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Par Driss Bennani
Outita II. Le Abou Ghraib marocain
Comme à Abou Ghraib, des détenus y ont été battus ou violés par leurs geôliers. Et comme à Abou Ghraib, lEtat y a sévi après que ces tortures aient été révélées par les médias. Mais comme à Abou Ghraib, sagit-il (seulement) dune "fâcheuse exception" ?
Outita II aurait pu rester indéfiniment une prison comme les autres. Avec ses privations, ses horreurs et ses petits monstres. Une prison laide, étanche et hostile
presque banale. Coincée entre rien et une route impraticable, ses hauts murs en béton armé nétaient connus que des quelques familles de détenus qui, |
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pour quelques minutes avec leurs proches, bravaient la distance, la piste et lhostilité des lieux.
Puis Outita a violemment pris le devant de la scène. Dun coup et sans crier gare. En quelques semaines, la petite prison agricole du Gharb a accédé au rang de deux grands labels mondiaux : Abou Ghraib et Guantanamo, au point de sappeler "Guantita". Lhistoire de cette prison (construite récemment) a commencé au lendemain du 16 mai. Plusieurs détenus islamistes (400 environ) y seront expédiés pour purger des peines moyennes (entre 6 et 10 ans). Mais ce nest pas pour autant quOutita sortira de lanonymat. Lattention étant plutôt concentrée sur les prisons de Salé et de Kénitra, où sont détenus les idéologues (Shiouk) de la Salafia. Fin 2004, plus de 150 détenus islamistes à Outita II engagent, dun coup, une grève de la faim illimitée pour protester contre leurs "conditions inhumaines" de détention. Dans des correspondances privées adressées à leurs familles, les résidents dOutita décrivent, croquis à lappui, des méthodes de torture physique ou morale, des cas ou des menaces de viol et délectrocution. Un véritable scandale humanitaire qui sera vite porté au devant de la scène par une jeune association de familles, Annassir. Les articles de presse se succèdent et Outita sort peu à peu de lanonymat, au point de faire de lombre aux autres centres de détention.
Médiatiquement, Outita II se révèle être "un bon coup". Une prison (un bagne ?) dans une région déserte et hostile, où sont torturés des détenus islamistes, à lheure même où souvrent les auditions censées clore les dépassements dun passé peu flatteur. Une photo ensuite, shootée de loin (la seule qui circule jusquà présent), matérialise ensuite "la prison de tous les scandales". Un bloc de béton, avec deux tours de surveillance et en arrière plan, une montagne noire et rocheuse. De quoi rappeler le bagne N° 1 du royaume, Tazmamart.
Laffaire grossit naturellement au fil des jours. Les rumeurs se précisent et les témoignages se succèdent. Plus de 300 lettres ont filtré depuis la prison pour atterrir dans les locaux dAnnassir et dans quelques salles de rédaction. Elles permettent plusieurs recoupements: plusieurs détenus racontent comment ils ont été torturés, menacés, humiliés (lire encadré).
Le réveil
La grève de la faim n'est pas suspendue pour autant. Parallèlement, Annassir organise une manifestation aux portes de la prison (largement suivie par les médias) et des négociations sont, enfin, ouvertes et chapeutés par Assia El Ouadie en personne (Fondation Mohamed VI pour la réinsertion des détenus). Elle reconnaît les "bavures" et obtient in fine la suspension de la grève. Laffaire grandissant, le CCDH sen mêle. Une enquête en bonne et due forme est présentée au ministère de la justice qui suspend immédiatement quelques fonctionnaires à Outita, dont le directeur de létablissement. Actuellement, une instruction judiciaire est en cours et "de lourdes peines sont attendues si les faits se précisent". Les conditions de détention à Outita se sont également "nettement améliorées" de laveu même des détenus. Au point que certains dentre eux, transférés à Salé ou à Casablanca après larrêt de la grève, ne rêvent plus que dune chose : retourner à Outita.
Les pouvoirs publics marquent donc un point. "En réagissant suite à la polémique qui est née après la grève de la faim, le ministère de la Justice a voulu montrer que les dépassements dOutita ne sont que des bavures qui seront sanctionnées", analyse un cadre à la direction des prisons.
Des bavures ? "Peut être, mais alors, ce sont des bavures qui ont curieusement tendance à se répéter dans plusieurs autres prisons du pays", sétonne Abderrahim Mouhtad, coordinateur de lassociation Annassir. Correspondances écrites à lappui (encore), il raconte "la vie insupportable" de centaines de détenus islamistes à Ezzaki (prison de Salé), à la prison centrale de Kénitra, à Fès, Meknès, Chaouen, etc. On parle pêle-mêle "de présence dagents de la DST dans certaines prisons, de séances de torture quotidienne", etc.
Outita, et après ?
Quest ce qui empêche, dans ce cas, la jeune association de redéployer ses banderoles devant ces centres ? "On attend de recouper le maximum dinformations. En attendant, nous assistons les familles pour présenter leurs plaintes au CCDH", répond Mouhtad. Derrière cette déclaration correcte se cachent dautres éléments, plus complexes. "à Outita, on a laissé traîner les choses, on a poussé les détenus à bout, et ça a explosé. Les choses se sont développées loin des objectifs des caméras. Après coup, il était devenu impérieux de désamorcer la crise", analyse un journaliste spécialiste de la question islamiste qui poursuit, "à Salé ou à Kénitra, les choses sont quand même sous contrôle, de manière à ne jamais provoquer une explosion comme à Outita. En plus, il y a le contact permanent avec les familles, la proximité de centres urbains, etc.". Des sources internes à Kénitra parlent même de
différent idéologique. De lintérieur de leurs cellules, les idéologues salafistes seraient partagés sur "la légitimité religieuse de la grève de la faim par exemple". Ce qui empêche tout mouvement de protestation de masse, seul capable dattirer lattention des médias et de lopinion publique. Cela reviendrait-il, par conséquent, à accabler létat pour une stratégie de torture systématique des détenus islamistes ? Non, avait tranché Chawqi Benyoub, membre du CCDH et de lIER dans une récente interview. Lhomme avait cependant interpellé le ministère de la Justice pour assumer ses responsabilités dans la gestion des centres de détention qui relèvent de ses attributions. Dautres Outita II apparaîtront-elles bientôt ? La question reste entière. |
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Lhorreur. Morceaux choisis*
"En sortant de ma cellule, jai salué un collègue à moi que jai reconnu dans la cour. Un gardien sest tout de suite précipité vers moi pour me signifier quil était interdit de parler entre détenus
avant de maccuser dinciter mon collègue à poursuivre la grève de la faim, ce que jai nié. Le directeur est arrivé puis, sans même demander dexplications, a lancé, "thallaw fih"
Ils mont alors mis un bandeau sur les yeux, menotté les mains, dévêtu, puis suspendu, la tête en bas, au dessus de la cour où se trouve le terrain de foot. On ma alors roué de coups tout en maspergeant deau froide, et parfois durine. Cela a duré plus dune heure. Je ne me rappelle plus très bien, mais jai dû perdre connaissance. Quand jai repris mes esprits, ils ont défait le nud, et je suis tombé sur la tête, perdant connaissance à nouveau
Alors que jétais allongé sur le ventre par terre, (toujours dénudé) plusieurs fonctionnaires me donnaient de petits coups de pieds, comme pour me réveiller. Cest là que lun deux a commencé à tâter mon postérieur comme on fait avec les moutons de lAid El Kebir. Je ne pourrai même pas raconter ce qui arrive à dautres collègues. Pour un homme, perdre la vie est plus supportable que de perdre sa dignité".
*Extraits dune lettre rédigée par un détenu à Outita II
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