. Dans un pays où, selon elle, "même aimer devient un acte politique", le pire qui puisse arriver, comme le disait Ettounsi, cest de baisser les bras. |
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Opposition. Les hommes invisibles
Le problème de lopposition en Tunisie, ce nest pas tant quelle soit divisée. Cest quelle est carrément invisible. Presque complètement inconnue du grand public. La faute en revient au système répressif qui létouffe et aux divisions quelle peine à cacher.
La scène se passe en 1999, en pleine campagne présidentielle. Elle na même pas fait rire les Tunisiens. Voir un candidat censé appartenir à lopposition vanter le programme de Ben Ali et appeler à voter pour lui, il faut avouer quil y a de quoi être complètement désabusé.
Depuis, les choses ont (un peu) changé. Aux dernières élections législatives et présidentielles du 24 octobre 2004, on a eu droit à un simulacre de scrutin pluraliste. Quatre candidats étaient en lice : Ben Ali, bien sûr, qui avait pris soin damender la Constitution afin de pouvoir se représenter ; Mohamed Mounir Béji, pour le Parti social libéral (PSL); Mohamed Bouchiha, pour le Parti de lunité populaire (PUP) ; et le seul candidat à apporter une bouffée dair frais dans une campagne viciée : Mohammed Ali Halouani, candidat de lInitiative démocratique, qui affirmait que sa candidature était "en opposition franche, claire et sans ambiguïté aucune au candidat du parti au pouvoir". Résultat : 94, 48% pour Ben Ali, et 0,95% pour Halouani. Les deux autres candidats se sont partagés les miettes restantes.
Comment sétonner, alors, de linitiative dun Zouhaïr Yahyaoui et de son succès? |
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