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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

8 dirhams
(61% des Marocains ne sont pas prêts à payer plus pour ne plus avoir à corrompre)

"Je suis allée à l’arrondissement pour un extrait d’acte de naissance, et quand j’ai donné au fonctionnaire 10 dirhams pour payer les 2 dirhams de timbres, il ne m’a pas rendu la monnaie. Je le regardais dans les yeux et il ne bronchait pas". Ce témoignage d’une Casablancaise anonyme est extrait d’une étude signée Transparency Maroc (TM) sur la corruption dans notre pays. Analysons-le.
Si cet homme a pu soutenir le regard de cette femme "sans broncher", c’est qu’entre les deux, il y avait tout l’inconscient collectif d’une nation. La corruption n’est pas propre au Maroc, bien entendu. Mais ce dialogue muet révèle un rapport particulier des Marocains à ce phénomène. Si le fait que l’homme ait soutenu le regard de la femme signifiait "je n’ai pas honte de ce que je fais, reproche le moi en face si tu l’oses", le fait que la femme se soit contentée de dévisager l’homme sans rien dire signifiait "tu devrais avoir honte de ce que tu fais, mais je ne peux rien contre toi". Pourtant, en poussant une toute petite gueulante, elle aurait pu avoir, sans trop de problèmes, et sa monnaie et son document.
Pourquoi ne l’a-t-elle pas poussée ? Parce que toutes ses démarches ultérieures dans cette administration (dont elle relève, puisqu’elle y demande un extrait d’acte de naissance) seraient devenues un enfer. Parce que les collègues de ce fonctionnaire se seraient fait un point d’honneur de s’unir contre cette femme qui avait osé les défier (c’est ce que le rapport de TM appelle la "violation solidaire des droits du citoyen par la chaîne administrative"). Parce que cette même femme aurait alors été obligée, pour aller au bout de sa logique, d’ameuter des avocats, des militants des droits de l’homme et Dieu sait encore quels oiseaux de la même engeance. Des oiseaux qui, peut-être, pourront changer les choses après des décennies de militantisme acharné. Mais combien cela aura-t-il coûté à cette femme en temps, en argent, et en épuisement nerveux ? Bien plus que 8 dirhams, c’est évident…
Parmi la foule de chiffres donnés par cet excellent rapport de TM*, retenons ceux-ci : environ 80% des sondés pensent que la corruption est principalement motivée par les bas salaires des corrompus, et 79% pensent qu’il est possible d’éliminer la corruption… Pourtant, 61% ne sont pas prêts à payer plus pour ne pas avoir à corrompre. Alors ? Alors c’est qu’on estime encore largement, dans ce pays, que c’est à l’état de tout faire. C’est probablement ce que répondraient les deux protagonistes de la scène des 8 dirhams, si on leur posait la question.
S’il y a des gens à plaindre dans l’histoire, c’est bien les responsables politiques supposés remédier à la corruption au Maroc. Sauf que – autre chiffre donné par le rapport – plus de 70% des Marocains les estiment, eux aussi, corrompus. Comme il est difficile, parfois, de rester optimiste…

*L’intégralité du rapport sera bientôt disponible sur www.transparencymaroc.org. Pour l’obtenir d’ici là, vous pouvez aussi envoyer un e-mail à transparencymaroc@marocnet.net.ma

 
 
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