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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki et Chadwane Bensalmia

Analyse. Le démon du jeu

(AFP)
10% de marocains jouent. Leurs motivations, leurs profils, leurs univers, leurs histoires… Le point sur un mal de société qui se nourrit des rêves des uns et des faiblesses des autres.


Ya latif ! disaient nos grand-mères du jeu et des joueurs. Meskin, untel y a laissé toute sa fortune. Ou encore la voisine a quitté son mari à cause de "l’blya" (la mani). Clichés ou réalités ? Les chiffres ne laissent plus de place au doute. Aujourd’hui, selon les estimations de la Marocaine des Jeux, trois millions de Marocains s’adonnent aux jeux de hasard. Il y a là matière à
réfléchir. Comment cette impulsion indomptable, ruineuse qu’est le jeu s’empare-t-elle des individus ? Pour comprendre, il faut scruter ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur des lieux du jeu. Les témoignages recueillis et les reportages effectués mettent en opposition deux mondes parallèles. Celui des joueurs et celui des non joueurs. Ils se côtoient, se parlent, vivent sous le même toit parfois, mais chacun a sa sphère vitale. Quand les premiers ne veulent pas perdre attache avec la réalité, les seconds refusent de se défaire de leurs illusions. Un non joueur parle des pertes subies après une partie du jeu. Un accro se focalise sur le gain. "Même lorsqu’il perd, le joueur ne parle jamais d’abandonner. Il parle de se refaire", observe le psychiatre Hachim Tyal.
A en croire celui-ci, "nous sommes tous prédisposés à devenir joueurs". Cette réflexion (presque savante) a du vrai. Un accro du casino l’explique bien. "Je me rappelle que tout petit, je raffolais des boîtes à sous". Qui d’entre nous n’a jamais remarqué ces boîtes en verre où les enfants misent des pièces de 50 centimes pour faire tomber des dirhams ? La fête foraine serait donc un casino en miniature. Des similitudes existent certes entre ce jeu "enfantin" et la tribune d’une course de chevaux. Mais si la prédisposition est un trait commun à nous tous, qu’est ce qui amène certains à sombrer dans la dépendance ? "En règle générale, les individus sont toujours à la recherche de situations d’échange énergétique, soutient le sociologue Jamal Khalil. Une discussion, un match de foot, un film. Plus l’échange est fort plus l’énergie est grande. Les joueurs font partie de ces personnes qui ont besoin d’échanges intenses, de sensations fortes, en somme de décharges d’adrénaline. Une sensation que seul le jeu peut leur procurer". Comme un enfant, un joueur cherche donc cette force attractive, magique. "Certains psychanalystes interprètent cela comme un besoin de retrouver le sentiment infantile de la toute puissance. Un état d’esprit où l’impossible n’est pas admis" explique Hachim Tyal. Comme un enfant, le joueur a besoin d’aller toujours plus loin. Le schéma est le même, mais les situations diffèrent. Dans les salles de pari mutuel, les novices commencent par des mises de 10 DH en jouant des "simples" et finissent par y laisser des salaires en misant sur le quarté voire plus. Toute chose étant égale par ailleurs, les nouveaux venus au casino font leur initiation dans les machines à sous, à hauteur de 200 DH. L’appétit venant en jouant, ils passent ensuite à la roulette et atterrissent plus tard devant les tables de black-jack. Nos deux spécialistes s’entendent là-dessus. "Les joueurs, comme les alcooliques et les toxicomanes, finissent indubitablement dans l’excès ou l’overdose".

Le faire valoir sociétal
Tous les jeux ne se valent pas. Par le rang social des joueurs (casinos pour les nantis et champs de course pour la masse). Par la nature du jeu lui-même (le grattage est pratiqué individuellement alors que le tiercé se vit en communauté). Et par le degré d’implication dans le jeu (dans le grattage, il n’y a aucune causalité entre l’effort du joueur et le gain alors que dans les courses, le jeu de probabilité et l’intuition semblent déterminants). Mais s’il y a un jeu où la valorisation de soi est extrême, c’est bien les cartes. "Contrairement à la roulette ou à la machine à sous, le black-jack requiert un effort intellectuel et une concentration extrêmes", nous dira ce joueur invétéré. Cette valorisation est d’autant plus grande que "le casino est le lieu idéal pour montrer qu’on a de l’argent. C’est une règle universelle, mais qui trouve une dimension particulière au Maroc. Le Marocain aime afficher sa richesse et il ne peut le faire de manière tape-à-l'œil que dans un casino" précise Robert Brassai, directeur général du casino d’Agadir.
Ces explications rationnelles, logiques ou scientifiques sont réfutées par les premiers concernés. "Je joue pour le plaisir", martèle un jeune guide touristique. Pour ce jeune assureur casablancais, le jeu des courses de chevaux est motivé par l’amour qu’il porte à cette race raffinée. "Je n’ai pas les moyens d’en avoir, je viens jouer parce que je les aime", argue t-il. Faut-il le prendre au mot ? Peut-être bien. Personne ne peut savoir ce qui se passe dans la tête d’un joueur. Pourtant, Hachim Tyal définit la pathologie du jeu par l’addiction. Elle se vérifie quand quelqu’un se sent obligé d’adopter un comportement qu’il ne devrait pas adopter en situation normale. Il ne s’aventurera pas pour autant à dresser un profil psychologique type du joueur. Mais il suppose que "ce sont des personnes qui versent rapidement dans le rêve, l’illusion. Cela répond à un besoin irrépressible au fond d’eux. Il les fait frissonner. C’est grisant, c’est comme la vitesse".

Le jeu, un acte volontaire
Une chose est sûre cependant. Le plaisir du jeu est d’autant plus fort que l’éventualité du gain est présente. Ce vieux routier en témoigne : "Lorsqu’on connaît les qualités des maisons, les performances des étalons, leur historique, on maîtrise les ficelles du jeu. On croit à chaque fois avoir toutes les chances de gagner". Un autre joueur, repenti celui-là, raconte : "Lorsqu’on s’adonne à la machine à sous, on est formaté par le tintement des pièces sur les caissons de la machine. Ce son, on en rêve la nuit. Il nous obsède". La confession fait sourire le patron d’un casino. Pour lui, ce tintement fait office de publicité. "Nous ne sommes pas autorisés à en faire à la télévision contrairement au loto qui exhibe publiquement les centaines de millions de dirhams promis", précise t-il.
Dans les textes, rien n’interdit aux casinos de faire leur promotion, mais dans les faits, le tabou n’est pas totalement levé. Quant à la possibilité d’ouvrir des salles ici et là, elle demeure tributaire de l’obtention de licences. Mais pour des raisons religieuses ou politiques, certaines villes n’y ont pas droit (officieusement).
Résultat, les mordus du jeu développent des espaces parallèles dans la clandestinité. à Casablanca, les casinos font défaut. Les joueurs de poker vivent dans la frustration. Une communauté secrète s’est constituée. Sa religion, c’est la table de jeu. Leur imam, patron d’un grand hôtel casablancais, organise des soirées feutrées pour assouvir la passion du poker. Dans les cercles bourgeois, la soirée intime tourne vite au jeu. Il suffit que deux ou trois accros se retrouvent sous le même toit pour qu’une table soit improvisée. Le rendez-vous est quotidien chez nombre d’entre eux. Combien les riches Casablancais déboursent dans le jeu ? Personne ne peut l'estimer.

S’en sortir
à ce jour, aucune thérapie ne garantit la désintoxication. D’ailleurs, précise scrupuleusement notre psychiatre, "lorsqu’un addict vient vous voir, il veut surtout être soulagé de la souffrance, conséquence psychologique du jeu, et non du mobile, c'est-à-dire le jeu en lui-même. Résultat, dès qu’il est soulagé, il replonge".
L’univers dans lequel évolue le joueur n’est pas fait non plus pour faciliter la rupture. Durant ses années de jeu, il vit en réclusion dans une communauté, dans un espace où il est coupé du reste du monde. Un monde où la notion du temps disparaît et où les besoins primaires sont garantis. Dans un casino, on s’évertue à tout mettre à sa disposition. Rien ne doit l’éloigner du jeu. Dans l’Hofra ou au vélodrome, les sandwitcheurs lui évitent de sortir vers le monde extérieur. Une vie de réclusion dans laquelle le cantonne l’incompréhension de la société, naturellement portée sur les jugements. "Il ne faut surtout pas traiter un joueur en coupable, lui faire la leçon. Ne jamais se poser en magistrat ou en père fouettard. Les joueurs craignent la punition. Leur culpabilité est spéciale. Ils fuient tous ceux qui leurs renvoient cette culpabilité. Ils s'éloignent", analyse le psy. Chez un grand joueur il y a toujours une gêne à expliquer sa passion du jeu. Elle est là, c’est tout. Or, tant qu’un joueur n’accepte pas l’échec et croit pouvoir "se refaire", il ne peut être guéri. En somme, la principale maladie du joueur, c'est… son optimisme !


Chiffres. Qui ? Combien ?

2,7 milliards de dirhams
C'est ce que représente aujourd'hui le marché du jeu au Maroc. Courses, jeux de nombres, jeux sportifs et jeux instantanés se partagent les bourses des parieurs. Les chiffres des casinos, quant à eux, sont entourés du plus grand secret. La Marocaine des jeux (MDJ) et ses consoeurs, la loterie nationale et le pari mutuel urbain, n'ont aucun pouvoir sur ces cercles favorisés. Et pour cause, les casinos sont soumis à des licences au même titre que les débits d'alcool. Les deux tiers de ce marché sont détenus par le PMU (Pari Mutuel Urbain) et le tiers restant est partagé entre la MDJ et la loterie nationale.

3 millions de joueurs
Le titre de "joueur régulier" désigne toute personne qui joue au moins deux fois par mois. 1 million de Marocains sont dans ce cas. Le joueur occasionnel est, lui, supposé s'adonner aux jeux de hasard, au moins trois à quatre fois par an. 2 millions de Marocains correspondent à ce profil. Une fréquence qui n'est de prime abord aucunement alarmante. Mais les irréguliers ne resteront pas indéfiniment confinés dans leur moule de "joueurs occasionnels". L'addiction a souvent le dernier mot et la multiplication des jeux proposés est là pour la maintenir. Avec en prime, des jeux de grattage pour les non initiés. Facile, rapide, ne requérant aucune expérience ni connaissance, ni déplacement. D'ailleurs, 60% du chiffre de la MDJ est réalisé par les jeux instantanés. Pour résumer, 10% des Marocains sont joueurs, sans compter la clientèle des casinos. La diversification des formules laisse entendre que ce pourcentage est en outre appelé à croître dans les cinq années à venir.


Le jour où…

(ARF / Telquel)
Comment on succombe à la tentation le premier jour. Comment on croit avoir remporté le gros lot. Comment on finit par tout perdre socialement.
Et comment on sort du cercle vicieux. à chacun son récit.


…J’ai joué pour la première fois
Je n’avais encore jamais mis les pieds dans un casino. Il a fallu qu’un cousin m’y entraîne. Nous avions joué comme des fous. La machine à sous a été généreuse cette nuit là. Au départ, nos pertes étaient très faibles. Nos gains également. Puis, notre
univers a basculé. Nous venions d’empocher 8.000 dirhams. C’était fascinant. C’était la fête. Les deux jours qui ont suivi, nous avons été dans tous les restaurants de la ville, dans des boîtes de nuit, la belle vie quoi ! Mais avant même qu’on ait fini de dilapider la cagnotte, nous nous sommes retrouvés à nouveau devant la porte d’un casino. Presque inconsciemment, nous répondions à l’appel du jeu. Le cercle vicieux allait commencer. Mon cousin y a laissé le double de ce qu’il avait gagné lors de la soirée précédente. Subitement, j’ai pris conscience que si je me laissais aller au jeu, il finirait par me lessiver. Il fallait fuir et ne jamais y remettre les pieds. C’était ma résolution. Pas celle de mon cousin. Heureusement qu’il n’y a pas de casino dans la ville où il habite. Sinon, bonjour le drame.


…Un conseil m'a rapporté 66.000 DH
C'était en 2003. Un samedi du mois de septembre. J'étais assis devant mon étal de cigarettes au détail, absorbé à chercher une solution à mes difficultés financières. 9 mois de loyer à régler. Un fils qui sortait à peine d'une hospitalisation et dont le traitement coûtait cher. Et trois autres enfants à nourrir. Je me disais que si je trouvais un moyen de jouer, qui sait, peut-être que j'aurais de la chance et que je gagnerais cette fois-ci !
C'est à ce moment là qu'un homme s'est arrêté à mon niveau. "Bonjour, vous êtes bien A.E ? Vous ne vous souvenez pas de moi ? Je suis le Dr A, l'ophtalmologue". Je l'ai reconnu, je l'avais consulté quelques semaines plutôt. Voyant que mon étal était installé à la porte de la salle de jeu, il m'a demandé si je m'y connaissais en courses de chevaux, puis m’a demandé de lui choisir une série de 8 chevaux. Je lui ai remis ma sélection et il est reparti. Le lendemain soir, il est revenu me voir. Il avait joué la série et il avait gagné 290 000 DH. C'était sa première fois. Il m'en a offert 66 000 DH soit 25% de ses gains. Dans le milieu, c'est le pourcentage admis, mais au fond, rien ne l'y obligeait. Il aurait pu me mentir et raconter qu'il n'avait pas joué. C'était un miracle. Tous mes problèmes financiers ont disparu du jour au lendemain. Ce n'est pas toujours le cas, mais quelque- fois, le jeu peut nous sauver la vie !


…J’ai failli gagner le jackpot
Le plaisir du jeu m’envahit dès que je touche les boutons de la machine à sous. C’est une sensation incomparable, inégalable. On se dit que le gain sera probablement au rendez-vous et l’excitation double d’intensité. Il m’est arrivé de gagner 15.000 dirhams d'un seul coup. Je me souviens de ce soir-là comme si c'était hier. Les 15.000 DH ne me suffisaient pas. J’en voulais plus. Je ne pouvais pas me limiter à si peu. La soirée venait de commencer et le début était prometteur. Ma façon de jouer est simple. À chaque fois que je le peux, au lieu d’encaisser mes gains, je choisis de les replacer dans le jeu, à quitte ou double. J’ai donc rejoué mes 15.000 dirhams. En pressant la touche magique, je sentais les battements de mon cœur s’accélérer. Je regardais les cartes défiler devant mes yeux. Je ne sais pour quelle raison je me suis ravisé. D’un geste rapide, inexplicable d’ailleurs, j’ai diminué la mise drastiquement. La combinaison des cartes s’est finalement affichée. Je l’ai regardée en refusant de réaliser ce que je voyais. C’était la bonne. Pourquoi a t-il fallu que je réduise ma mise ? Je suis passé à deux doigts du jackpot. Je me suis dit que ce n’était pas mon jour. J’ai bien sûr tenté de me rattraper, mais en vain. Ma chance était ailleurs. Une autre fois, j'espère.


… J’ai décroché
J'avais une plantation agricole. Je venais d’obtenir un prêt de 240.000 dirhams de ma banque. La saison agricole commençait à peine et je devais m’y préparer. Mais il a fallu que je passe par le casino avant de renter chez moi. J’ai pris 30.000 dirhams sur l’argent de la culture et me suis pointé, comme je l’avais fait pendant six ans, devant une machine à sous. J’avais trois liasses dans la poche, chacune entourée d’un fil élastique. A chaque fois que je perdais, je mettais ma main machinalement dans la poche pour retirer de nouveaux billets. Au bout d’un moment, je n’ai plus trouvé que les fils élastiques. Plus de billets. La rage a envahi mon âme et j’ai commencé à m'énerver. J’ai même failli agresser le directeur du casino. Les agents de la police sur place m’en ont empêché. Depuis ce jour, j’ai compris que le casino allait ruiner ma vie. D’ailleurs, personne ne me faisait plus confiance. Après six ans de débauche, j’ai coupé court. Je tente actuellement de constituer une association avec des personnes qui ont vécu le même calvaire que moi. Mon but est de sensibiliser sur les dangers du jeu.


…J'ai perdu mon salaire et ma famille
J'avais pour habitude, à la fin de chaque mois, de séparer, dans mon budget, les frais d'entretien de ma famille de l'argent du jeu. Je me disais que tant que ça n'affectait pas mes responsabilités, il n'y avait aucune raison que je me prive du plaisir de jouer. Bien sûr, j'avais quelques écarts, mais je me rattrapais toujours… jusqu'à ce fameux jour. Je venais de recevoir mon salaire (6200 DH). Seulement, au lieu de rentrer chez moi, j'ai opté pour une petite escale à l'Hofra. J'étais dans un tel état d'euphorie que j'avais la certitude que la chance serait de mon côté. Cela faisait trois ans que je jouais. Je connaissais les maisons (de chevaux), les étalons un par un, leurs performances, leur passif… Je me disais que si je prenais le temps de bien penser mon coup, ce serait le jackpot. Une fois, une seule. Vivre cet instant une seule fois dans ma vie, et j'arrêterais même de jouer. J'ai misé 2000 DH sur la première course, et j'ai perdu. Pour me rattraper, j'ai joué une deuxième course pour le même montant et j'ai encore perdu. La troisième a été fatale. Il me restait un peu moins de 200 DH en poche. Je me suis dirigé vers le bar d'en face. J'ai bu une demi douzaine de bières. J'avais besoin de courage pour affronter ma famille. Ce jour-là, ma femme m'a viré de la maison. Elle ne voulait rien savoir. Je suis parti en jurant que je reviendrai. Et que j'aurais tout récupéré. Il m'a fallu six mois pour gagner à nouveau. 40 000 DH. Je suis reparti voir ma famille, sûr que ma femme allait me pardonner. Après tout, j'avais gagné. Elle m'a fermé la porte au nez.

 
 
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