|
Par Maria Daïf
Micro-trottoir. Cest quoi "l'fen" pour vous ?
Quest-ce que lart ? Quen savez-vous ? Mini-sondage dopinion auprès du Casablancais lambda pour lequel lart, cest de pouvoir gagner sa vie, et Saïd Naciri le plus grand artiste du pays.
Il est des sociétés et des gouvernements qui ont fait de lart et de la création des piliers de leur développement et de leur identité, et des artistes des demi-dieux sur terre. Convaincus que le trop prosaïque tuait lâme et que lart sauvait du trop prosaïque. Des villes regorgent ainsi de musées, de galeries, de salles de cinéma, de théâtres, autant despaces qui donnent une image de lHomme, meilleure que celle donnée par les usines, les multinationales et les centres commerciaux.
Alors que dans ces sociétés-là lart a sa place, au Maroc, il nen |
|
a tout simplement pas. Pire, on serait tenté de penser quil fait tout pour quil nen ait pas. La preuve, na-t-on pas démoli des théâtres et des salles de cinéma ? Ne laisse-t-on pas sen écrouler dautres ? Sous prétexte de priorités économiques, de crises en tous genres, et dautres comptes à régler avec le passé, lart passe à la trappe. Les forces intelligentes que compte le pays nont de cesse de le répéter. Non, lart nest pas inutile. Cest lart qui permettra à notre société de saméliorer. Aidez les artistes à créer, les musiciens à se produire sur scène, ouvrez des musées, enseignez les arts à lécole
Des voix sélèvent dans le désert. Des actions sont tentées, ici et là pour initier le Marocain lambda à lart et à la culture. Il y a quelque deux années, lartiste-plasticien Hassan Darsi a
exposé des photographies dans un souk.
Bien avant, Mohamed Kacimi peignait sur la place Jamâa El Fna. Mais le Marocain lambda, lui, reste encore loin de tout cela
Petit sondage dopinion à Casablanca, probablement la ville la plus "culturellement" privilégiée au Maroc. À la question "Quest-ce que lart ?", voilà ce que cet épicier du Maârif répond : "L'fen ? Achnahoua l'fen ?"
Des clients, sceptiques, viennent à son secours, tendent loreille et lancent des bribes de phrases : "Moi, je nai pas été à lécole, je ne sais pas de quoi vous parlez", "Lart, cest ce quon voit à la télé...Yak ? Cest matalane les chanteurs qui passent dans "assahra" du samedi. Eux, cest des artistes (fennana)", "Mais non, lance un troisième, sur un ton autoritaire, lart, cest le Coran. Il ny a pas plus belle création, le reste, cest de lhérésie"
Acquiescement général. La conversation est close
Un peu plus loin, devant un lycée public du centre ville, un groupe dadolescents hésite avant les premières réponses : "Il y a plusieurs arts. Le cinéma, la musique, le théâtre"... Tout le monde est daccord et le débat est lancé : "Oui, mais au Maroc, on ne donne pas suffisamment dimportance à la culture et à lart. Mes parents par exemple, refusent que jaille au cinéma", confie une jeune fille, tête baissée. "Une fois, notre prof de français nous a emmenés dans une grande exposition, voir des tableaux de peintres marocains. Si seulement ça arrivait plus souvent". Lire ? Éclat de rire général : "Pourquoi lire ? il suffit de regarder Al âarabiya ou Al Jazeera pour avoir un condensé de tous les journaux et magazines". Ces jeunes pourtant, comme dautres, rencontrés au gré du micro-trottoir préfèrent tel artiste à tel autre. Ainsi, lacteur Rachid El Ouali vient dabord en tête de classement mais est très vite détrôné par Saïd Naciri : "Lui, cest un vrai artiste. Le meilleur acteur et le meilleur réalisateur marocain". Grand artiste est Saïd Naciri aux yeux de la rue casablancaise. Parce que "son film Lbandia est génial et que tous les Marocains lont vu et lont aimé".
En musique, les références ne sont point marocaines, mais moyen-orientales : "Les chanteurs marocains, je ne les aime pas. Une fois, jai croisé Abdelhadi Belkhayat, confie Saïd, 27 ans, gérant dune boutique de vêtements, je lai salué et lui ai demandé une cassette dédicacée. Tout ce quil a trouvé à me dire, cest mes cassettes se vendent en magasin, tu nas quà payer. De toutes façons, lui, ce nest même pas un artiste"
Toujours à propos de musique, presque tous ceux interrogés (une trentaine de personnes) sont unanimes et définitivement fâchés avec "la musique marocaine moderne" : "Il ny a plus de musique marocaine depuis Nass Al Ghiwane". Lart par ailleurs, porte un autre nom dans les rues de Casablanca : "cinéma indien". À 18 ou à 35 ans, quils soient vendeurs à létalage, fleuristes, garçons de café ou gardiens de voiture, le cinéma est bollywoodien ou nest pas : "Parce quil y a toujours de la danse, de la musique et une belle histoire dans un film indien", lance ce fleuriste ravi de pouvoir parler de ses films et de ses acteurs préférés et dajouter, convaincu : "Les Marocains et lart ? Posez la question aux riches, eux ont les moyens davoir des loisirs". Pour Ali, comme pour les autres, art et misère sont incompatibles. Lavis de Wafaâ, jeune cadre dans une entreprise de téléphonie mobile, croisée devant une boutique de vêtements est différent : "La télévision, aujourdhui dans toutes les maisons, peut rendre lart accessible à tous. Sauf que ce quon y voit, ce sont des parodies de lart. Je regarde de temps en temps une nouvelle émission culturelle autour de la poésie sur lune des chaînes : elle vous rebute définitivement de la poésie tellement elle est ennuyeuse". Les arts plastiques ? Lart le plus étranger aux Marocains, si lon se fie à ce sondage. Jamais cité, complètement inconnu (sauf auprès des jeunes instruits)
Sur léchantillon interrogé, et à lexception des élèves emmenés par leur prof à la Villa des Arts, les autres nont jamais mis les pieds dans une galerie et cités au hasard, les noms dartistes-plasticiens les laissent de marbre
Enfin, Ali le fleuriste résume lart vu par la rue. "Lart pour nous les Marocains, cest de réussir à gagner un morceau de pain". Et cétait loin dêtre une plaisanterie. |
 |
Jamal, gardien de parking
Non, l'fen, je ne sais pas ce que cest
Ah, cest la musique, le cinéma. Alors dans ce cas, lfen pour nous les Berbères, cest ahouach et pour les Arabes, cest lkamanja.
Redouane, vendeur à létalage
L'art, cest comme un dessert. On en prend quand on a fini de manger. Les Marocains, ils nont même pas encore commencé à manger, comment voulez-vous quils pensent au dessert ? L'fen a madame, cest pas une préoccupation. Posez-moi plutôt des questions sur "edderhem".
Ali, fleuriste
L'art est présent partout. Pas besoin dune galerie ou dun théâtre. Entrez dans ce marché et vous trouverez des uvres dart et des artistes. Un poissonnier qui étête un poisson, lui cest un artiste. Une pièce de viande sur létalage dun boucher, cest son uvre dart.
Lhoussine, laveur de voitures
L'fen
Oui, je sais ce que cest. Cest ce quon dit dune fille quand elle est très jolie. Ah, ce nest pas de ça dont vous parlez
Alors l'fen, il est dans le café où je vais par exemple. On paye 5 dirhams et on peut regarder toute la soirée des films sur un grand écran de télévision. |
|