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N° 169
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Ahmed R. Benchemsi, envoyé spécial à Alger

Reportage. Mohammed VI à Alger, petits secrets d'une grande visite

(AFP)
Vue de loin, c'était une visite paisible et chaleureuse. Vue de près, elle était truffée de pièges et de messages codés. Coulisses, décryptages et indiscrétions


Le tout-Alger y croyait dur comme fer, quelques journaux l'avaient même écrit : Mohammed VI allait venir en bateau. En 1991, son père l'avait fait. Répondant à une invitation de Chadli Bendjedid, le défunt monarque avait fait aménager le ferry "le Marrakech", et y avait logé durant tout son séjour. Manière de dire aux Algériens : "je viens chez vous, mais je dors chez moi".
Du Hassan II craché. 14 ans plus tard, son fils, répondant à l'invitation de Abdelaziz Bouteflika (pour assister au 17ème sommet de la Ligue arabe, organisé à Alger du 22 au 23 mars)… est venu en avion, comme tout le monde. Malgré cela, il s'est trouvé nombre d'Algériens pour soutenir, contre toute évidence… que le bateau allait suivre, pour que le roi puisse y dormir !
En cette terre d'égalitarisme socialiste, le faste monarchique des Marocains nourrit les fantasmes – et les conversations. "Avion peut-être, mais Boeing 747 quand même, commentait-on dans les cafés de la capitale. "Les autres chefs d'état arabes sont venus dans des avions 'normaux', pas dans de gros porteurs. Et aucun n'a amené avec lui une cour de 400 personnes !". Ou encore : "Il paraît que le roi a amené avec lui un bataillon d'esclaves noirs", "un avion-cargo l'a suivi pour transporter ses meubles, parce qu'il ne supporte pas de dormir dans un lit préparé par d'autres", etc. Hormis l'effectif de la délégation royale (le chiffre est vrai), tout le reste relevait, évidemment, de l'imagination (relevée d'un petit zeste de perfidie) des Algérois. Mais on n'aurait su dire, à les écouter, s'ils raillaient le roi du Maroc ou s'ils étaient impressionnés par lui.

L'ombre du Sahara
Ça, c'était pour les ragots populaires. Politiquement et diplomatiquement, la visite de Mohammed VI à Alger – la première du genre depuis son intronisation – était tout sauf une partie de rigolade. Il s'agissait de matérialiser ce "dégel" qui fait couler tellement d'encre depuis des mois – et à propos duquel le scepticisme était quasi-général. Principale pomme de discorde, évidemment : le Sahara. "Marocain" pour nous, "Occidental" pour eux, il était – et reste encore – le sujet de crispation bilatérale par excellence. Pour Rabat, Alger est avant tout le tuteur, le financier, et l'hôte des "mercenaires" du Polisario. Pour Alger, Rabat reste une "puissance occupante" qui cherche à dévier l'attention internationale en impliquant l'Algérie dans le dossier, alors qu'il relève de la commission de décolonisation de l'ONU, et de nulle autre instance. Un membre important de la délégation marocaine a joliment résumé la situation : "Quand on en parle, ça les agace. Et quand ils n’en parlent pas, ça nous agace". Du coup, la formule retenue pour que cette visite royale puisse avoir lieu a été la suivante : "évitons d'en parler pour l'instant, pour mieux y revenir plus tard. Tâchons de rétablir le dialogue d'abord, et quand un minimum de confiance sera revenu, alors il sera temps d'avancer". Tout cela a-t-il été clairement dit par des "éclaireurs" marocains et algériens, en préparation de la visite royale ? Tout le laisse croire. Mais les diplomates interrogés à ce propos changent immédiatement de conversation, voire changent ostensiblement de sujet. Même le ministre des Affaires étrangères Mohamed Benaïssa, pourtant un maître de la langue de bois, a obstinément refusé, durant tout le sommet arabe, de faire la moindre déclaration sur "le bilatéral". C'est dire si l'équilibre était précaire…

5 ans de coulisses
Il aura fallu 5 ans d'efforts diplomatiques, de multiples avancées et autant de reculs, pour en arriver là. La brouille maroco-algérienne est certes historique, mais elle atteint un point culminant en 1995 quand Driss Basri, alors tout-puissant ministre de l'Intérieur, accuse l'Algérie ouvertement – et sans preuves réelles – d'être derrière l'attentat de l'hôtel Atlas Asni, à Marrakech, perpétré par un groupe d'islamistes français dont une partie étaient d'origine algérienne. Du coup, le Maroc impose le visa et bouscule sérieusement tous les Algériens (touristes compris) se trouvant au Maroc à ce moment-là. L'Algérie réplique immédiatement en instaurant la réciprocité en matière de visa, puis en fermant la frontière terrestre entre les deux pays (elle l'est encore aujourd'hui). Pendant plus de 4 ans, les diplomates marocains et algériens ne s'adressent plus la parole. à la mort de Hassan II, Abdelaziz Bouteflika, fraîchement élu président, fait le premier pas, en se déplaçant à Rabat pour assister aux funérailles. Mohammed VI répond en citant l'Algérie et son président avec chaleur dès son premier discours du trône… et puis plus rien, pendant plus de neuf mois, si ce n'est une sombre affaire de terroristes qui auraient lancé une attaque contre l'Algérie à partir d'une base arrière marocaine (sur le terrain, il n'y a pas de frontière physique, juste une ligne théorique facile à traverser et trop longue pour être surveillée). La tension remonte. En avril 2000, les deux chefs d'état se croisent au Caire, à l'occasion d'un sommet Europe-Afrique. Ils se parlent, et semblent désireux que leurs diplomaties reprennent langue. Mais dépêché à Alger, le ministre de l'Intérieur marocain d'alors, Ahmed Midaoui, perd son calme pendant une conférence de presse, quand un journaliste lui demande des preuves de l'implication de l'Algérie dans les attentats de Marrakech de 1995. Le froid s'installe à nouveau, jusqu'à l'assemblée générale de l'ONU en 2003. à New York, Bouteflika discute à nouveau avec Mohammed VI. Il en sort une "commission mixte" chargée d'examiner les questions de l'immigration clandestine et de la sécurité aux frontières. Pendant les mois qui suivent, des ministres des deux pays s'échangent des visites, et les déclarations de bonne volonté alternent avec les petites phrases assassines. Alors que par consensus tacite, le sujet du Polisario était évité jusque-là, il revient sur le tapis d'une manière plutôt biscornue : en tant que "problème de sécurité à la frontière" ! "Après tout, avancent nos officiels, il n'y a pas que dans le sens Maroc-Algérie que des hommes armés traversent la frontière, et si on parle du nord, il n'y a pas de raison de ne pas parler du sud !" à nouveau, les piques alternent avec les déclarations apaisantes. Cahin-caha, la commission mixte continue de se réunir – uniquement pour maintenir le contact, et même si elle n'avance pas vraiment. Le climat est plutôt favorable quand en juillet 2004, Mohammed VI décide d'annuler le visa d'entrée au Maroc pour les Algériens. La mesure les prend de court, mais leur première réaction est positive. Le ministre des Affaires étrangères Abdelaziz Belkhadem déclare qu'il s'agit là d'un geste amical, rappelle que le président Bouteflika avait transmis ses vœux au roi à l'occasion de la fête du trône, quelques jours auparavant… Mais très vite, la méfiance reprend le dessus. En décidant de lever le visa sans le consulter, le roi n'essaierait-il pas de "piéger" Bouteflika ? Une partie de la presse algérienne le pense et le Palais Al-Mouradia (siège de la présidence) ne tarde guère à proclamer sèchement son "refus de l'unilatéralité". à notre tour d'être "piégés", puisque les Algériens n'instaurent pas la réciprocité, comme les Marocains s'y attendaient. Bouteflika se fend même d'une lettre au secrétaire général de l'ONU où, pour la première fois s'agissant du dossier du Sahara, il utilise le terme "colonisation". Du coup, c'est le Palais royal qui se sent trahi… Mais ne revient pas sur sa décision pour autant. Le sommet arabe d'Alger pointe, et les deux parties y voient une occasion en or pour tenter le coup d'une visite officielle de Mohammed VI. Pendant près de six mois, les "dialoguistes" des deux camps luttent pied à pied contre les "sceptiques". Oui, le roi du Maroc peut venir à Alger, même si des prisonniers marocains sont toujours détenus sur le sol algérien, à Tindouf. Oui, le roi du Maroc peut venir à Alger, même si les frontières sont toujours fermées. Oui, le roi du Maroc peut même aller jusqu'à éviter le sujet du Sahara pendant sa visite. Pourvu qu'un climat de confiance s'installe. Il sera bien temps de parler du Sahara après cela…

Le piège d'Israël
Voilà donc le (lourd) background de la visite royale à Alger qui s'est achevée jeudi dernier. On comprend que des deux côtés, on ait été extrêmement prudent, pour éviter toutes les chausse-trappes. Deux évènements ont pourtant failli tout faire rater. D'abord cette violente altercation à Genève, quelques jours avant la visite des représentants des deux pays. Le 16 mars, devant les commission des droits de l'homme de l'ONU, l'ambassadeur du Maroc à Genève, Omar Hilale, rappelle le sort des prisonniers marocains détenus sur le sol algérien. Fureur du représentant de l'Algérie, qui se dit "outré" de voir son pays "évoqué dans une question de décolonisation qui ne le concerne en rien" – ce à quoi Hilale rétorque sèchement : "Qui finance le Polisario ? Qui l’arme ? Qui l’encadre ? Qui l’héberge ?". à 5 jours du sommet, le clash menace… Mais les diplomaties marocaine et algérienne minimisent immédiatement l'incident. Surtout, la presse ne donne pas suite. Coup de bol inespéré… D'habitude, il faut beaucoup moins que ça pour que certains journaux des deux bords hurlent aux "bruits de bottes".
La deuxième alerte est donnée le jour même où Mohammed VI atterrit à Alger, et elle vient… d'Israël. L'ancien Premier ministre Shimon Peres, qui avait croisé le souverain à Madrid quelques jours plus tôt à l'occasion de la commémoration des attentats du 11 mars 2004, déclare à la radio publique israélienne que le roi du Maroc l'a "invité" à Rabat. Quand et pourquoi faire ? Peres reste évasif, mais le mal est fait. Il en rajoute même une couche en évoquant la réouverture du bureau de liaison israélien à Rabat. Le moins qu'on puisse dire est que "ça la fout mal", au moment où Mohammed VI s'apprête à se joindre au chœur des leaders arabes qui refusent bruyamment toute normalisation avec "l'entité sioniste"… Le roi aurait voulu gêner Bouteflika, hôte du sommet arabe, qu'il ne s'y serait pas pris autrement… Mais la réponse marocaine ne tarde guère : "il n'y a absolument rien, il s'agit de pressions israéliennes", déclare, furibard, un responsable gouvernemental marocain (anonyme) à l'agence France Presse. Quant à l'ancien Premier ministre israélien, "il s'est invité tout seul", affirme (méchamment) cette même source. Et vlan pour Shimon – pourtant un vieil ami que le royaume a toujours ménagé. Le succès de l'opération "M6 à Alger" méritait bien ça…

Amabilités et petits gestes
Pendant toute la durée de la visite, Marocains et Algériens font assaut d'amabilités, comme pour mieux se convaincre de leur bonne volonté réciproque. Alors que les rois et autres émirs du Golfe s'entassent à l'hôtel Sheraton, Mohammed VI lui, réside à Zeralda, luxueuse résidence entourée de verdure, à l'écart du tumulte de la capitale. Certes, Zeralda compte plusieurs "villas", attribuées pendant le sommet aux leaders mauritanien, tunisien et libyen… Mais Mohammed VI a la n° 1. Ces petites choses ont leur importance. Le roi du Maroc s'offre aussi, la nuit de son arrivée, une grande balade nocturne à Alger. Incognito ? à peine. Soit, ils n'étaient que deux dans la voiture : le roi et son chauffeur. Mais cette voiture était celle de l'ambassadeur… Il y a mieux, pour passer inaperçu. Ça n'a d'ailleurs pas été le cas. Deux jours après la promenade royale dans "Alger by night", le journal Liberté écrit, sous le titre "il s'est permis une balade algéroise" : "la voiture royale roulait au rythme de la circulation, sans tapage ni gyrophare, ni escorte spéciale sinon une 406 des services de sécurité. Le roi a montré qu'il était l'une des rares personnalités à croire à l'échec du terrorisme en Algérie". La "fuite" a-t-elle été savamment orchestrée par Saïd Berriane, fin diplomate et ambassadeur du royaume à Alger ? On imagine, en tout cas, le ravissement de la présidence… La présidence qui a été tout aussi ravie que Mohammed VI prolonge son séjour à Alger de 24 heures. Un geste de sympathie qui a permis à Bouteflika d'en finir tranquillement avec ses illustres invités, avant de voir le roi en tête à tête jeudi – à Zeralda et avec tous les honneurs, plutôt qu'au Palais des conférences, dans la précipitation et entre deux séances à huis clos, telle que la chose était initialement prévue. En parlant de sommet arabe, les Algériens, évidemment, ont pris soin de ne pas y inviter le représentant de la RASD à Alger – alors que d'habitude, il ne rate aucun événement de ce genre…
Enfin, les autres chefs d'état arabes ayant largement débordé du temps de parole qui leur était imparti pendant les 2 jours du sommet, et Bouteflika ayant un mal fou à s'en sortir, Mohammed VI a élégamment renoncé à délivrer son discours… mais il l'a fait distribuer à la presse algérienne, qui a constaté à loisir combien il était truffé de clins d'œils. Florilège : "l'Algérie sœur est ma deuxième patrie", "le règlement des différents inter-arabes reste possible, pour peu qu'on fasse preuve de bonne volonté, de confiance mutuelle et d'esprit de fraternité", "il faut encourager les rassemblements régionaux (…) engageant 2 pays ou plus"…

Et maintenant ?
Bref, la méga-lune de miel. Tout le monde était ravi, et cette visite aura été un succès diplomatique indéniable, des deux côtés. Cela devrait logiquement aboutir, dans les semaines qui viennent, à l'abandon du visa pour les Marocains désirant se rendre en Algérie, et à la réouverture des frontières terrestres. Oujda et Tlemcen, villes quasi-frontalières, en frémissent déjà d'excitation.
Mais une fois que ce sera fait, il va falloir passer aux choses sérieuses : aborder de front "le sujet qui fâche". Et là, que ça se passe à Alger, Rabat ou ailleurs, les deux leaders ne se feront plus de risettes excessives. Maintenant que la bonne volonté réciproque est établie, l'enjeu consiste à sortir le dossier Sahara du piège des discours de principe. C'est en effet par principe qu'Alger continue à évoquer "le droit à l'autodétermination" du peuple sahraoui, comme c'est par principe que Rabat n'entend pas reculer d'un pouce sur la sacro-sainte "intégrité territoriale". Il va pourtant falloir faire des concessions. Et lâcher du lest sur les principes, des deux côtés. Les diplomates marocains, comme les algériens, peuvent légitimement se féliciter de ce qui a été fait jusqu'à présent. Mais le vrai travail ne fait que commencer…


Dommage collatéral. Ben Ali, dindon de la farce ?

S'il y en a un dont le rapprochement maroco-algérien n'arrange pas les affaires, c'est bien le président tunisien. économiquement d'abord : si leur frontière ouest est réouverte, les touristes algériens iront beaucoup plus au Maroc qu'en Tunisie – l'auteur de ces lignes a passé 4 jours à poser cette question à tous les Algériens qu'il rencontrait, et c'est ce qu'ils répondaient, invariablement. Politiquement ensuite : si la "normalisation" des relations entre les deux poids lourds du Maghreb se confirme, Zine El Abidine Ben Ali perdra ipso facto l'avantage du médiateur, du "sage" qui ne prend pas position, qui reste l'ami de tous et de chacun.
En décembre 2003, souvenons-nous, le sommet 5+5 (Maghreb + un quintet européen) se tenait à Tunis. Ben Ali espérait que Mohammed VI et Bouteflika en profiteraient pour se réconcilier. Las… La situation n'était manifestement pas encore mûre. Le roi était arrivé tard, et avait quitté la Tunisie dès la fin de la conférence, pour ne pas avoir à croiser Bouteflika pendant le dîner offert par le pauvre Ben Ali. Et Zine a raté sa chance…


Enquête. Boutef, roi d’Algérie

(AFP)
On le disait "créature de l’armée". Non seulement il a réussi à s’en émanciper, mais il a élargi son pouvoir jusqu’aux limites de l’autocratie. Pourtant, les Algériens l’adorent…


"Pendant 10 ans, le peuple algérien a souffert du terrorisme, et il s'est senti seul. Vous n'avez rien fait pour lui. Aujourd’hui (haussant le ton), vous êtes enfin venus le soutenir". En faisant mine de gronder ses pairs chefs d’état, présents à l’ouverture du sommet d’Alger de la ligue arabe, Abdelaziz Bouteflika plante ses yeux dans la caméra – la télévision algérienne
diffuse son discours en direct. Applaudissements, et ébauches de vivats dans la salle. Le président s'était déjà fait applaudir, quelques minutes plus tôt, en stigmatisant l’Amérique de Bush et son "Grand Moyen Orient" en des termes à peines voilés. Ce Boutef-là, les Algériens l’adorent. Pour sa gouaille contrôlée, sa "présence" sur les tribunes, ses crescendos savamment calculés. Le petit homme ("je fais trois centimètres de plus que Napoléon", a-t-il lâché un jour en public) se veut un géant politique. L’histoire tranchera, mais en attendant, les Algériens voient volontiers en lui, comme l'écrivait le quotidien Liberté au lendemain de ce discours, une sorte de Houari Boumediene des années 2000.
C’est d’ailleurs le cœur de leur dilemme. Les Algériens doivent-ils remercier leur président de leur faire vivre des réminiscences de leur belle époque, ces glorieuses années 70 durant lesquelles l’Algérie toisait les grandes puissances, brandissait sa révolution et son "million de martyrs" en modèle pour le tiers-monde nouvellement indépendant ? Ou doivent-ils, au contraire, se mordre les doigts d’avoir reculé de 30 ans, eux qui n’aspiraient qu’à la "normalité" et à la démocratie, après 10 ans de guerre civile ?

Pacificateur ou manœuvrier ?
Après 200.000 morts, "les évènements", comme on les qualifie pudiquement ici, sont bel et bien révolus. Plus de 6000 terroristes "repentis" ont bénéficié des amnisties prévues par la fameuse loi de "concorde civile" (adoptée par un référendum lancé à l’initiative de Bouteflika en 2000) et ont pu quitter le maquis. Depuis, la tension est indiscutablement retombée. Il y a quatre ans à peine, les Algériens rentraient chez eux avant la tombée de la nuit et s’y calfeutraient jusqu’au lendemain. Les téméraires qui s’aventuraient hors de la capitale couraient toujours le risque de tomber sur un "faux barrage", dressé par des fanatiques déguisés en policiers. Aujourd’hui, à la Madrague, banlieue d’Alger connue pour ses cabarets, les jeunes font la fête tard dans la nuit, et empruntent sans méfiance les "clan" (taxis clandestins) pour rentrer chez eux, en traversant des quartiers qui, il n'y a pas si longtemps, passaient pour des coupe-gorge. "La paranoïa est en baisse", résume Khaled, jeune chômeur de Bab el Oued.
Pour une large partie de la population, c’est à "Boutef" qu’on doit cette spectaculaire embellie. "Faux, s’insurge cet ancien ministre. La concorde civile a été lancée avant son arrivée, lui n’a fait que prendre le train en marche – il y était d'ailleurs contraint, c'était en quelque sorte inclu dans son 'cahier des charges'. De toutes façons, même si ça et là, on a protesté contre les mécanismes de la loi, tout le monde, au fond, voulait sortir de la crise, les maquisards, l'armée, et bien sûr le peuple. Après 10 ans de tueries, tous les Algériens étaient épuisés, prêts à se réconcilier". C’est justement sur un programme de "réconciliation nationale" que Bouteflika a raflé 84% des suffrages lors de la présidentielle de 2004 – verrouillage des médias publics et contrôle de l'appareil administratif aidant. Il n'empêche… Les voix de protestataires sont vite retombées face à la popularité manifeste de "Boutef", considéré par la population – à tort ou à raison – comme le "pacificateur" de l'Algérie. Ce score spectaculaire a donné au président une légitimité aussi forte qu’inespérée. Celui qui, à son premier mandat, passait pour être "le président de l’armée" est devenu le "président du peuple". Impression renforcée par la démission du puissant chef d'état major interarmes Mohamed Lamari en août 2004, soit quelques mois après la réélection triomphale de Bouteflika – une réélection dont Lamari ne voulait pas, mais contre laquelle il n'a rien pu faire. L'idée que le "vrai pouvoir", en Algérie, est entre les mains de l'armée, est pourtant largement répandue – et notamment au Maroc. "C'est très caricatural et de plus en plus faux, répond l'ancien ministre, qui sait de quoi il parle. Le vrai pouvoir n'appartient à personne en particulier, il est dilué entre divers groupes d'influence, qui ne relèvent pas forcément de l'armée. Et l'armée elle-même est très divisée. Il suffit d'être un peu habile – et Bouteflika l'est – pour jouer sans peine de ses divisions. Hormis la concorde civile, l'armée n'a rien imposé au président".

État fort ou présidence forte ?
Les optimistes pouvaient donc considérer qu'à sa réélection, le président avait un boulevard devant lui, et pouvait appliquer toutes les réformes qu'il voulait. La question est : le voulait-il ?
Il n’en fait pas mystère, Bouteflika est partisan d’un "état fort". Entendons, d’une "présidence forte". La première chose qu’il a faite, une fois réélu, a été de "récupérer ses prérogatives" – en fait centraliser les prérogatives de ses ministres, en signant des ordonnances présidentielles à tour de bras. Aujourd’hui, c’est lui qui nomme quasiment tous les responsables publics du pays, jusqu’aux secrétaires généraux des mairies ! "Même le chef du bureau d’Air Algérie de Rabat est nommé par Bouteflika", affirme ce fin connaisseur des rouages présidentiels.
Dans tout cela, la démocratie n’est pas vraiment à l’ordre du jour. On peut reprocher beaucoup de choses au président algérien, sauf l'ambiguïté. Ainsi, parmi ses déclarations les plus fameuses : "Tant que je suis là, il n'y aura pas d'ouverture de l'audiovisuel" (l'Algérie ne dispose toujours que d'une seule chaîne de télé, l'ENTV – équivalent de notre RTM en plus stalinien encore, si c'est possible). Autre morceau de bravoure du président, en réponse à des militants qui réclamaient le pluralisme syndical : "Un seul syndicat nous suffit". Bouteflika a aussi déclaré, le plus clairement du monde, aux féministes mécontentes de sa réformette du code du statut personnel du mois dernier : "Ne comptez pas sur moi pour contrevenir aux préceptes coraniques". Il a même fait dans la provocation, en déclarant à ces mêmes féministes : "Les femmes ont encore beaucoup à apprendre, elles n'ont pas encore la capacité de remplacer les hommes, dans beaucoup de domaines".
Si les rares actes terroristes dont on entend encore parler relèvent plus du banditisme et n'ont plus qu'une valeur résiduelle, l’Algérie n’en vit pas moins, aujourd’hui encore, sous le régime de l’état d’urgence. Ce n’est plus justifié, mais cela reste commode, puisque les réunions publiques sont toujours interdites. Les manifestations en faveur de la présidence obtiennent volontiers des dérogations, mais quand des militants de Ghardaïa (à 700 Km au sud d’Alger) se sont réunis pour réclamer le respect des droits de l'homme, il y a quelques mois, tous ont été emprisonnés. La presse n'a pas manqué de s'en indigner, mais cela n'a rien changé. "Avec Bouteflika, c'est cause toujours. Et si tu causes trop, on te harcèle judiciairement", soupire Ali Djerri, PDG d'Al Khabar, le quotidien le plus vendu d'Algérie. Aux journalistes, Bouteflika a réservé une de ses provocations les plus célèbres, en citant comme exemple… la presse tunisienne – "responsable" selon lui, alors qu'elle est quasi-inexistante à force de peur et d'autocensure. Les journaux algériens, eux, conservent la liberté d'écrire sur à peu près tout, sans se faire saisir ni censurer. "Mais il faut guetter, après, le retour de bâton, témoigne Ali Djerri. Moi, chaque mardi, j'ai tribunal !". En 2001, à mi-mandat présidentiel, les peines prévues dans le code pénal pour délits de presse ont été alourdies : jusqu’à 5 ans de prison. Ces peines ont évidemment valeur coercitive. Mais "Bouteflika est bien trop rusé pour les appliquer, et s'attirer les foudres de toutes les ONG internationales de défense de la liberté de la presse", reconnaît Omar Belhouchet, directeur du quotidien Al Watan. Résultat, les journalistes sont toujours condamnés à des peines avec sursis, et à de lourdes amendes se comptant parfois en millions de dinars. Mohamed Benchicou, directeur du Matin et auteur de "Bouteflika, une imposture algérienne", est l'exception qui confirme la règle. Et encore, la justice a bien pris soin de le condamner pour délinquance fiscale…

Autocrate ou Zaïm ?
Que reste-t-il ? Les partis ? Avant sa réélection, Bouteflika avait failli perdre le contrôle du puissant Front de Libération Nationale (FLN), dont un congrès avait adoubé son ancien dauphin et grand rival Ali Benflis comme candidat à la présidentielle. Mais les alliés du président sortant avaient réussi à invalider ce congrès, et Benflis a été laminé en 2004. Depuis, le président a fermement repris le contrôle du parti historique et de ses satellites – dont le Rassemblement national Démocratique (RND), sous l’étiquette duquel Bouteflika a été réélu en 2004. Au Parlement, le FLN dispose de 211 sièges sur 381 – largement plus que la majorité absolue. Quand aux islamistes "légaux" du Hamas, ils n’ont d’autre choix que de composer avec le président…
Alors, Bouteflika autocrate ? Aussi étrange que cela puisse paraître, il n’est pas perçu comme tel par la plus grande partie de la population, qui lui sait gré non seulement d’avoir "instauré la paix et la sécurité", mais aussi d’avoir ramené l’Algérie au devant de la scène internationale. La politique étrangère est, indéniablement, le grand talent de celui qui a été ministre des AE de Boumediene à 26 ans. Au sortir des 10 ans de guerre civile, le pays était encore isolé du monde. C’est à Boutef qu’il doit d’être devenu, depuis, membre du conseil de sécurité de l’ONU, puis de l’Organisation Mondiale du Commerce. En 1999, il a abrité le sommet de l’OUA à Alger, et la semaine dernière, celui de la Ligue arabe… Aux yeux des masses populaires, Boutef incarne, en quelque sorte, "la fierté de l’Algérie". Les élites, elles, désespèrent de le voir incarner le progrès, ou l’ouverture démocratique. Mais tant que ces mêmes élites ne sont pas significatives politiquement, cela reste un vœu pieux…


Reportage. "Bab El Oued, c’est pas l’Algérie. On est presque autonomes, ici !"

Ils s’appellent Khaled et Mourad. Ce qu’ils font dans la vie ? "Chômeurs, bien sûr !, répondent-ils en partant d’un grand éclat de rire. à Bab El Oued, on est tous des chômeurs, mais ma baynach fina, c’est-ce pas khouya ?". En effet, ils n’en ont pas spécialement l’air. 25-26 ans, mal rasés mais jeans à la mode, baskets, blouson de cuir pour l’un, veste en daim pour l’autre, Khaled et Mourad ont l’air de ce qu’ils sont : des jeunes qui se débrouillent à coup de Trabendo, vente et achat de bricoles, téléphones portables, DVD piratés, Haschisch, pourquoi pas ?
Nous sommes dans un minuscule café populaire du mythique quartier algérois de Bab El Oued. 150.000 personnes entassées dans d’immenses cités-dortoirs, des dizaines de milliers de jeunes "hittistes" adossés chacun à son coin de mur, à guetter le passant et une idée de business. Un emploi ? La simple idée que ça puisse exister fait rire les deux jeunes hommes. "Pas ici, en tout cas…". Un de leurs héros, entre un chanteur de Raï et Abdelmalek Cherrat ("celui qui a marqué le but contre vous à Sfax") s’appelle Rafik Moumen Khalifa. Ce businessman algérien avait défrayé la chronique en montant un empire (banque, télévision, compagnie aérienne, médicaments…) avec des fonds occultes, avant de ruiner tous ses partenaires et de se réfugier à Londres, sous le coup de plusieurs mandats d’arrêt internationaux. "D’où il sortait son argent, c’est pas notre problème. Ce qu’on sait, c’est qu’il donnait du travail aux jeunes. Ces salopards de politiciens ont fini par l’avoir".
Question absurde : ressentent-ils d’une manière ou d’une autre, la présence de l’état ? "Bab El Oued, c’est pas l’Algérie, on est presque autonomes ici, répond Mourad, fièrement. Je connais tous les hommes politiques français parce que je regarde la parabole. à part Boutef, je ne connais aucun homme politique algérien". Les intégristes ? "Ils vivent leur vie tranquilles, c’est plus comme avant quand ils venaient nous parler. Même el ghachi (l’analphabète), ils n’arrivent plus à l’embrigader. Les gens ne sont plus dupes, ils ont fait beaucoup de mal à l’Algérie". Il y a 10 ans, aucun étranger à Bab El Oued n’osait s’y aventurer, le risque de se faire trancher la gorge était trop élevé. Et aujourd’hui ? "La paranoïa a baissé", commente sobrement Khaled. Sur ces entrefaites, deux petites étoiles filantes, jetées du dehors, glissent comme l’éclair sur le sol du café. Tout le monde se bouche instantanément les oreilles, avant que deux fortes détonations ne retentissent, et qu’un petit nuage blanc ne s’élève de sous une table. Des pétards… Les clients du café reprennent leurs conversations, compréhensifs. Le mouloud approche, il faut bien que les gosses s’amusent…
Khaled et Mourad veulent savoir si c’est vrai qu’au Maroc, on expose à la vente des joints roulés sur des petites tables, à la manière des cigarettes au détail. Ils ont l’air déçus que ce ne soit pas le cas. "Ça pourrait être un bon business", dit Mourad, rêveur. Ils veulent savoir, maintenant, comment les Marocains voient les Algériens. à la réponse "comme des gens sanguins, toujours prêts à la bagarre", Khaled répond, sourire en coin : "C’est vrai, ça ! J’ai toujours mon couteau sur moi". La bonne blague ! Mais Khaled ne blague pas. Il sort un cran d’arrêt de la poche arrière de son jean's et l’y remet discrètement, expliquant que chaque matin, avant de sortir de chez lui, il doit d’abord sentir la présence rassurante d’"el mouss" dans sa poche. "On fait tous comme ça, khouya". Puis, l’air grave : "on sait jamais…"

A.R.B

 
 
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