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Micro-trottoir. C'est quoi "l'fen" pour vous ?
N° 168
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Micro-trottoir. C’est quoi "l'fen" pour vous ?

Par Maria Daïf

Micro-trottoir. C’est quoi "l'fen" pour vous ?

Qu’est-ce que l’art ? Qu’en savez-vous ? Mini-sondage d’opinion auprès du Casablancais lambda pour lequel l’art, c’est de pouvoir gagner sa vie, et Saïd Naciri le plus grand artiste du pays.


Il est des sociétés et des gouvernements qui ont fait de l’art et de la création des piliers de leur développement et de leur identité, et des artistes des demi-dieux sur terre. Convaincus que le trop prosaïque tuait l’âme et que l’art sauvait du trop prosaïque. Des villes regorgent ainsi de musées, de galeries, de salles de cinéma, de théâtres, autant d’espaces qui donnent une image de l’Homme, meilleure que celle donnée par les usines, les multinationales et les centres commerciaux.
Alors que dans ces sociétés-là l’art a sa place, au Maroc, il n’en
a tout simplement pas. Pire, on serait tenté de penser qu’il fait tout pour qu’il n’en ait pas. La preuve, n’a-t-on pas démoli des théâtres et des salles de cinéma ? Ne laisse-t-on pas s’en écrouler d’autres ? Sous prétexte de priorités économiques, de crises en tous genres, et d’autres comptes à régler avec le passé, l’art passe à la trappe. Les forces intelligentes que compte le pays n’ont de cesse de le répéter. Non, l’art n’est pas inutile. C’est l’art qui permettra à notre société de s’améliorer. Aidez les artistes à créer, les musiciens à se produire sur scène, ouvrez des musées, enseignez les arts à l’école… Des voix s’élèvent dans le désert. Des actions sont tentées, ici et là pour initier le Marocain lambda à l’art et à la culture. Il y a quelque deux années, l’artiste-plasticien Hassan Darsi a
exposé des photographies dans un souk.
Bien avant, Mohamed Kacimi peignait sur la place Jamâa El Fna. Mais le Marocain lambda, lui, reste encore loin de tout cela…
Petit sondage d’opinion à Casablanca, probablement la ville la plus "culturellement" privilégiée au Maroc. À la question "Qu’est-ce que l’art ?", voilà ce que cet épicier du Maârif répond : "L'fen ? Achnahoua l'fen ?"… Des clients, sceptiques, viennent à son secours, tendent l’oreille et lancent des bribes de phrases : "Moi, je n’ai pas été à l’école, je ne sais pas de quoi vous parlez", "L’art, c’est ce qu’on voit à la télé...Yak ? C’est matalane les chanteurs qui passent dans "assahra" du samedi. Eux, c’est des artistes (fennana)", "Mais non, lance un troisième, sur un ton autoritaire, l’art, c’est le Coran. Il n’y a pas plus belle création, le reste, c’est de l’hérésie"… Acquiescement général. La conversation est close…
Un peu plus loin, devant un lycée public du centre ville, un groupe d’adolescents hésite avant les premières réponses : "Il y a plusieurs arts. Le cinéma, la musique, le théâtre"... Tout le monde est d’accord et le débat est lancé : "Oui, mais au Maroc, on ne donne pas suffisamment d’importance à la culture et à l’art. Mes parents par exemple, refusent que j’aille au cinéma", confie une jeune fille, tête baissée. "Une fois, notre prof de français nous a emmenés dans une grande exposition, voir des tableaux de peintres marocains. Si seulement ça arrivait plus souvent". Lire ? Éclat de rire général : "Pourquoi lire ? il suffit de regarder Al âarabiya ou Al Jazeera pour avoir un condensé de tous les journaux et magazines". Ces jeunes pourtant, comme d’autres, rencontrés au gré du micro-trottoir préfèrent tel artiste à tel autre. Ainsi, l’acteur Rachid El Ouali vient d’abord en tête de classement mais est très vite détrôné par Saïd Naciri : "Lui, c’est un vrai artiste. Le meilleur acteur et le meilleur réalisateur marocain". Grand artiste est Saïd Naciri aux yeux de la rue casablancaise. Parce que "son film Lbandia est génial et que tous les Marocains l’ont vu et l’ont aimé".
En musique, les références ne sont point marocaines, mais moyen-orientales : "Les chanteurs marocains, je ne les aime pas. Une fois, j’ai croisé Abdelhadi Belkhayat, confie Saïd, 27 ans, gérant d’une boutique de vêtements, je l’ai salué et lui ai demandé une cassette dédicacée. Tout ce qu’il a trouvé à me dire, c’est ‘mes cassettes se vendent en magasin, tu n’as qu’à payer’. De toutes façons, lui, ce n’est même pas un artiste"… Toujours à propos de musique, presque tous ceux interrogés (une trentaine de personnes) sont unanimes et définitivement fâchés avec "la musique marocaine moderne" : "Il n’y a plus de musique marocaine depuis Nass Al Ghiwane". L’art par ailleurs, porte un autre nom dans les rues de Casablanca : "cinéma indien". À 18 ou à 35 ans, qu’ils soient vendeurs à l’étalage, fleuristes, garçons de café ou gardiens de voiture, le cinéma est bollywoodien ou n’est pas : "Parce qu’il y a toujours de la danse, de la musique et une belle histoire dans un film indien", lance ce fleuriste ravi de pouvoir parler de ses films et de ses acteurs préférés et d’ajouter, convaincu : "Les Marocains et l’art ? Posez la question aux riches, eux ont les moyens d’avoir des loisirs". Pour Ali, comme pour les autres, art et misère sont incompatibles. L’avis de Wafaâ, jeune cadre dans une entreprise de téléphonie mobile, croisée devant une boutique de vêtements est différent : "La télévision, aujourd’hui dans toutes les maisons, peut rendre l’art accessible à tous. Sauf que ce qu’on y voit, ce sont des parodies de l’art. Je regarde de temps en temps une nouvelle émission culturelle autour de la poésie sur l’une des chaînes : elle vous rebute définitivement de la poésie tellement elle est ennuyeuse". Les arts plastiques ? L’art le plus étranger aux Marocains, si l’on se fie à ce sondage. Jamais cité, complètement inconnu (sauf auprès des jeunes instruits)… Sur l’échantillon interrogé, et à l’exception des élèves emmenés par leur prof à la Villa des Arts, les autres n’ont jamais mis les pieds dans une galerie et cités au hasard, les noms d’artistes-plasticiens les laissent de marbre… Enfin, Ali le fleuriste résume l’art vu par la rue. "L’art pour nous les Marocains, c’est de réussir à gagner un morceau de pain". Et c’était loin d’être une plaisanterie.


Jamal, gardien de parking

Non, l'fen, je ne sais pas ce que c’est… Ah, c’est la musique, le cinéma. Alors dans ce cas, lfen pour nous les Berbères, c’est ahouach et pour les Arabes, c’est lkamanja.

Redouane, vendeur à l’étalage

L'art, c’est comme un dessert. On en prend quand on a fini de manger. Les Marocains, ils n’ont même pas encore commencé à manger, comment voulez-vous qu’ils pensent au dessert ? L'fen a madame, c’est pas une préoccupation. Posez-moi plutôt des questions sur "edderhem".

Ali, fleuriste

L'art est présent partout. Pas besoin d’une galerie ou d’un théâtre. Entrez dans ce marché et vous trouverez des œuvres d’art et des artistes. Un poissonnier qui étête un poisson, lui c’est un artiste. Une pièce de viande sur l’étalage d’un boucher, c’est son œuvre d’art.

Lhoussine, laveur de voitures

L'fen… Oui, je sais ce que c’est. C’est ce qu’on dit d’une fille quand elle est très jolie. Ah, ce n’est pas de ça dont vous parlez… Alors l'fen, il est dans le café où je vais par exemple. On paye 5 dirhams et on peut regarder toute la soirée des films sur un grand écran de télévision.

 
 
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