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Histoire. Casablanca, le 23 mars 1965
Télévision. Moukhtafoun, notre Avis de recherche
Affaire. Qui a tué l'hakem ?
Cinéma. Wake up Morocco, ça tourne !
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Histoire. Casablanca, le 23 mars 1965
Télévision. Moukhtafoun, notre Avis de recherche
Affaire. Qui a tué l’hakem ?
Cinéma. Wake up Morocco, ça tourne !

Par Abdeslam Kadiri

Histoire. Casablanca, le 23 mars 1965

L'émeute de Mars 1965 a été la
première d'une série qui a duré
jusqu'à 1990 (Afrique Orient)
Quarante ans après, les émeutes du peuple de Casablanca, mâtés dans le sang par Oufkir le 23 mars 1965, demeurent un gros mystère. En attendant que les charniers soient déterrés, reconstituons le film des événements et voyons pourquoi cette date-symbole compte autant dans notre histoire politique.


Quand en mars 1965, Youssef Bel Abbès, le ministère de l’éducation nationale décide, via une circulaire, d’interdire aux lycéens de plus de 17 ans l’accès au deuxième cycle du secondaire, il ne se doute pas qu’il vient de jeter une allumette
enflammée dans un baril de poudre.
Le 21 mars, les lycéens défilent dans les rues de Casablanca, brisant les vitrines, brûlant des voitures et des bus. Le 22 mars, au second jour des affrontements, les élèves se mettent en grève. Les ouvriers et les jeunes chômeurs prennent le relais des lycéens. Les bureaux sont pillés et détruits. Fès et Rabat imitent Casablanca.
Tout cela n’est rien à côté de ce qui va se produire le lendemain. Le renvoi des lycéens de 17 ans et leur orientation obligatoire vers l’enseignement technique fait sauter la soupape de la colère. Le mardi 23 mars, c’est tout le peuple casablancais qui déferle.
Les lycéens descendent dans la rue. Ils défilent d’abord en bon ordre, criant des slogans tels que "on ne veut pas que les pauvres s’instruisent !". Des vitrines de magasins de luxe volent en éclats. La police intervient et la manifestation tourne à l’émeute. En fin d’après-midi, le peuple des bidonvilles rejoint les lycéens. Casablanca est sens dessus-dessous. Des barricades sont dressées. Les parents sont sortis dans la rue demander la libération de leurs fils incarcérés, les chômeurs pour réclamer du travail, les étudiants des bourses et d’autres crient simplement leur colère. Des combats de rues opposent manifestants et forces de l’ordre. L’événement se transforme en séisme quand la contagion gagne Settat, Khouribga, Meknès et Kénitra.
L’enseignant chercheur, Mohammed El Ayadi, alors lycéen, est descendu manifester dans l’ancienne médina de Rabat avec déjà une conscience politique aiguë : "Pour moi comme pour la majorité de mes semblables, écrit-il, il s’agissait essentiellement du premier pas vers la voie de la socialisation politique qui s’était faite d’abord dans la rue de manière très spontanée avant de prendre des formes plus conscientes et organisées en particulier à l’université en 1968".

Casablanca en état de siège
Comme en 1952, la foule assiège le commissariat des Carrières centrales, où des dizaines de lycéens sont détenus. Comme une ombre tutélaire, elle entoure et crie autour d’un rectangle de policiers qui la tient en joue.
Le militant de l’ex parti communiste marocain (PCM) et de l’Union Marocaine du Travail (UMT), Simon Lévy interrompt ses cours au lycée Mohammed V et fonce vers Derb Soltane et le commissariat : "Là j’ai vu des policiers, en sang, former un bloc rectangulaire. C’était extraordinaire. La ville appartenait au peuple. Mais la population ne faisait rien aux flics. Les portes des domiciles et des appartements étaient ouvertes. Plusieurs chats gisaient par terre, morts. Il y avait un tel espoir de sortir dehors. Derrière chaque enfant, existait un espoir", raconte-t-il. Par dépit, on arrache les arbres et les pavés des rues. "On a attaqué la prison près du quartier industriel", se souvient la journaliste Zakya Daoud.
Des chars d’assaut et des camions chargés de troupes se dirigent alors vers Casablanca. Il faut faire appel à la troupe que dirige le général Oufkir en personne pour mater ces émeutes. La ville est mise en état de siège. Oufkir prend en main la reconquête de la ville en commandant les opérations depuis un hélicoptère. Nul ne connaîtra jamais le bilan précis de ces trois jours, mais les morts se comptent par centaines.
"J’ai entendu donner le canon de l’ancienne médina", insiste comme pour mieux se convaincre Zakya Daoud. Simon Lévy indique lui que les manifestations spontanées étaient graduelles : "Le 22 elles sont gentilles, le 23 beaucoup plus dures, le 24, j’ai entendu quatorze balles siffler à mes oreilles, lâche-t-il. Elles reflétaient profondément les espoirs déçus de l’indépendance, notamment ceux des enseignants, La nuit du 24 mars, les dirigeants de la fédération de l’enseignement sont arrêtés. Le soir même, sont entrées en scène les brigades spéciales et là on a compris que c’était fini".
Le Parlement, à la demande du groupe UNFP, constitue une commission d’enquête, mais le gouvernement ne l’autorise pas à faire son travail. Le temps est au rétablissement de l’ordre. La presse est saisie. Al Alam et l’Opinion sont interdits le 25 mars et Maroc Espoir le 28 mars. Les tribunaux régionaux multiplient les condamnations. "Les jours suivants, relève Zakya Daoud, des correspondants étrangers sont venus de partout. Mais il n’y avait plus de traces de disparus. Seulement des dégâts matériels".

Réaction des partis et du pouvoir
Devant ces troubles imprévus, le désarroi et l’inquiétude gagnent les partis, même révolutionnaires, et les syndicats. Devant le langage des armes, le mouvement national n’offre que des réponses politiques que ne comprennent pas toujours ses militants et, surtout pas sa jeunesse. L’UNFP est en porte-à-faux puisque des pourparlers ont lieu, en coulisse, avec le pouvoir. Que faire ? Son groupe parlementaire quitte néanmoins le Parlement et ne participe pas au vote du plan triennal.
Côté syndicat, ce n’est que le 28 mars que l’UMT sort de sa torpeur. La centrale menace de déclencher la grève générale, mais elle ne le fait pas. En fait, elle demande à ses adhérents de faire grève… "En restant chez eux ! Les gens ont fait grève, mais ils ne devaient pas sortir, se rappelle Zakya Daoud. Cette grève était contre productive. Elle n’appuyait pas le mouvement mais le dissolvait et le freinait". Explication : deux jours plus tôt, Oufkir a prévenu les ouvriers syndicalistes que "l’appel à la grève est incompatible avec l’effort général". Le général est formel : "les ordres du gouvernement exigent que les citoyens cessent de manifester et qu’ils respectent la décision du couvre-feu décrétée à partir de 21 h jusqu’à 6 h du matin". Le 25 mars, donc, le calme est rétabli.
Le 29 mars, le Roi apparaît à la télévision. Il reconnaît l’existence du chômage et la crise économique. Dans un élan de franchise, il déclare que "l’avenir n’est pas prospère à courte échéance". Il s’adresse sévèrement aux intellectuels : "Pourquoi donc ne sont-ils pas descendus eux-mêmes dans les rues à la place de leurs élèves ? Où sont donc ces qualités de bravoure, de courage et de bon sens ? Permettez-moi de vous dire qu’il n’y a pas de danger aussi grave pour l’état que celui d’un prétendu intellectuel. Il aurait mieux fallu que vous soyez illettrés". Puis il en appelle à l’union nationale. Avec ce discours, une ère nouvelle dans les relations pouvoir - mouvement national commence. La dissolution du Parlement et l’instauration de l’état d’exception le 7 juin 1965 marginalisent politiquement le mouvement national. La mort de Ben Barka scelle la fermeture du champ politique.
Trente ans après, au soir de sa vie, interrogé par Eric Laurent, Hassan II revient sur cette date : "il ne s’agissait pas d’événements dont la fatalité était inscrite en filigrane, dans le cours des choses. C’étaient des flambées. Rien ne les laissait prévoir". Mars 1965, selon le souverain n’est rien d’autre que le "passage d’un âge à un autre âge, mais je n’ai jamais pu comprendre que ce passage à une autre époque ait pu avoir des effets aussi violents. De toute façon, c’était un épisode malheureux".

L’école, un enjeu crucial
Comment en est-on arrivé là ? "Vous ne pouvez pas expliquer ces événements en faisant l’économie de l’histoire du Maroc de l’époque", bougonne Simon Lévy. Très juste. Commençons par le contexte social. Plusieurs grèves ont marqué la fin de l’année 1964. La Promotion nationale, définie par les autorités en 196 comme un instrument de développement économique, est un fiasco complet. Les prix de la viande et du sucre grimpent de plus de 40 %. Casablanca compte 600 000 chômeurs et subit un exode aux allures d’avalanche : 36 000 personnes sont jetées dans la ville chaque année. Un tiers des habitants a moins de 40 dirhams par mois pour survivre.
Dans cette conjoncture médiocre, les familles surinvestissent dans la promotion par l’école pour leurs enfants. L’entrée de plus de 200 000 jeunes dans l’administration depuis 1956, pour remplacer les Européens sur le départ a montré aux parents que l’école est gage d’ascension sociale. "à cette époque, l’école est un cheval de bataille pour les nationalistes. Le problème de l’enseignement est central. L’école est vue comme le moyen de sortir de la précarité sociale", souligne l’historien Mostafa Bouaziz.
Le pouvoir se méfie de cette école. Lieu de socialisation très important, "l’école et l’université, et leur avant-garde syndiquée, l’UNEM, étaient un champ que le pouvoir n’avait pas encore encadré. Les radicaux y étaient prépondérants. Le pouvoir ne faisait qu’accepter avec amertume cette situation", poursuit l’enseignant chercheur.
Alors quand en 1965, l’état compte dix fois plus de fonctionnaires qu’à l’indépendance et qu’il est proche de la saturation, il essaie de dégraisser la machine scolaire. Voilà comment naît la circulaire du ministre Bel Abbès. Voilà le cœur du conflit. Mars 1965 livre les clés d’une politique éducative qui sera menée jusqu’à nos jours. Celle d’un enseignement tiraillé entre deux visions : l’une sélective, et l’autre nationaliste qui prône la généralisation de l’enseignement, son unification et son arabisation.

Les conséquences du 23 mars
Mars 1965 annonce tout un cycle d’émeutes jusqu’en 1990 et dessine en creux un modèle d'émeutes typiquement marocain. "Au Maroc, elles sont toujours brèves, explique Mostafa Bouaziz. Les émeutes ne durent que quelques jours. Cela est lié à une donnée très importante : le faible niveau d’organisation de la société, à tous les degrés et à tous les niveaux".
Aujourd’hui encore, mars 1965 est un traumatisme. Les émeutes sont un tournant de l’histoire marocaine. à trois titres. Primo, elles constituent une rupture dans le champ politique national. Les émeutes annoncent l’état d’exception du pays en juin, et l’enlèvement de Mehdi Ben Barka fin octobre. C’est une victoire du pouvoir sur le mouvement national. Secundo, elles marquent la naissance d’un nouveau mouvement social. Ce mouvement, c’est celui de la jeunesse scolarisée, "l’un des deux grands mouvements du Maroc indépendant, avec le mouvement islamiste", d’après Mostafa Bouaziz. Tertio, ce mouvement social, né le 23 mars*, devient un acteur politique important entre 1965 et 1975 aux côtés de celui d'Ila Al Amam. La scène universitaire est son terrain d’activité et l’UNEM son cadre légal et institutionnel.
Cette jeunesse, nourrie au biberon de Descartes et de Marx, lit les revues Souffles et Anfass. Elle regarde les films d’Eisenstein, de Chahine et de Godard. Elle s’approprie la logique de la résistance idéologique, s’interroge sur les raisons des échecs des nationalistes, en 1963 et 1965. Elle ne supporte pas de voir que l’opposition adopte, sous l’effet de la répression, une attitude attentiste. Alors, ce mouvement de la jeunesse scolarisée, qui est une excroissance du mouvement national, rompt avec le discours nationaliste de l’UNFP et du PCM. C’est la première fracture sérieuse. Pour la première fois, un mouvement social va se développer non seulement de façon autonome par rapport aux partis d’opposition, mais en les confrontant. C’est la révolte des fils contre les pères. C’est la génération de Ahmed Herzenni, Abdessamad Belkébir, M’hamed Talabi, Abdellatif Zeroual, Mohamed Berdouzi.
Dès 1972, alors que la jeune intelligentsia est au faîte de sa gloire, ce mouvement commence à se déliter sous la vague de procès en série et de la répression. Dans la foulée du raidissement du régime secoué par deux putsch militaires, l’UNEM version 23 mars est dissoute le 24 janvier 1973. Aujourd’hui, alors qu’un bout du voile est levé sur cette date-symbole, les charniers dans lesquels ont été jetés des centaines d’émeutiers à Casablanca, tardent à être déterrés. Tout un pan de la vérité sur le 23 mars 1965 est encore sous terre.

*Il constituera le noyau dur de l’OADP dès 1983 et sera dilué dans la GSU dès 2001



Extrait
Un intellectuel se rappelle

"J'avais quitté l’appartement de la directrice du lycée Chawki … pour prendre le boulevard Zerktouni ... La circulation était anormalement faible et les magasins fermés alors que l’après-midi était bien avancé. J’ignorais qu’à la délégation du ministère de l’éducation nationale … avait eu lieu, au milieu de la matinée, une manifestation d’élèves de lycées et collèges qui s’était transformée en bataille rangée avec les forces de l’ordre … A l’embranchement de la route de Médiouna, je ne vis rien de particulier, mais aux abords de la fameuse place des Quinconces, là où se heurtaient régulièrement, sous le protectorat, policiers et nationalistes descendus de la nouvelle médina, j’ai été arrêté par les carcasses calcinées de deux autobus. Rebroussant chemin … (et) ne constatant rien d’anormal, je suis rentré. C’est tout ce que je vis de cette journée qui prit par la suite, chez certains, une dimension mythique.

Abdellah Laroui dans Le Maroc et Hassan II

Un romancier raconte

"Aveuglé sous la charge des flics, le flot refluant des gens qui fuyaient sous la mitraille, Boujmaa s’était retrouvé avec d’autres, dix, vingt, trente jetés dans les caves du commissariat entassés, sans boire, sans manger, sans dormir, pour combien de temps, il ne pouvait dire. (…) Il s’était retrouvé enchaîné avec d’autres, menottes aux mains, dans une grande salle, c’était le tribunal, quelques mots marmonnés rapidement par un homme en noir, siégeant derrière une estrade : deux mois de prison ! Il n’avait rien fait mais le flic lui avait dit : Tu étais dans la rue, les honnêtes gens qui n’ont rien fait sont restés chez eux, mais toi pourquoi tu étais dehors dans la rue ? (…) C’était le printemps frais, mars soixante-cinq (…) Où inscrire l’événement, petite différence qui ne laisse pas de plis ?"

Edmond Amran El Maleh dans Aïlen ou la nuit du récit



Nos sources

Annuaire de l’Afrique du Nord (1965)
Hassan II, La mémoire d’un roi (entretien avec Eric Laurent)
Mostafa Bouaziz, Houna oua Hounak (épuisé)
Mostafa Bouaziz, Mouvements sociaux et mouvement national in Emeutes et mouvements sociaux au Maghreb, perspective comparée, Khartala-Institut Maghreb Europe, Paris, 1999.
Mohamed El Ayadi, Les mouvements de la jeunesse au Maroc (idem)
Journaux d’époque

 
 
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