Rendez-vous mensuel de la deuxième chaîne, Moukhtafoun a permis le retour dune bonne centaine de portés disparus et a résolu autant de drames familiaux. Et en plus, lémission plaît. Coulisses.
L'histoire de lémission commence, bien avant sa création, au milieu des années 90. à la suite de plusieurs reportages sur des cas de disparition, de fugue, la chaîne relève les réactions en masse des téléspectateurs. Certaines ont permis alors de retrouver des portés disparus, dautres ont lancé de nouvelles
affaires. La demande était là, restait à trouver le bon concept, sans tomber dans le "copié collé" de programmes du genre qui, sous dautres cieux, ont fait leurs preuves. Ce sera le cas bien plus tard et lidée viendra du journaliste Khalid Adnoune. Moukhtafoun, lavis de recherche version 2M naît en 2003. La première, animée et concoctée par le même Khalid Adnoune est un succès et le public y est tout de suite très sensible. Le concept, depuis, restera le même : léquipe de lémission suit à la trace les démarches de recherche dune famille (ou dun membre de la famille), trois ou quatre cas sont traités, et à la fin de lémission, des dizaines dappels son lancés. Très vite, Moukhtafoun devient lun des programmes phares de la chaîne. Pour Réda Benjelloun, responsable des magazines de la chaîne : "Rares sont les émissions dont les retours sont quasi immédiats. Celle-ci en fait partie. Quelques minutes après la diffusion, les appels téléphoniques des téléspectateurs fusent".
En deux années dexistence, le retour reste le même et le rendez-vous mensuel de Moukhtafoun est celui auquel les téléspectateurs sont les plus fidèles : "Les premiers jeudis de chaque mois, dans les cafés, les clients ont les yeux rivés sur lécran de télévision à partir de 22h, heure de diffusion de lémission", raconte Adil Benmoussa, nouvel animateur et journaliste de lémission. Il y a trois mois, son prédécesseur et initiateur du programme a quitté la chaîne pour la HACA (Haute autorité de la communication audiovisuelle). Cest alors vers lui que la chaîne sest tout naturellement tournée et cest ainsi quen janvier 2005, il a rejoint les deux piliers de lémission : le journaliste Hassan Benrabeh et la coordinatrice Fatéma Coradidi. Tous les trois, tous les jours, traitent des histoires aussi abracadabrantes les unes que les autres. Des affaires de disparition dun fils perdu depuis 20 ou 30 ans, dune épouse partie sans laisser dadresse depuis cinq ou dix ans, de familles disloquées à cause dune fugue dune de leurs filles "Nous recevons des centaines de lettres par mois, des dizaines dappels téléphoniques par jour", témoigne Fatéma Coradidi. Cest elle qui intercepte le tout, fait le tri, classe et participe au choix des histoires à traiter en émission : "Ce sont des drames familiaux quon me raconte au téléphone et par courrier". Des drames à la rencontre desquels vont Hassan Benrabeh et Adil Benmoussa vont à la rencontre : "Ce nest pas nous qui faisons les recherches, mais nous accompagnons celles des familles des disparus. Nous allons avec eux sur les dernières traces des portés disparus, dans les commissariats, les hôpitaux, et ce travail en soi a donné ses fruits". En effet, selon léquipe Moukhtafoun, sur quelques 500 cas traités par lémission, la moitié ont été résolus et des centaines de disparus ont été retrouvés : "Ce nest pas tout. Avec tout le courrier que nous recevons, nous en avons pour au moins 10 ans démissions", explique Adil Benmoussa. Ainsi, tous se souviennent encore de létrange histoire de cette femme portée disparue, en réalité séquestrée par son mari pendant sept ans, dans la région de Safi. Ou encore celle dAmina qui a quitté le domicile de ses parents après que ceux-ci aient refusé son mariage avec lélu de son cur, quelle a aussi quitté. Cétait il y a neuf ans. Plus récemment, lhistoire des jumeaux Hassan et Fatéma a marqué les esprits. Abandonnés par leur mère, séparés dans deux orphelinats, ils ont fini par se retrouver et ont lancé un avis de recherche pour retrouver celle qui les avait abandonnés : "Deux familles se sont présentées affirmant que les enfants étaient les leurs. Un test ADN simposait et cest lun des obstacles que nous rencontrons. Il faudra attendre le jugement du tribunal pour donner une autorisation afin que le test soit fait. Ce qui prend beaucoup de temps". En plus de lémission, le site Internet est également, régulièrement, alimenté par des avis de recherche (www.2M.tv/mokhtafoun) : "Nous recevons aussi des demandes de familles marocaines résidant à létranger qui ont perdu la trace dun proche. Internet sert à cela, comme dailleurs les diffusions par satellite", précise Adil Benmoussa.
Depuis trois mois, date de la constitution de la nouvelle équipe, lémission a connu un changement : les affaires sont traitées à présent par thèmes. Violence à légard des femmes, enfants abandonnés, divorces : "La structuration de lémission lui a donné plus de clarté et plus dimpact", note Réda Benjelloun. Et de lavis de toute léquipe, depuis le début de lémission, la partie la plus appréciée reste celle des retrouvailles : "Puisque nous faisons un suivi de chaque affaire traitée et dès que le porté disparu donne de ses nouvelles ou que sa trace est retrouvée, notre caméra est là". Selon cette sociologue fidèle de lémission, reste un seul point faible : "Moukhtafoun gagnerait à se faire entièrement en darija. Elle serait beaucoup plus accessible et toucherait plus de gens, surtout dans le rural, où lon ne comprend presque pas larabe classique" En attendant, Moukhtafoun a réussi en deux ans, à faire partie des rares programmes qui ne se cherchent plus. Ce qui, sur les chaînes nationales, reste encore quasi exceptionnel
Société. Une émission-miroir
"Moukhtafoun est un programme dintérêt collectif", dira de lémission Réda Benjelloun. "Les histoires des autres, quand elles sont bien racontées, interpellent", dira encore Hassan Benrabeh, un des deux journalistes de léquipe Moukhtafoun. Voilà probablement ce qui explique le succès de lémission, qui selon le responsable des magazines de la deuxième chaîne, réalise tous les mois, lun des meilleurs taux daudience. Plus que cela, reflet de la société marocaine, lémission met le doigt là où ça fait mal : mères célibataires ou prostituées considérées comme des hors la loi et forcées dabandonner leurs enfants, parents violents à légard denfants qui préfèrent fuir et disparaître, épouses maltraitées par des maris, femmes, hommes ou enfants souffrant de troubles mentaux, non pris en charge et dont les proches ont perdu la trace "Lémission met en évidence les hypocrisies et les dysfonctionnements de notre société dont résultent des drames quon ne soupçonne même pas", note Hassan Benrabeh. Des drames, qui touchent essentiellement les classes les plus défavorisées : "En tous cas, les affaires et histoires qui nous parviennent, concernent toutes des familles souffrant de misère et danalphabétisme, dans le rural comme dans lurbain". Lémission a décidément encore de beaux jours devant elle