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Par Maria Daïf
Rencontre.
Jilali Ben Salem. Mémoires dun musicien du roi
Jilali Ben Salem, Marocain né en Algérie, avait dit à Hassan II : "Un jour, je rentrerai au Maroc". Plusieurs années plus tard, le roi en a fait un de ses musiciens de palais.
Jilali Ben Salem cherche désespérément la reconnaissance quil na jamais eue. Il veut passer à la télé, rencontrer des journalistes, tout leur dire sur ses aventures, sa vie entre lAlgérie et le Maroc, sa rencontre avec Hassan II, ses blessures de guerre, sa musique
Ce nest ni la célébrité ni la gloire qui lintéressent. Encore moins largent. Il voudrait juste quon se |
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souvienne de lui. Juste que ses enfants soient fiers de leur père. Surtout sa grande fille... Jilali montre alors ses photos jaunies, plonge dans ses souvenirs et nen sort plus. Il vit avec. Tous les jours, tout le temps. Cest tout ce qui lui reste de ses belles années... Jilali dit son amertume en darija et un accent oranais. Exhibe ses deux cartes didentité marocaine et algérienne expirée-. Un jour, Hassan II lui avait dit : "Le Maroc et lAlgérie seront bientôt une seule terre"
Cétait il y a longtemps et Jilali y croyait. à lépoque, nallait-il pas lui-même de lAlgérie au Maroc comme si cétait un seul pays ? Plus maintenant et Jilali est amer. Chez lui, cest ici comme là-bas
Nest-ce pas en Algérie quil est né, en 1932 ? "Mon père, Marocain, a quitté le Maroc pour Oran alors quil navait que 14 ans. Il travaillait la terre alors". à quatorze ans, lui-même assiste son père, mais rêve déjà dun autre destin. Il veut être artiste et apprend à jouer "lgasba", la flûte locale. Il en joue tellement bien que très vite, il rejoint la troupe de Blaoui Lhouari (lun des précurseurs de ce qui deviendra plus tard le raï) et laccompagne dans les soirées quil anime à Oran ou ailleurs. A 18 ans, il part en France, et de Marseille à Bordeaux, fait le boxeur : "On mappelait Salem le Marocain", et gratte sa guitare dans des cabarets : "Cest à ce moment-là, cétait en 1954, que jai été appelé pour faire mon service militaire dans larmée française". Jilali rentre alors à Oran, rejoint sa caserne, puis part sentraîner à Maghnia. La lutte pour la libération de lAlgérie avait déjà commencé et sous-officier dans larmée française, Jilali y participe, comme son père : "Mon père cachait des armes chez lui. Les Français lont découvert et lont rapatrié au Maroc". Son service militaire terminé, Jilali rejoint officiellement les "fidaiyine" algériens. Lune de ses missions, liquider des "mouchards" en France. Comme dans un film, Jilali raconte cet épisode sanglant de sa vie : "Je me suis débrouillé un pistolet et je les ai liquidés lun après lautre, en pleine rue. Lun était à la gare de Lyon, lautre à Strasbourg Saint-Denis". De peur de choquer, Jilali se veut alors maladroitement rassurant : "Ce genre de choses, cétait normal à lépoque. Moi, on me chargeait de ces missions parce que je navais peur de rien"
Lhomme fuit alors vers lAllemagne, y reste quelques temps, puis retourne en France et de là, rejoint une base algérienne au Maroc dans la région de Oujda. Nous sommes en 1959 et Jilali est au quartier Ben Mhidi (nom de la base) : "Cette même année, Hassan II a un jour été invité à la base pour assister à un défilé militaire. Il était avec Ben Bella et Boumédienne. Jétais là, devant lui, et je ne pouvais pas rester sans rien faire. Cétait mon roi. Je nai pas eu peur, je suis allé vers lui, lui ai embrassé la main et lépaule et lui ai dit que jétais Marocain et quun jour, je rentrerais dans mon pays". Presque 50 ans après cette rencontre, Jilali est ému quand il la raconte. Hassan II alors lui tape sur le dos et le rassure : "Tu seras alors le bienvenu". Cette phrase, Jilali la gardera longtemps dans sa tête et dans son cur.
De Ben Mhidi, Jilali est envoyé à Zghenghen, une autre base militaire algérienne près de Nador : "Boumédienne voulait que jy reste pour jouer de la musique aux blessés". Lhomme, continue son récit mais se perd dans les méandres de sa mémoire, fait des va et vient dans son histoire, raconte les soirées quil a passées avec Dahmane El Harrachi (lun des plus grands maîtres du chaâbi algérien), laccompagnant à la flûte, sa rencontre avec Khaled qui est venu le chercher au Maroc : "Son père était un ami à moi en Algérie. Lui aussi était fidai"
En 1962, cest le cessez-le-feu. Jilali décide de rester au Maroc, visiter du pays. à Casablanca, il joue dans les cabarets, mène une belle vie et sattache à la terre de ses origines. La phrase de Hassan II lui revient alors en mémoire et il part sans hésiter au palais royal à Rabat et demande à rencontrer le roi. Avec le bagout quil faut, il convainc les militaires de le laisser entrer et de le présenter au souverain. Hassan II, dira Jilali, se souvient tout de suite de lui
et lui offre 48 louis dor "Louise" et une enveloppe pleine dargent. Quelques jours plus tard, il envoie le chercher dans son hôtel à Casablanca : "Des mokhaznis mont escorté jusquau palais de Skhirat où le roi donnait une réception. Il voulait que je chante pour lui". Jilali chante Louis Armstrong, Charles Aznavour, Dario Moreno et Hassan II décide de le garder. Lartiste hérite alors dappartements au sein même du conservatoire royal de Touarga. Sa vie de palais commence. Pour chaque réception, Jilali est invité et joue avec lorchestre royal, ou seul, avec sa propre troupe : "Nous jouions des morceaux anglo-saxons ou français et Hassan II appréciait particulièrement. Cétait un grand amateur de musique et un connaisseur aussi". Jilali, encore "impressionné", raconte cette anecdote : "Avec lorchestre royal, nous donnions une soirée devant le roi et ses invités quand il sest levé et nous a demandé de nous arrêter. Il était persuadé que lun des violonistes jouait faux. Le chef dorchestre les a alors fait jouer en solo lun après lautre. Effectivement, le violon de lun deux était désaccordé. Le roi était le seul à lavoir relevé"
Jilali partage alors le meilleur et le pire de la vie du palais. Lors du coup d'état de Skhirates, il est mis en joue par les militaires, voit le roi aller se cacher et d'autres, dont plusieurs de ses amis, tomber sous les balles lun après lautre. Une année plus tard, il est à laéroport de Rabat quand lavion du roi, cible des putschistes, atterrit
: "Lannée suivant les attentats, tout a changé. Plus de réceptions ni de fêtes au palais. Tous les musiciens chômaient. Moi, jallais à Casablanca jouer dans des cabarets et des soirées". La vie finira par reprendre son cours, mais une année avant le décès de Hassan II, Jilali doit quitter son logement "royal" : "je suis persuadé que le roi nétait pas au courant. On ma dit quils allaient refaire le conservatoire et que je devais donc le quitter. Des amis des Touarga mon dit plus tard que sa majesté avait demandé après moi et que les mokhaznis lui ont dit que javais préféré aller habiter à Casablanca. Même ma paye, ils ne me lont plus donnée". Jilali prend femme et enfants (nés à Touarga) et déménage à Casablanca. Pendant plusieurs années, il survit en jouant sa musique dans des cérémonies de mariage ou des soirées privées. Et puis, à cinquante ans, ensuite à soixante, Jimmy (son nom de scène) est petit à petit oublié
Heureusement quil y a sa fille, qui est toujours là pour lui. Heureusement quil a ses souvenirs et ses photos qui lui rappellent sa vie dantan. Et heureusement quil y a cet espoir : celui quun jour Algériens ou Marocains se souviennent de lui. |
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