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Par Driss Ksikes
Que faire des évangélistes ?
Ils sont de plus en plus nombreux. Nos diplomates les tolèrent. Nos sécuritaires sen méfient. Et leurs coreligionnaires les craignent. Autopsie dun mal-être relancé par lexpulsion dun homme de léglise à Marrakech.
L'incident est passé quasiment inaperçu. Deon Malan, homme déglise sud africain, installé à Marrakech depuis 1999, a été conduit par les forces de lordre à laéroport, le mardi 22 mars. Il avait reçu, cinq jours plus tôt, une lettre officielle lui signifiant que faute de travail rémunéré, sa carte de séjour ne pouvait être |
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renouvelée (contrairement aux années précédentes). Largument sécuritaire est tout de même irréfutable. Même son ex-protecteur, le révérend américain Jack Wald (président de la toute nouvelle association église protestante), quoique offusqué, ny trouve rien à redire : "Malan travaillait, comme plusieurs autres pasteurs anglo-saxons, sous un statut légalement ambigu". Le responsable de lEglise évangélique au Maroc (regroupant les protestants français), Jean-Luc Blanc, enfonce le clou : "Malan était plutôt naïf. Mais il faut reconnaître que sur le terrain, plusieurs communautés anglophones, fondamentalistes, se sont multipliées en marge de la légalité". Mais quest-ce qui a attiré lattention sur Malan en particulier ? La conférence quil a donnée, le mois dernier, à linvitation délèves du Lycée Mohammed V, en compagnie du représentant du conseil des oulémas de Marrakech, Mohamed Mouhieddine ? Linterprétation erronée quen a faite le quotidien islamiste Attajdid, laissant croire à un acte de prosélytisme suspect ? Lintérêt soudain que portent plusieurs journaux au flux tendu dévangélistes (fondamentalistes américains) qui débarquent ? Le risque supposé de conversion au christianisme, dramatisé par le chiffre alarmant de "58.000 marocains chrétiens", selon un rapport à lorigine mystérieuse ? Les enquêtes lancées par le ministère de lIntérieur, via ses agents secrets, paroissiens à lIntérieur des églises et autres bergaga en roue libre ? "Lessentiel est de prendre cette affaire dévangélistes plus au sérieux", affirme ce haut responsable gouvernemental. Au point de chasser un pasteur en pleine semaine sainte de Pâques ? "Cela peut être une manière de le protéger. Parce que les Marocains peuvent réagir violemment vis-à-vis des missionnaires", confie (avec sarcasme) ce grand connaisseur.
Embarras de léglise et tradition missionnaire
Marrakech, doù Malan a été chassé, porte dans sa mémoire ocre les stigmates dun meurtre de missionnaire. Emile Mauchamp, médecin, espion du quai dOrsay, soupçonné de prosélytisme, y avait laissé sa peau, le 19 mars 1907. Depuis, il y a eu un pacte tacite de "non prosélytisme" entre les églises établies au Maroc (lire encadré) et le makhzen. La règle juridique interdisant aux hommes de foi "débranler la foi des musulmans
et de les convertir par coercition" (article 220 du code pénal) est quasiment née de ce drame. Mais ni la loi ni la volonté des hommes déglise locaux nont suffi pour séparer les transmetteurs de la foi chrétienne des "indigènes". Les plus agressifs ont souvent été les fondamentalistes américains. Les premiers à sen plaindre, historiquement, auprès du Makhzen sont les juifs de Mogador. Sous le protectorat, "il est souvent arrivé à la résidence générale dexpulser des évangélistes américains, lorsquils dépassaient le seuil du tolérable (par les musulmans)", explique lhistorien Jamaâ Baïda. Sous le règne de Hassan II, quelques "taupes" (on les appelle ainsi parce quils font du prosélytisme souterrain) ont été épinglées. Cest le cas de ce libraire à Meknès, qui ne vendait que des livres chrétiens et nemployait que des convertis. "Nous lui avons conseillé de partir discrètement", confie ce responsable déglise. Durant les années 90, un yacht britannique, transportant plus de 700 bibles en arabe avait accosté à Marinasmir. Lorsque le propriétaire avait été arrêté, conformément aux lois marocaines, lambassade du Maroc aux états-Unis a été assaillie de fax provenant de ce quon appelle communément "the biblical belt" (le cur du fondamentalisme américain). Il a fallu lintervention dun proche du roi pour clore le dossier judiciaire. En 1999, létau se desserre. Campus Crusade for Christ International, ONG américaine connue pour ses campagnes dévangélisation, senorgueillit davoir "réussi à convertir 100 musulmans sans entraves majeures" durant une opération de séduction à Algesiras.
Durant les trois dernières années, le phénomène est allé crescendo. Les autorités marocaines sen sont alors remises aux représentants des églises ayant pignon sur rue. "Driss Benhima (alors wali de Casablanca) mavait signifié que les pasteurs non reconnus étaient sous ma responsabilité, raconte J.L Blanc. Je leur ai fait signer une convention pour ne pas faire de prosélytisme mais certains, à Tanger par exemple, ont refusé de sy soumettre". Le révérend américain Jack Wald, qui a décidé de faire chemin à part, a récemment convaincu les autorités de Rabat quil pouvait réduire le nombre de pasteurs clandestins en existant légalement. Sauf que pour lui, "témoigner de ma foi chrétienne nest pas forcément du prosélytisme". Or, cest là où le bât blesse. Idéologiquement, les tenants traditionnels de léglise au Maroc se trouvent confrontés à de nouveaux prêcheurs, plus agressifs et puristes, qui ambitionnent même de re-christianiser leurs pairs, respectueux des traditions locales. "Comme en islam, les chrétiens sont face à des fondamentalistes qui prônent une lecture réductrice et moralisante des textes", explique la coordinatrice du Groupe de recherche islamo-chrétien (GRIC*), Anne-Marie Teeuwissen. "Si cela touche le Maroc, cest bien parce que des missionnaires autrefois stationnés dans lEurope de lEst, se sont redéployés dans le monde musulman", ajoute-t-elle. Chez nous, ils sont aujourdhui estimés à quelque 500 missionnaires, se cachant derrière des sociétés écran. Il y en a même qui ne savent pas manipuler un ordinateur et se présentent comme dirigeants de sociétés dinformatique. Dailleurs, "cest leur statut de clandestins qui rend encore plus difficile leur recensement", révèle au journal Le Monde, le pasteur Karen Thomas Smith, installée à Ifrane.
Offensive évangéliste et myopie politique
Ces prêcheurs, quoique incontrôlés, ne tombent pas du ciel. Ils répondent, parfois, à une stratégie globale. Au lendemain de lattaque américaine en Irak, Don Hayes, le directeur exécutif de lassociation des croisés, CCCI, en a révélé un bout : "En tant que croyants, nous nous battons pour conquérir les curs et les esprits de ces peuples musulmans qui résistent le plus au message du Gospel". Au Maroc, le 11 septembre puis les accords de libre-échange ont servi de porte dentrée. Le responsable de léglise anglicane et puissant homme daffaires, Jack Rusenko, a été lun des promoteurs de la célébration cuménique à la cathédrale de Rabat. Jugé par quelques uns de ses pairs comme "un missionnaire VIP", il déclarait le 29 avril 2004 à lInstitute on religion and public policy, dans un débat portant sur le Maroc : "Le problème nest pas dans le choix que font les individus de croire en une autre religion, mais dans les obstacles politiques et économiques qui empêchent un tel choix". Dans ce débat mené à Washington, en présence du représentant de lambassade du Maroc, Rusenko va même plus loin, avançant que "le gouvernement marocain est prêt à envisager dinclure la composante chrétienne dans son identité arabo-islamo-berbère" (et les juifs ?). Quest-ce qui rend cet homme de réseaux aussi confiant ? "Au Maroc, on a longtemps tenu les musulmans à lécart des chrétiens, de peur quils ne soient convertis. Aujourdhui que le pays décide de souvrir et de se libéraliser, on ne peut pas nous empêcher de venir parler au nom de Jesus. Dailleurs, les responsables marocains ne sont pas contre".
Parlons en, dailleurs, de ces responsables marocains consentants. Le meilleur moyen dillustrer cette complicité suspecte est le projet Friendship caravan, programmé du 6 au 8 mai à Marrakech (sauf imprévu !). Certes, le président de lopération, Michael Kirtley, na rien dun évangéliste. Il lui est même arrivé de défendre des minorités musulmanes. Mais sur ce coup, il a réussi à mettre en connection lambassadeur du Maroc à Washington, Aziz Mekouar et les dirigeants de la communauté baptiste du Sud (de purs fondamentalistes). "La rencontre a cristallisé le désir de lambassadeur marocain de fructifier le dialogue avec les chrétiens évangélistes", lit-on sur le site officiel de la caravane. Plus tard, le wali de Marrakech, Mohamed Hassad a adopté le projet et accueilli, en marge des accords de libre échange, une délégation dévangélistes venus en éclaireurs. Depuis, les visites se sont suivies et tous répètent en chur la même litanie : "nous ne voulons convertir personne. Seul Dieu peut le faire. Mais nous voulons communiquer notre foi". Si ce nest pas du jeu de mots
Bref, la communication a bien marché. Et si tout va comme le veulent les Américains, 25 évangélistes sont attendus, en marge de concerts de groupes de rock chrétiens, pour dialoguer avec nos dignitaires musulmans. Mais déjà, au Palais et au ministère des Affaires islamiques, cette perspective fait grincer des dents. Tous nos responsables ne sont pas si consentants que cela, finalement.
Liberté de culte et liberté de conscience
Face à cette offensive messianique, plusieurs appellent de leur vu une clarification des règles du jeu au Maroc. Cet Américain, ne voulant pas trop froisser ses hôtes, aimerait bien que "létat choisisse dautoriser les pasteurs clandestins au lieu de les chasser". Au fond, il voudrait quau nom de la démocratie, "le Maroc aille aussi loin que lAlgérie et la Tunisie et prépare le terrain à lémergence et la reconnaissance dune minorité chrétienne". Le fondateur du GRIC, le père Jacques Levrat, aimerait tout juste que "les églises encadrées aient plus de marge de manuvre pour gérer lexistant. Cest-à-dire accueillir plus chaleureusement des chrétiens, soient-ils marocains, pour ne pas laisser cette population à la merci de sectes marginales". Lorsquil y a deux ans, le président de la fédération des églises protestantes de France est venu au Maroc, il a lancé un ballon dessai : "Pourquoi pas un conseil de culte chrétien à linstar du conseil du culte musulman en France ?". Tout cela est encore à l'état de balbutiement. Mais tout le monde reconnaît quil y a un vide juridique, qui profite aux clandestins, maintient le black out sur la réalité de notre cartographie religieuse et favorise les réactions sécuritaires aux possibilités de dialogue. Faut-il lancer le débat sur la liberté de conscience ? "Pourquoi pas, rétorque ce haut responsable, à condition de savoir protéger notre religion aussi. Nous navons pas à faire à une autre religion, mais à un impérialisme sur fond religieux".
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Identité. Marocains chrétiens
Difficile de savoir combien il y a de Marocains chrétiens. Ils seraient 800, selon le conseil cuménique et 50.000, selon un rapport récent. Mais avec la multiplication de missionnaires sur le terrain et de chaînes satellitaires comme TV miracle, leur nombre progresse. Quest-ce qui les amène à se convertir ? "Certains pour obtenir le visa", reconnaît ce prêtre. "Dautres sont des beurs revenus au bercail", atteste cet autre homme déglise. "Dautres, comme moi, témoigne Saïda H (baptisée à lâge de 13 ans à Tanger), ont choisi de devenir chrétiens ou sont issus de parents déjà convertis sous le protectorat". Comment vivent-ils leur foi ? Discrètement, dans des maisons-églises, mais aussi en famille, pour ceux qui ne le cachent pas. "Les gens sattendent à une personne alien, au look étrange. Ce nest pas toujours le cas. Tenez, moi, je sors en djellaba ou en jeans, comme nimporte quelle Marocaine", ajoute Saïda. Vont-ils au temple ? Discrètement. "Nous ne sommes pas autorisés à les accueillir en tant que chrétiens", explique Jean Luc Blanc. Pourtant, la demande ne manque pas. |
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